CHAPITRE V
LES FACTEURS RÉELS DE LA MORALE INDIVIDUELLE
§ 1. Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère.--§ 2. La moralité primitive.--§ 3. Rôle de l’utilité dans la formation de la morale individuelle.--§ 4. Rôle de l’inconscient.--§ 5. Le sentiment de l’honneur comme expression finale de la morale individuelle.
§ 1.--Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère.
Les codes chargés de protéger la morale collective résultant des nécessités de l’existence en commun n’ont pas, nous l’avons vu, à s’occuper de morale individuelle.
Divers facteurs, indépendants des contraintes sociales, contribuent à former la morale personnelle. Parmi les plus importants figure le caractère que l’homme apporte en naissant. Beaucoup de qualités morales comme la bonté, la douceur, l’honnêteté, etc., constituent un héritage ancestral bien difficile à acquérir artificiellement. «D’un père vertueux naissent des enfants vertueux, écrivait Horace, c’est de race que les taureaux et les coursiers sont pleins de vigueur et l’aigle guerrier n’engendre point la timide colombe».
On définit souvent le caractère: «l’ensemble des dispositions intellectuelles et affectives de l’individu». Pareille définition est peu acceptable, parce qu’elle ne sépare pas l’intelligence du caractère.
Ce dernier appartient en effet au domaine de l’affectif. Il est constitué par l’ensemble de sentiments apportés en naissant. Si l’intelligence fait penser, le caractère fait agir. Le rôle de celui-ci se montre donc prépondérant dans la conduite[9], et par conséquent dans la morale individuelle. Mais en raison de sa fixité, il est fort difficile d’agir profondément sur lui. Cette observation a déjà été faite par les plus célèbres moralistes:
[9] Ce sont surtout les hommes d’action qui ont le mieux compris la différence de l’intelligence et du caractère:
«Quand le caractère domine l’esprit, écrivait le général Marmont, et que l’esprit a une certaine étendue, on chemine vers un but déterminé et on a des chances de l’atteindre. Quand l’esprit domine le caractère, on change sans cesse d’avis, de projets et de direction parce qu’une vaste intelligence considère à chaque instant les questions sous un nouvel aspect. Si la force de la volonté ne vient pas mettre à l’abri de ces changements, on flotte entre les partis divers; on n’en prend aucun avec suite, ce qu’il y a de pire, et au lieu de s’approcher vers le but, une marche incertaine nous en éloigne souvent et nous égare.» (_De l’esprit des institutions militaires_, par le général Marmont.)
«La morale, écrit Schopenhauer, peut-elle d’un homme au cœur dur faire un homme miséricordieux et du même coup juste et charitable? Certes non: les différences de caractères sont innées et immuables. Le méchant tient sa méchanceté de naissance, comme le serpent ses crochets et ses poches à venin: ils peuvent aussi peu l’un que l’autre s’en débarrasser.»
L’opinion du célèbre penseur fut également professée par les plus grands philosophes de l’antiquité. Platon disait: «La vertu n’est ni un fruit naturel, ni un effet de l’éducation; mais quand un homme a ce bonheur de la posséder, c’est sans réflexion, par une faveur divine.» Socrate et Aristote assurent aussi «qu’il n’est pas en notre pouvoir d’être vertueux ou méprisable. Les caractères semblent être ce qu’ils sont par nature: car si nous sommes justes, prudents, etc., c’est dès notre naissance».
Je crois difficile d’être d’un autre avis. On peut remarquer cependant qu’il existe une catégorie d’individus, probablement la plus nombreuse, dont les philosophes précédents n’ont pas tenu compte. C’est l’immense foule, citée plus haut, des caractères neutres n’ayant de fortes dispositions ni pour le bien ni pour le mal et se laissant orienter facilement.
Les êtres à caractère énergique réagissent contre les variations de milieu et leur mentalité conserve une certaine fixité, mais ceux que nous venons d’appeler neutres possèdent des aptitudes si instables qu’ils subissent toutes les influences extérieures. Leur personnalité varie sans cesse.
Le même phénomène s’observe chez les peuples dont l’âme n’est pas assez fixée pour que le caractère national vienne limiter les oscillations créées par les circonstances.
Aucune méthode évidemment ne transformera des individus neutres en héros, mais une éducation appropriée est susceptible de leur fournir au moins une ébauche d’armature morale qui les soutiendra un peu dans la vie.
Chez les caractères forts, l’éducation développera les qualités naturelles. Aux faibles, elle donnera seulement un peu de l’énergie qui leur manque. Les êtres extériorisent rarement le maximum de ce qu’ils pourraient fournir. Ils renferment des possibilités d’action inconnues d’eux-mêmes et que l’éducation ou les circonstances font surgir. Napoléon a montré la hauteur d’héroïsme où l’on peut élever parfois les hommes quand on sait les entraîner.
Sans doute le milieu social agit sur les dispositions individuelles, par suite de la considération accordée à la pratique de certaines vertus et du mépris accompagnant certains actes, mais ces influences triompheront difficilement des inclinations naturelles. Elles n’agiront que sur les natures neutres, sur ces caractères amorphes s’adonnant indifféremment au mal ou au bien, suivant la voie dans laquelle les circonstances les ont engagés.
L’action du caractère sur la morale des individus, se manifeste aussi dans celle des peuples. On sait qu’en dehors de traits distinctifs spéciaux à certaines natures existent des dispositions générales justement considérées comme des caractères de race. Tels la ténacité de l’Anglais, la mobilité du Français, l’orgueil de l’Espagnol. Ces caractères généraux variant d’un peuple à l’autre, dicteront une conduite différente dans des circonstances identiques. Ils engendreront par conséquent des morales diverses, bien que les principes consignés dans les livres soient partout les mêmes.
Semblables considérations suffiraient à prouver que les enseignements théoriques de la morale doivent le plus souvent rester impuissants à vaincre les dispositions naturelles. Que pourraient-ils par exemple contre l’égoïsme, la légèreté, la paresse et la luxure du nègre?
Le milieu social, très fort pour créer une morale collective maintenue par les codes, exerce, nous le voyons, une action assez faible sur la morale individuelle.
Seule la puissance de l’opinion l’empêche d’être nulle. L’admiration générale pour certaines qualités, les développe chez les individus les possédant déjà un peu.
Les luttes guerrières et l’estime professée à l’égard du courage furent par le même mécanisme génératrices de diverses qualités individuelles: esprit d’entreprise, sacrifice de l’intérêt personnel à ceux de la communauté et bien d’autres encore. Les pacifistes gémissant contre les guerres et considérant le passé comme une phase de barbarie ne se doutent pas que les combats féroces des ancêtres, les carnages sans pitié des premiers âges, ont créé certaines qualités d’initiative, d’endurance, de ténacité, d’audace, utilisées par les hommes modernes dans leurs entreprises scientifiques, industrielles et commerciales. Un pacifisme ancestral eût seulement engendré des égoïsmes sur lesquels aucune grande civilisation n’aurait pu s’élever.
§ 2.--La moralité individuelle primitive.
La morale individuelle ne se forme pas en un jour. Elle dérive, comme la morale collective, d’un long passé et varie avec l’état de la civilisation.
Aux débuts de l’humanité elle devait être fort rudimentaire. Même à l’époque chantée par Homère elle existait à peine. Il fallait un étrange aveuglement pour considérer le glorieux poète comme un moraliste. Tous ses guerriers sont dominés par des convoitises immédiates et se montrent perpétuellement en fureur. Jamais on ne les voit reculer devant les perfidies, les violences et les crimes. Ils pratiquaient cependant les vertus nécessaires dans leurs conditions d’existence, telles que le courage, l’amour du sol natal et de la famille, l’hospitalité et la crainte des dieux.
Le défaut principal des guerriers homériques, ainsi du reste que de tous les primitifs, fut de se montrer extrêmement impulsifs, c’est-à-dire incapables de résister aux suggestions instinctives du moment.
L’utilité de la domination de soi-même apparaît trop évidente pour n’avoir pas toujours été très estimée, bien que peu d’hommes aient--autrefois comme aujourd’hui--possédé la force de la pratiquer. Les Grecs d’Homère, quoique n’exerçant guère cette maîtrise d’eux-mêmes, en reconnaissaient parfaitement la valeur. Minerve voulant complimenter Ulysse, rencontré à Ithaque lui dit: «Tu es toujours ce chef prudent, maître des mouvements de son âme.»
Si cette vertu morale se généralisa bien lentement chez la plupart des peuples, elle fut, je le répète, extrêmement appréciée partout. Les Romains dans l’antiquité, les Anglais de nos jours se trouvèrent d’accord pour répéter avec Horace: «Il est plus beau de régner sur son âme que de réunir sous son domaine la Libye et l’Espagne».
La morale des dieux d’Homère ne dépassait pas celle des humains. Ils se montraient égoïstes, vindicatifs et avides de plaisir. Cette moralité était naturellement celle de leur époque.
On les voit fort sensibles aux offrandes. L’_Odyssée_ nous apprend qu’Ulysse consacrait une notable partie de son temps en sacrifices. Platon, qui estimait assez peu les divinités païennes, leur reprochait de se laisser facilement corrompre par des présents. Ses successeurs purent constater que les croyants de tous les âges et de tous les cultes n’employèrent jamais d’autres procédés pour se concilier la protection des maîtres du ciel. Quand l’homme est immoral ses dieux le sont également.
§ 3.--Rôle de l’utilité dans la genèse de la morale individuelle.
Les considérations que nous venons d’exposer conduisent à examiner sommairement le rôle de l’utilité, si souvent invoquée dans la genèse de la morale.
Dire de la morale sociale qu’elle se fonde sur l’utilité semble un truisme, car il est évidemment utile à l’individu de respecter les lois, puisque en les enfreignant il s’expose à des châtiments. Mais prétendre que la morale individuelle peut avoir la même base utilitaire nous paraît une erreur.
La morale dite utilitaire, déjà enseignée au temps de Socrate, recommande à l’individu d’être vertueux à cause des avantages que la vertu procure ou des ennuis qu’elle évite. C’est à peu près aussi ce que professent les anciens philosophes anglais et les modernes pragmatistes. «Le juste, écrit W. James, consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre conduite. Je veux dire avantageux à peu près de n’importe quelle manière.»
D’après cette définition, le juste consisterait dans ce qui est avantageux, c’est-à-dire utile; mais qui sera juge de ce qui est avantageux? L’individu ou la société?
Le vol, le meurtre, etc., sont considérés comme très avantageux par les criminels y trouvant un profit. La société réprime de tels actes, parce qu’elle les juge désavantageux pour elle.
L’individu étant subordonné à la société, elle seule, évidemment, pourra établir un critérium. Et alors l’utilité sera simplement l’obéissance aux prescriptions sociales, ce qui d’ailleurs n’a jamais été contesté.
Mais, en matière de morale individuelle, la contrainte sociale disparaît et, si l’individu prend pour unique guide son utilité, il possédera une bien pauvre morale, ou plutôt n’en aura pas du tout. Vainement dira-t-on qu’il doit pratiquer la vertu, parce qu’elle est utile au bonheur. Chacun sait que la vertu ne donne pas toujours le bonheur et même constitue bien souvent une lutte contre le bonheur.
Le critérium de l’utilité pure engendre facilement un étroit égoïsme et ne saurait créer aucune morale solide. Ce n’est pas en prenant pour guide l’utilité personnelle que tant d’hommes ont sacrifié leur temps, leur fortune et souvent leur vie à de nobles causes, défriché les champs inexplorés de la pensée, entrepris des expéditions périlleuses, sauvé de la mort leurs semblables en s’y exposant eux-mêmes, etc. On peut dire, à l’honneur de l’humanité, que l’utilité, c’est-à-dire l’égoïsme, n’a jamais été son principal facteur de conduite.
Il est donc facile de comprendre que l’utilitarisme a toujours été pour certains philosophes, Kant notamment, «la négation même de la morale».
Le côté faible des morales religieuses est précisément de ne posséder guère que l’utilité comme mobile. Quoi de plus utile, en effet, pour l’individu, que de gagner le ciel et d’éviter l’enfer? La seule différence séparant la morale utilitaire des philosophes de celle des théologiens est que la première place généralement le bonheur ici-bas et la seconde dans une vie future.
§ 4.--Rôle de l’inconscient dans la création de la morale individuelle.
La morale des premiers hommes était, nous l’avons dit, fort rudimentaire. Le bien consistait à tuer son ennemi, le mal à être tué par lui.
Avec les nécessités qu’entraîna l’existence en commun, certaines règles nécessaires à l’intérêt général s’imposèrent et la morale sociale se perfectionna lentement. Les codes civils et religieux réussirent à la fixer par de sévères répressions dont l’action inhibitive, répétée pendant des siècles, rendit l’observance des règles sociales de plus en plus inconsciente et, par conséquent, de plus en plus facile.
Les grands progrès de l’homme social,--ceux sans lesquels il ne se fût jamais élevé à la civilisation,--résultèrent justement de cette substitution d’une morale inconsciente, acceptée sans effort, à une morale consciente que des châtiments très durs parvenaient seuls à faire un peu respecter.
Exacte pour la morale sociale, semblable évolution l’est également pour la morale individuelle qui ne se trouve constituée qu’après avoir passé dans l’inconscient. Cet inconscient étant notre véritable dominateur, il importe de le former par une éducation convenable. La discipline interne acceptée sans effort finit alors par remplacer la discipline externe imposée.
Très supérieure aux suggestions de certaines méthodes rationalistes modernes, l’expérience a montré depuis longtemps par quel mécanisme la discipline inconsciente arrive à s’établir.
Le principe de sa formation est le même que celui qui préside à l’éducation de tous les arts et de tous les métiers, où l’inconscient joue un rôle prépondérant. Il ne consiste pas à apprendre théoriquement ce qu’on doit faire, mais à le faire. L’acte à exécuter est répété jusqu’à ce que, automatisé par l’inconscient, il s’accomplisse sans effort. Le pianiste acquiert ainsi la pratique de son art, le militaire le maniement de ses armes.
Les observateurs inexpérimentés critiquent volontiers les minuties, déclarées superflues par leur courte raison, figurant dans l’éducation du soldat. Pourquoi, à la caserne ou sur le terrain, ces mouvements décomposés, exécutés dans un ordre déterminé? Pourquoi la marche au pas cadencé? Pourquoi l’obligation de ranger chaque objet d’équipement d’une façon invariable, etc.? Toutes ces manœuvres, inutiles en apparence, ont pour résultat final d’inculquer à l’homme des habitudes de précision, de correction, de méthode que la répétition fera passer dans son inconscient et qui, obtenues d’abord avec effort, le seront bientôt sans effort[10].
[10] Les lignes suivantes que j’extrais de la 15e édition de ma _Psychologie de l’Éducation_, feront mieux comprendre l’utilité du principe que je viens d’exposer.
Dans une fort remarquable étude publiée par le journal anglais _The Naval and military Gazette_ du 8 mai 1909, l’auteur s’exprime ainsi: «On n’a jamais donné une meilleure définition de l’éducation que celle due à Gustave Le Bon: L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient. Les chefs de l’état-major général anglais ont accepté ce principe comme la base fondamentale de l’établissement d’une unité de doctrine et d’action dans l’éducation militaire, dont nous avions si besoin.»
L’auteur de ces lignes montre très bien l’application de nos principes dans les nouvelles instructions de l’état-major anglais. Ce dernier a compris que l’instinct et non la raison fait agir sur le champ de bataille, d’où la nécessité de transformer le rationnel en instinctif par une éducation spéciale. De l’inconscient surgissent les décisions rapides. «L’habileté et l’unité de doctrine doivent, par une éducation appropriée, être rendues instinctives.» On ne saurait mieux dire.
Les principes qui précèdent peuvent être résumés en disant que toute morale individuelle ou sociale constitue d’abord une gêne, une contrainte ne se supportant facilement qu’après être devenue inconsciente. C’est seulement quand cette discipline inconsciente est créée que l’homme cesse d’être le jouet de ses impulsions et peut se dire vraiment son maître. L’anarchiste se croyant libre, parce qu’il rejette toute contrainte et obéit simplement à ses impulsions, n’a pas plus de liberté réelle que la feuille de l’arbre entraînée par les remous du vent.
§ 5.--Le sentiment de l’honneur comme expression finale de la morale individuelle.
Quels que soient les facteurs de la morale individuelle, son expression finale se traduit fort clairement par ce qu’il est convenu de nommer le sentiment de l’honneur.
On peut le définir: un besoin de dignité personnelle faisant éviter certains actes et en accomplir d’autres, même contraires à nos intérêts, dans l’unique but de conserver sa propre estime et celle de nos semblables.
Une des caractéristiques des actes accomplis au nom de l’honneur est de rester le plus souvent indépendants des prescriptions du code. Le sentiment de l’honneur se trouve maintenu simplement par la contrainte morale. Fixé dans les âmes, il devient beaucoup plus puissant que les menaces des lois. C’est en matière d’honneur qu’on peut véritablement parler d’impératif catégorique.
L’opinion constitue un grand soutien de l’honneur mais il peut être assez fort pour faire agir en dehors de tout espoir d’approbation et alors même que l’acte accompli sera sûrement ignoré.
Le sentiment de l’honneur varie beaucoup avec les races. Alors, par exemple, que chez les Japonais l’honneur militaire se trouve très développé et l’honneur commercial assez peu, le contraire s’observe chez les Chinois. L’honneur commercial est si puissant parmi ces derniers que les banquiers américains, pourtant fort défiants, leur prêtent de l’argent sans aucune garantie, certains que si l’emprunteur meurt avant l’échéance, sa famille et au besoin ses amis rembourseront la somme due.
Le sentiment de l’honneur fortement développé chez un peuple, suffit à lui créer une morale très sûre. Le Japon en fournit un excellent exemple. Voici comment le professeur Kaneto définit le Bushido, véritable code moral du Japon:
«Le Bushido n’enseigne aucune révélation de l’au-delà, il ne se vante d’aucun fondateur. Sa sanction suprême réside dans un sentiment inné de honte pour tout ce qui est mal, et d’honneur pour tout ce qui est bien... Notre premier devoir est d’être maîtres de nous-mêmes. La conscience est le seul critérium du bien ou du mal. Le courage est la vertu suprême. L’audace et l’endurance sont les devoirs de l’homme. La rectitude ou la justice est inséparable du vrai courage et la bienveillance est l’attribut qui met le sceau à un noble esprit.»
Une telle définition ne suffirait nullement à montrer la puissance de ce code. Elle est tellement grande que les individus croyant leur honneur atteint, même s’ils n’y sont pour rien, n’hésitent pas à se suicider. J’ai entendu des Japonais, pourtant fort civilisés, soutenir que le capitaine d’un navire de commerce pris par un cuirassé était déshonoré s’il ne se suicidait pas.
L’honneur que nous venons de voir se transformer avec les peuples varie également suivant les classes, les castes et les professions. Le soldat, le magistrat, le banquier, le médecin ont chacun leur honneur spécial qu’ils n’oseraient pas violer. Beaucoup d’individus ne possèdent même d’autre morale que l’honneur de leur groupe.
Si de ces généralités, il fallait descendre aux cas particuliers un gros livre suffirait à peine. Les guides classiques de théologie morale servant de règle au clergé, tels que celui de saint Alphonse de Liguori, constituent de volumineux recueils. Il y est d’ailleurs seulement question de ces subtilités rendues célèbres par les fameuses _Provinciales_ de Pascal. Elles n’offrent guère d’intérêt que pour des confesseurs chargés de calmer les scrupules maladifs de vieilles dévotes.
Ces casuistes emploient d’ailleurs des méthodes de raisonnement vraiment bien spéciales.
«Les théologiens distinguent, écrit M. Bayet, le «tutiorisme absolu» ou rigorisme, qui exige, pour qu’on ait le droit d’adopter une opinion, qu’elle soit absolument certaine; le laxisme, qui se contente qu’elle soit légèrement probable; le tutiorisme mitigé, qui exige qu’elle soit très probable; le probabiliorisme, qui veut qu’elle soit plus probable que l’opinion contraire; l’équiprobabilisme, qui veut qu’elle soit aussi probable, et le «simple probabilisme», qui exige seulement qu’elle soit vraiment et solidement probable, fût-elle _moins probable_ que l’opinion contraire. Saint Alphonse est probabiliste ou équiprobabiliste. La _Théologie de Clermont_ est probabiliste. Elle admet qu’en cas de conflit, on peut suivre l’opinion la moins sûre.»
De telles citations suffiraient à montrer que la morale fondée sur la théologie n’est pas beaucoup plus solide que celle édifiée sur la raison. La morale n’est constituée, je le répète encore, que lorsque étant devenue inconsciente et par conséquent instinctive, elle se trouve hors de la sphère du raisonnement. Alors seulement elle se pratique sans effort.
LIVRE III
LE CYCLE DES CERTITUDES INTELLECTUELLES. LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE.