CHAPITRE I
LES DÉFINITIONS DE LA MORALE. LE BIEN ET LE MAL, LE VICE ET LA VERTU.
§ 1. Les incertitudes actuelles sur la morale.--§ 2. Les définitions de la morale. Le bien et le mal.--§ 3. La morale individuelle et la morale collective.
§ 1.--Les incertitudes actuelles sur la morale.
Lorsque les philosophes de l’avenir écriront l’histoire des erreurs de l’esprit humain, ils trouveront de précieux documents dans les traités de théologie, de sorcellerie et de morale. Leur lecture, quoique dégageant un immense ennui, est nécessaire pour montrer à quel point des faits très simples peuvent donner lieu à des interprétations erronées et combien il est difficile de discuter, avec des arguments rationnels, les phénomènes dictés par des influences mystiques, affectives ou collectives, indépendantes de la raison.
Depuis deux mille ans, théologiens et philosophes, à la suite d’Aristote et de Platon, dissertent sur la morale, sans avoir rien pu édifier de durable, puisque la plus profonde anarchie règne encore aujourd’hui sur cet antique sujet.
Les incertitudes de l’heure présente se reflètent à travers une foule d’écrits, et mieux encore dans les discours des grands congrès de philosophie et de morale. Rien n’est aussi lamentable, par exemple, que la lecture du compte rendu[6] relatant les discours prononcés au Congrès International d’Éducation morale, tenu à La Haye en 1912. A cette réunion prirent part des hommes éminents, tels que MM. Boutroux et Buisson. Leurs contradictions, leurs perplexités sur la majorité des questions fondamentales, montrent le désordre qui divise actuellement les esprits.
[6] Publié par la _Revue philosophique_ de janvier 1913.
Ce congrès mit surtout en évidence la perte chaque jour plus grande de l’espoir que la science pourrait éclairer ces questions. «Un étrange sentiment de malaise, d’inquiétude, se manifeste dans la nation. Il atteint les fidèles, les purs eux-mêmes: la foi rationaliste fléchit, la confiance et l’enthousiasme ont fait place au doute, à l’hésitation... M. Boutroux souffre comme nous tous de l’anarchie morale contemporaine, mais il ne désespère point.»
M. Boutroux a raison sans doute de ne pas désespérer et de persister dans son besoin de conciliation. Il donne malheureusement pour établir cette conciliation des principes très vagues, empruntés à une théologie un peu surannée. «La morale, dit-il, découle de la religion parce que Dieu est le bien et la perfection mêmes.»
Le rédacteur des comptes rendus de ce congrès conclut en disant: «M. Boutroux, malgré son attitude conciliatrice n’a pu s’empêcher de constater la terrible confusion qui a régné au congrès de La Haye. Ce congrès n’a satisfait aucun de ceux qui y ont participé dans l’espoir de rétablir l’équilibre dans leurs âmes tourmentées par le désordre moral de la vie moderne.»
Ces discussions académiques ont fini par franchir l’enceinte du Parlement. Le 21 janvier 1910, des orateurs y disséquèrent les fondements de la morale et constatèrent que les plus éminents philosophes renonçaient à en découvrir aucun.
Ils prouvèrent par la citation d’extraits de maîtres incontestés de l’Université, que nos professeurs de philosophie eux-mêmes, réunis sous la présidence de M. Croiset, doyen de la Faculté des Lettres, afin de préciser les bases de la morale, arrivèrent à de lamentables conclusions.
«Chacun y apporta, dit M. J. Piou, son contingent de lumières; ce sont des hommes d’une haute culture intellectuelle, d’une haute droiture. Après avoir beaucoup cherché et rien trouvé, ils se sont sentis pris de découragement, et le même mot est sorti de toutes les lèvres: Impossible!»
«A quoi bon, a dit l’un d’eux, et non des moindres, M. Boutroux, pourquoi faire éclater aux yeux du public le désaccord qui règne entre les doctes touchant les principes mêmes de la conduite de la vie?». L’aveu d’impuissance s’échappe de toutes les bouches. Voici M. Payot lui-même: «Les hommes qui devaient éclairer la route sont désemparés; ils ont abandonné le catholicisme, mais il ne faut qu’une heure d’horloge pour s’apercevoir qu’ils ne l’ont pas remplacé et que leur vie ne va plus que dirigée par les habitudes de sentir et de penser d’autrefois. Plus de cocher, ce sont les chevaux qui conduisent la voiture. Comptez-les donc, s’il vous plaît, les systèmes de morale, que le rationalisme a tirés de la morale divine et entassés les uns sur les autres. C’est la morale de la solidarité, création de M. Bourgeois qui a eu son heure de faveur, mais qui tombe maintenant en disgrâce et que M. Jacob, cité l’autre jour comme un homme de génie, a déclarée inacceptable. C’est la morale scientifique; mais, par malheur, M. Poincaré a affirmé qu’il n’y avait pas de morale scientifique.
Voici encore la morale du plaisir, la morale de l’intérêt, la morale socialiste, la morale maçonnique de M. Combes; et il y en a encore, et il y en a toujours: c’est, comme dit Montaigne, un «tintamarre de cervelles».
L’enseignement de la morale embarrasse autant les plus éminents professeurs que les politiciens. On en trouvera une nouvelle preuve dans un mémoire récent sur «_Le Malaise moral_», publié par le savant doyen de la Faculté des Lettres, M. Alfred Croiset. Sa rédaction trahit une profonde incertitude.
«Voici que la morale, dit-il, paraît dans tous les programmes. A l’école d’abord, au lycée ensuite, elle est enseignée dans toutes les classes, comme une chose distincte de la religion. Que va faire le maître en présence de cette tâche nouvelle? Que pensera-il pour son propre compte et que dira-t-il à ses élèves? Il est tenu à la neutralité religieuse: au nom de quel principe non confessionnel enseignera-t-il le devoir, l’obligation morale? Il interroge les philosophes et se trouve en présence des réponses les plus discordantes: spiritualisme éclectique, kantisme, doctrines plus modernes de Guyau ou de Nietzsche, essais de morale scientifique, théorie de la science des mœurs, etc. Il est troublé, incertain. Quelques-unes de ces doctrines reposent sur des idées métaphysiques qui lui paraissent vaines, d’autres semblent laisser échapper les principes jugés d’ordinaire les plus essentiels à la morale. Que faire? Il essaie de penser par lui-même et sent toute la difficulté de son rôle. Il se trompe quelquefois.»
En étudiant les fondements imaginaires et les fondements réels de la morale, nous rechercherons si les incertitudes actuelles des professeurs et des législateurs ne résultent pas simplement de l’illusion, fréquente aujourd’hui, consistant à croire la morale basée sur la raison, alors qu’elle dérive d’éléments indépendants de cette dernière.
Les méthodes actuelles d’étude de la morale n’ayant conduit qu’aux incertitudes signalées plus haut, nous essaierons d’en utiliser d’autres.
§ 2.--Les définitions de la morale. Le bien et le mal.
Avant d’examiner les bases de la morale, voyons d’abord en quoi elle consiste. Demandons-nous quel sens attacher à ces mots d’un usage si journalier: le bien et le mal, le vice et la vertu.
Les dictionnaires définissent habituellement la morale: une science qui indique les règles de conduite à suivre pour faire le bien et éviter le mal. La vertu se caractérise par une disposition de l’âme la conduisant à pratiquer le bien et fuir le mal, c’est-à-dire obéir aux règles morales. Le vice signifie la disposition contraire.
Mais en quoi consistent le bien et le mal? Leur définition embarrassante aujourd’hui, même pour des esprits fort perspicaces, semblait très simple aux savants du dernier siècle. Voici, par exemple, comment un des plus illustres d’entre eux, Berthelot, expliquait en quelques lignes le problème de la morale. «Le sentiment du bien et du mal est un fait primordial de la nature humaine; il s’impose à nous en dehors de tout raisonnement, de toute croyance dogmatique, de toute idée de peine ou de récompense. La notion du devoir, c’est-à-dire la règle de la vie pratique, est par là même reconnue comme un fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion.»
Rien de plus simple, on le voit. Il n’est guère de philosophe moderne qui ne jugerait les assertions précédentes entièrement dénuées de preuves et contraires même aux enseignements de l’observation.
Il semble intéressant de comparer la définition du bien et du mal que donnait Berthelot il y a cinquante ans avec celle fournie récemment par un autre savant, M. Perrier, directeur du Muséum.
«La notion du bien et du mal, dit-il, est une notion que nous avons imaginée pour faciliter nos rapports sociaux. Nous appelons bien ce qui est avantageux pour la société, nous appelons mal tout acte qui sacrifie l’intérêt social à l’intérêt particulier.»
Vertu et vice désigneraient donc simplement les actes utiles ou nuisibles à la société. Le dévouement à l’intérêt de la communauté, le patriotisme, la loyauté étant très nécessaires à la collectivité sont des vertus. L’égoïsme, la violence, le vol lui étant funestes sont des vices.
Mais cette théorie ne s’applique qu’à la morale collective et n’éclaire en rien la genèse de la morale individuelle. Morale individuelle et morale collective doivent, nous allons le montrer, être nettement différenciées.
§ 3.--Les vertus individuelles et les vertus collectives.
La morale sociale maintenue par les codes envisage uniquement l’intérêt général, c’est-à-dire les règles indispensables à l’existence de la société. Elle interdit le vol, le meurtre, la tromperie commerciale, exige de l’individu qu’il contribue à défendre la collectivité et lui sacrifie au besoin sa vie sur les champs de bataille. Elle ne saurait aller plus loin et ne se préoccupe des intérêts particuliers que lorsqu’ils entrent en conflit avec l’intérêt collectif.
Ses codes n’ont pas créé des qualités comme le désintéressement, la bonté, l’équité, l’altruisme, etc. De telles vertus, nous le montrerons bientôt, ont également une genèse mais fort différente de celle des vertus collectives.
Il faut donc, quand on étudie la morale, séparer nettement, je le répète, la morale individuelle de la morale collective. Bien que capitale, cette distinction se trouve généralement négligée.
Dans la pratique, la séparation entre les deux morales n’est pas toujours bien marquée, parce que la morale la plus individuelle demeure imprégnée de ces influences collectives auxquelles nul ne peut se soustraire. Elles obligent l’individu le plus égoïste à se sacrifier un peu aux intérêts généraux.
Sur sa morale personnelle, l’individu a le droit de discuter, puisqu’il choisit, ou croit choisir ses règles de conduite. En matière de morale collective, il est obligé de se soumettre car la société qui le fait vivre la lui impose.
Indépendante de notre volonté sociale, la morale collective est créée par diverses nécessités inéluctables. Du fait seul qu’elle veut durer, une collectivité se voit obligée d’accepter et de maintenir certaines règles fixes. Peu importe que ces dernières soient nuisibles ou non à l’intérêt individuel si elles sont indispensables à l’existence de la communauté.
Beaucoup de prescriptions collectives constituant une gêne, une contrainte, une entrave aux instincts naturels, la société seule est assez forte pour les imposer dans l’intérêt général par des codes et leurs châtiments. Sa puissance se limite naturellement, comme je le disais plus haut, au terrain des intérêts collectifs.
Les règles morales collectives ayant le privilège de se trouver soustraites à la discussion, inutile de rechercher si elles sont rationnelles ou équitables, il suffit de constater qu’elles furent nécessaires. Les peuples vivant presque exclusivement de pillage et de conquêtes tels que les anciens Romains, ont toujours considéré comme très moraux leurs meurtres et leurs vols, simplement parce qu’ils étaient nécessaires à l’intérêt collectif.
La morale sociale suit naturellement les mœurs. Elle n’en est même que l’expression. On la voit parfois cependant survivre un peu à leurs changements. Les anciennes obligations morales, bientôt considérées alors comme des préjugés, cessent d’être respectées malgré les lois qui essaient de les maintenir. Vainement les codes, toujours en retard sur les mœurs, tentent-ils de lutter contre les changements d’opinion. Ils sont les moins forts. La loi écrite finit par ne plus trouver de magistrats pour l’appliquer et devient une survivance inefficace. C’est ainsi, par exemple, que des actes jugés jadis crimes sévèrement réprimables, le duel et l’adultère notamment, sont envisagés aujourd’hui des délits insignifiants que les tribunaux renoncent à poursuivre ou punissent seulement d’une légère amende.
Depuis bien longtemps les nécessités sociales étaient considérées comme les vraies génératrices de la morale. Platon fait dire à Protagoras que la justice n’est nullement née d’une conception _a priori_, mais des besoins sociaux. Le même philosophe avait déjà constaté que la très immense majorité des hommes ne possède guère d’autre morale que celle maintenue par l’habitude, l’opinion et la loi.
Les lois, bien qu’impuissantes à changer les mœurs et ne faisant que sanctionner des coutumes sans les créer, peuvent néanmoins intervenir utilement quand certaines opinions tendent à devenir générales mais ne le sont pas encore. Dans les pays scandinaves et dans certains États de l’Amérique, des lois sont parvenues à entraver la vente de l’alcool, et à réduire ainsi considérablement l’alcoolisme, origine d’une foule de crimes et devenu un fléau national. Mais ces mesures restrictives ne furent possibles qu’avec l’appui d’une grande partie de l’opinion. Dans d’autres pays, comme la France, où les idées sur ce sujet ne sont pas encore assez unanimes, les mêmes lois seraient irréalisables. On l’a bien vu quand le Parlement, après avoir voté la suppression du privilège des bouilleurs de cru, une des principales causes de l’alcoolisme, s’est trouvé contraint de le rétablir rapidement.