CHAPITRE II
LES PHILOSOPHIES INTUITIONNISTES.
§ 1. Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques.--§ 2. La renaissance de l’intuitionnisme.--§ 3. Les deux formes de l’intuition. L’intuition affective et l’intuition intellectuelle.
§ 1.--Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques.
La philosophie n’eut pas toujours la raison pour base. Comme la théologie, elle s’appuya pendant longtemps sur des éléments affectifs et mystiques. L’intuitionnisme moderne n’apporte donc rien de nouveau dans le monde.
L’opposition entre l’intuition et la raison préoccupait déjà les penseurs au temps de Socrate. Ce dernier avait prouvé le rôle de ce qui devait être appelé plus tard l’inconscient, en montrant les artistes et les poètes inspirés, non par la sagesse, mais «par un enthousiasme assez analogue à celui des devins et qui leur fait dire des choses auxquelles ils ne comprennent rien».
Cette théorie, exposée par Platon dans son apologie de Socrate, est bien voisine de la doctrine moderne de l’intuition. Divers penseurs, dont le mathématicien Cardan et le médecin Paracelse, la reprirent au Moyen Age. De même que certains philosophes actuels, ils considéraient l’intuition comme supérieure à la raison.
En fait, le sentiment et la raison, qui expriment des besoins différents de l’esprit, eurent toujours des défenseurs. Le sentiment fut préféré par les poètes et les artistes, la raison par les savants. Les premiers vivent surtout dans le domaine de la croyance, les seconds dans celui de la connaissance.
Avec les progrès des sciences, la philosophie avait fini, notamment depuis Descartes, par devenir, je l’ai rappelé plus haut, presque exclusivement rationaliste. Substituant de plus en plus l’expérience et l’observation à l’autorité, et repoussant tout ce qui était théologie et croyance, la raison agrandissait considérablement les horizons de la connaissance. Jugé d’ordre inférieur, le domaine des sentiments se voyait abandonné aux littérateurs et aux poètes. L’antagonisme apparaissait complet entre le monde de la croyance et celui de la connaissance.
Devant les résultats obtenus par la science, il fallait bien s’incliner. Mais les grands philosophes rationalistes, quoique fort respectés, n’avaient jamais été populaires. Littérateurs et artistes sentaient parfaitement qu’ils ne pouvaient leur demander aucune inspiration.
Le rationalisme dura, malgré son insuffisance, jusqu’au jour où l’on entrevit la possibilité d’une réaction contre lui. La plus importante, peut-être, fut esquissée par J.-J. Rousseau, sans même qu’il s’en doutât. Tout en prétendant appuyer sa philosophie sur des éléments rationnels, il ne lui donna, en réalité, que des soutiens affectifs et mystiques.
Cette confusion causa son succès. Le célèbre écrivain ne se rendit pas populaire par ses discussions philosophiques, d’ailleurs très faibles, mais par des exaltations sentimentales, des sermons sur le retour à la nature et des rêveries humanitaires. Il fut le père du lyrisme romantique et un peu aussi de l’intuitionnisme actuel. Sa philosophie, ou tout au moins ses romans, exercèrent une grande influence, même en politique, et s’ils ne changèrent pas, comme on l’a dit, la manière de sentir de beaucoup d’hommes, ils exprimèrent en les exaltant les sentiments de son époque.
Plus que personne, Rousseau prépara l’état d’esprit d’où la Révolution devait surgir. Ce fut seulement après avoir passé par l’enthousiasme sentimental qu’elle versa dans la férocité.
Les politiciens qui célébrèrent récemment la mémoire de ce philosophe ne réussirent pas à prouver qu’on pût apprendre quelque chose dans ses livres. La richesse du style y recouvre un formidable entassement d’illusions, de banalités et d’erreurs. Son œuvre suffirait à justifier la méfiance que manifestent parfois les rationalistes contre l’intuition sentimentale.
Si les circonstances historiques au milieu desquelles Rousseau parut ne l’avaient pas rendu aussi populaire, je doute qu’on eût jamais songé à le classer parmi les philosophes. Mais quand un homme ou une doctrine répondent aux besoins sentimentaux d’une époque, il se trouve très vite des esprits ingénieux pour leur fabriquer une philosophie.
C’est ainsi, par exemple, que suivant M. Boutroux on peut, des œuvres de Rousseau, «dégager sans artifice, une véritable philosophie, d’une consistance et d’une unité très réelles».
En quoi consiste cette «véritable philosophie»? Le savant académicien qui l’a découverte va nous le dire: «Cette philosophie n’est pas un système statique, c’est l’histoire théorique et mystique de l’humanité. Rousseau distingue, dans cette histoire, trois phases principales, que l’on peut symboliquement caractériser par les mots innocence, péché, rédemption.»
Cette doctrine étant celle des chrétiens depuis deux mille ans, il semble bien difficile de la qualifier de philosophie nouvelle. On sait, d’ailleurs, à quel point les élucubrations sentimentales de Rousseau sur l’état de nature se trouvèrent démenties par les découvertes de l’anthropologie moderne.
Comment d’ailleurs admettre, avec M. Boutroux, que «l’influence prodigieuse des écrits de Rousseau prouve assez la valeur de ses doctrines». Si le succès était le critérium de la valeur d’une doctrine, on pourrait dire que le succès immense du Coran établit la valeur de son contenu. Je doute fort, d’ailleurs, que beaucoup de savants acceptent l’histoire de l’humanité de Rousseau telle que la résume M. Boutroux.
«Elle se ramène à ces trois moments: 1º état de nature ou régime de l’instinct; 2º état social, ou état de corruption caractérisé par l’asservissement du sentiment à l’intelligence; 3º état politique et moral ou régénération: c’est le rétablissement de l’ordre naturel, dans les conditions, à certains égards ineffaçables et salutaires, qui suivent la chute; c’est la subordination de l’intelligence au sentiment, lequel, depuis la chute, n’est plus simplement l’instinct, mais est devenu proprement ce qu’on appelle le cœur.»
Quelques rares écrivains continuèrent après Rousseau à vanter la supériorité de l’intuition sur la raison. Schopenhauer, par exemple, grand défenseur de l’intuition, jugeait les vérités de sentiment plus proches de la réalité que les vérités rationnelles.
Le conflit entre la raison et le sentiment étant éternel, il ne faut pas s’étonner de voir de temps à autre la philosophie sentimentale se dresser contre la philosophie rationaliste.
Une des phases les plus accentuées de cette lutte est celle à laquelle nous assistons aujourd’hui et que nous allons étudier maintenant.
§ 2.--La renaissance de l’intuitionnisme.
L’intuitionnisme moderne représente une réaction très nette contre le rationalisme ou, pour être plus exact, contre l’impuissance du rationalisme. L’ancienne philosophie n’avait pu, en effet, dépasser certaines limites, ni expliquer aucun des problèmes de nos destinées.
Le rationalisme de Descartes, le scepticisme de Kant, l’étroit positivisme de Comte, l’éternelle ironie de Renan n’ayant jeté aucune lumière sur certains phénomènes de la vie et du sentiment, il était permis de penser avec Pascal que «la dernière démarche de la raison, c’est de connaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent».
Sur quels éléments, dès lors, fonder une philosophie? Comment répondre aux aspirations indestructibles devant lesquelles la science restait muette?
Diverses découvertes récentes firent espérer que le domaine de l’intuition, déjà tant exploré, n’avait cependant pas encore livré tous ses secrets. La biologie et la pathologie pénétraient un peu sur le terrain de l’inconscient, et, par conséquent, dans la vie intuitive. On entrevoyait chaque jour davantage en cette dernière les sources profondes de nos sentiments et de la vie consciente. L’inconscience affective n’avait pas assurément la clarté de la conscience intellectuelle, mais cependant elle la dominait, car les inspirations de la raison germent souvent au fond de l’inconscient.
L’inconscient, le subconscient comme on dit aujourd’hui, apparaît un mode d’activité mentale dont tous les autres découlent. Il constitue la source même de la vie organique, aussi bien que de l’activité psychique et se retrouve par conséquent à la base des divers problèmes philosophiques. De lui dérivent les éléments du caractère formant la personnalité. Il représente une sorte de réservoir alimenté par la pensée de tous nos ancêtres, dans lequel l’âme consciente puise constamment. Par lui surtout les hommes sont différenciés. Le civilisé ne se distingue du sauvage que grâce à la supériorité de son âme inconsciente. L’inconscient pourrait être défini l’âme condensée des aïeux.
Son étude qui commence à peine est abordée au moyen de diverses méthodes.
La pathologie nerveuse, en examinant les dédoublements de la personnalité et la dissociation des éléments psychiques, a déjà permis d’éclairer un peu cette région si profondément et si longtemps ignorée.
Toutes les philosophies dérivées de son étude demeurent forcément bien incomplètes encore et il est difficile de dire dès à présent ce qui pourra en sortir un jour.
Le représentant le plus éminent de l’intuitionnisme moderne est M. Bergson.
«Quand on va du physique au vital et au psychique, dit-il, la connaissance devient de moins en moins précise, alors intervient l’intuition.»
D’après lui, la nature nous aurait donné l’intelligence pour la vie et non pour l’explication des choses, nous dépassons donc son but en tâchant de les interpréter. Le monde matériel de la science est statique et sans durée alors que le monde de la vie et celui de l’âme se continuent en un écoulement perpétuel, suivant l’antique image d’Héraclite:
«Percevoir signifie immobiliser.» Les choses, pour M. Bergson, se passent comme si le noyau lumineux qualifié intelligence était entouré d’une sorte de nébulosité où s’élaboreraient des forces inconnues.
Cette conception de la mobilité des choses avait déjà été adoptée par d’anciens philosophes, élèves de Démocrite et de Protagoras. Ils considéraient eux aussi que les choses fixées le sont artificiellement et constituent en réalité un moment d’une vie continue.
M. Bergson établit très justement une séparation profonde entre l’instinct et l’intelligence. Je n’ai cessé, dans mes divers ouvrages, de considérer l’inexplicable instinct, avec la vie dont il est une forme, comme une des grandes pierres d’achoppement de la philosophie et de la science. Il élève sur la route de la connaissance une infranchissable muraille qu’aucune investigation n’a pu briser.
Je ne suis pas de ceux qui reprocheront à la nouvelle doctrine intuitionniste son imprécision. En matière de philosophie, il est utile de ne pas trop arrêter les contours afin de permettre des interprétations susceptibles de discussion. Une philosophie trop claire devient vite une philosophie morte. Les dieux fixés ne sont bientôt plus des dieux.
J’ai plusieurs fois employé jusqu’ici le mot intuition, mais sans chercher à le définir. Voici l’explication qu’en donne M. Bergson:
«On appelle intuition, dit-il, cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable.»
Mais comment se transporter ainsi au sein des objets? Voilà ce qu’il aurait fallu dire.
M. Bergson ne se contente pas de la recherche du rapport des choses. L’éminent philosophe veut approfondir les réalités et pénétrer dans l’absolu. L’intelligence en étant incapable, il prétend y arriver par l’intuition qui serait une source nouvelle de connaissance. C’est grâce à l’intelligence cependant que cet ennemi de l’intellectualisme croit avoir établi ses principes.
Pouvons-nous vraiment espérer obtenir de l’intuition la révélation de vérités nouvelles quand elle n’en a jusqu’ici découvert aucune? M. Bergson, auquel j’ai posé verbalement cette objection me répondit, avec justesse d’ailleurs, qu’avant Galilée on aurait pu faire le même reproche à la méthode expérimentale en l’accusant de n’avoir encore rien produit.
La théorie de l’intuition reste dans le domaine des hypothèses qui seront peut-être fécondes un jour mais ne l’ont pas été jusqu’à présent. Continuons donc à explorer le monde de l’intuition inconsciente, sans oublier cependant que l’humanité ne réalisa ses progrès qu’après s’en être évadée. La raison seule, et non l’intuition, parvint à dominer la nature.
Si l’instinct, le sentiment et tout ce qui appartient au domaine de l’intuition constituent de puissants moteurs de la volonté, ils sont aussi des guides dangereux quand la raison ne les maîtrise pas. Redoutons toujours un peu ces forces irrationnelles que l’on essaie de diviniser aujourd’hui.
Quelles que soient les objections pouvant être opposées aux théories de M. Bergson, nous devons bien constater qu’il a tenté un vigoureux effort pour sortir la philosophie du cercle où elle tournait en vain depuis si longtemps. La pensée contemporaine s’est ainsi trouvée orientée par lui vers des problèmes que le lourd rationalisme universitaire s’efforce sans cesse de rejeter dans l’ombre, quoiqu’ils fassent l’objet des préoccupations de l’humanité depuis ses origines et doivent le suivre sans doute jusqu’à sa dernière heure.
M. Bergson est venu au moment précis où la philosophie, lasse de se heurter toujours au même mur, renonçait à créer d’inutiles systèmes. Ce penseur éminent a fait renaître au cœur d’hommes avides de foi des espérances qu’ils semblaient avoir perdues définitivement. Il leur permet d’espérer la survivance de l’âme. Il leur dit que ce monde n’est pas un immense engrenage de forces aveugles, et que l’intelligence ne représente pas la seule formule de la connaissance. Il leur dit encore que l’homme possède, avec un peu de libre arbitre, des moyens de s’insinuer dans l’inconnaissable et ne doit pas se croire la proie résignée de puissances fatales, le poussant dans des ténèbres sans limites. En assurant toutes ces choses, l’illustre philosophe s’est borné peut-être à faire revivre d’antiques illusions, mais il les a réveillées de façon à être entendu, et à l’heure où elles pouvaient préparer les éléments d’une religion nouvelle dont beaucoup d’hommes éprouvent le besoin.
§ 3.--Les deux formes de l’intuition: L’intuition affective et l’intuition intellectuelle.
En voulant séparer l’intuition de l’intelligence et la faire dériver du sentiment pur, les philosophes intuitionnistes actuels commettent, je crois, une confusion qu’il semble nécessaire de dissiper.
Ils opposent, on le sait, l’intuition à l’intelligence et le nom de philosophie anti-intellectualiste traduit cette tendance. Je ne trouve pas cette séparation justifiée. Sans doute le domaine de l’intelligence est distinct de celui du sentiment, mais l’intuition règne dans le premier comme dans le second.
Il existe à mon sens deux formes d’intuition tout à fait différentes: 1º l’intuition intellectuelle; 2º l’intuition d’origine affective.
L’intuition intellectuelle détermine la naissance de ces idées spontanées, parfois géniales, mères des grandes découvertes, qui illuminent à certaines heures la pensée du savant. Un Galilée, un Newton, un Poincaré, furent des intuitionnistes intellectuels. Ce dernier l’a lui-même proclamé.
Les intuitions intellectuelles diffèrent des intuitions sentimentales en ce que les premières appartiennent au monde des idées et les secondes à celui des sentiments. L’intuition d’origine affective ou mystique se traduit par les impulsions inconscientes qui mènent la plupart des êtres et contre lesquelles, même chez les esprits supérieurs, la raison lutte avec tant de peine. Les enfants, les femmes, les primitifs, les sauvages, les foules ne sortent guère du domaine des intuitions inconscientes d’origine affective ou mystique.
Les intuitions intellectuelles étant le privilège d’un petit nombre d’hommes alors que les intuitions d’origine affective ou mystique se rencontrent chez tous, on conçoit facilement pourquoi les philosophies à bases sentimentales sont toujours populaires. Chacun y voit la justification d’impulsions que l’antique raison et la vieille morale s’efforçaient de refréner.
L’intuitionniste sentimental est souvent un de ces révoltés dont le nom varie suivant les époques. Le romantique de jadis s’inspira de la même philosophie instinctive que les syndicalistes révolutionnaires ou les nihilistes d’aujourd’hui.
L’intuition sentimentale peut être utile quand elle ne dépasse pas certaines limites, mais une société qui n’aurait pas d’autre guide retournerait vite à la barbarie ancestrale.
Si l’on envisage les conséquences du progrès de ces deux ordres d’intuition, affective et intellectuelle, on reconnaît vite que la marche ascensionnelle de la civilisation tient au développement de la dernière et à la diminution de la première. Le rôle de l’éducation est de favoriser le développement de l’intuition intellectuelle, celui des codes civils et religieux de refréner les intuitions d’origine affective, vestiges toujours vivants de l’animalité primitive. L’idéal serait de maintenir en équilibre ces deux formes d’intuition. «L’esprit a son ordre, dit Pascal, qui est par principe et démonstration, le cœur en a un autre.»
Le court exposé qui précède ne pouvait évidemment prétendre refaire une histoire de la philosophie, mais marquer seulement l’évolution des idées qu’elle a laissées dans la pensée humaine et montrer brièvement comment fut conçue par les différents philosophes la notion de vérité.