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CHAPITRE V

COMMENT LES GRANDES RELIGIONS PEUVENT SE DÉSAGRÉGER.

§ 1. Les hérésies et les schismes.--§ 2. L’évolution des dieux.--§ 3. L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises protestantes.--§ 4. Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le modernisme.--§ 5. Le christianisme comme création collective.

§ 1.--Les hérésies et les schismes.

Toutes les grandes religions monothéistes: islamisme, christianisme, bouddhisme notamment, fourmillent de schismes et d’hérésies qui les font plus ou moins évoluer et quelquefois disparaître.

Il faut en rechercher la cause principale dans les divergences de mentalité et de nécessités sociales chez les fidèles soumis à une même foi et aussi le besoin de raisonner.

La foi est d’abord acceptée en bloc par contagion mentale sans l’intervention d’aucune influence rationnelle. Mais comme en acquérant une foi on ne perd pas pour cela le désir de raisonner, le croyant trouve toujours quelque côté accessoire, susceptible de nouvelles interprétations. S’il possède un tempérament d’apôtre, il propage ces interprétations et un schisme ou une hérésie naissent bientôt.

Schismes et hérésies furent nombreux dans l’histoire du christianisme et portèrent sur les sujets les plus variés. Marie était-elle seulement la mère du Christ, ainsi que le prétendait Nestorius et non la mère de Dieu? Comment expliquer par la désobéissance du seul Adam la damnation du genre humain? etc.

La plupart de ces schismes et hérésies eurent comme conséquence d’immenses carnages. Pour convaincre les Cathares que le Dieu de l’Ancien Testament n’était pas le diable, le pape Innocent III prêcha contre eux en 1208 une croisade qui ravagea le Midi et amena la destruction de villes florissantes, notamment Béziers et Carcassonne. Il fallut massacrer également des milliers de personnes pour démontrer aux fidèles que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils et non du Père seulement, que le baptême ne doit pas se faire par immersion totale, que la communion exige du pain azyme et non du pain levé, que le signe de la croix doit être fait avec un doigt et non avec deux, etc.

Si les sujets de controverses se montraient importants les massacres l’étaient également. Quand les anabaptistes proclamèrent la nécessité de rebaptiser les enfants devenus adultes, cette prétention, qui nous semblerait assez anodine aujourd’hui, parut si effroyable qu’il en résulta une guerre violente où furent exterminés sans pitié 150.000 hérétiques.

La vie humaine ne comptait guère pour les défenseurs de la foi et la férocité leur semblait une vertu méritant récompense. Les vrais convaincus sont toujours implacables. Quand Torquemada eut fait brûler 6.000 personnes, il réclama comme rétribution de son zèle un chapeau de cardinal.

Schismes et hérésies représentèrent le plus souvent des crises aiguës de mysticisme. Telle sous Louis XIV, l’hérésie des Camisards des Cévennes qui, fanatisés par leur foi, tinrent tête pendant deux ans à trois maréchaux et à de vaillants corps d’armée.

Le quiétisme, le jansénisme, le culte du Sacré-Cœur, etc. résultèrent de crises du même ordre. Ce dernier culte fut fondé par une hystérique un peu folle, Marie Alacoque, qui dans une vision vit le Christ prendre son cœur et lui donner le sien en échange. L’Église institua bientôt une fête pour perpétuer l’événement et prononça en 1864 la béatification de l’auteur de la révélation. On n’a pas oublié qu’une assemblée de graves députés déclara d’utilité publique en 1871 la construction à Montmartre d’une basilique où devait être adoré le Sacré-Cœur. Le monument qui domine la grande ville contribuera à montrer aux générations futures l’importance du rôle des hallucinés dans l’histoire.

De tels accès de mysticisme s’observent indifféremment dans les pays musulmans, catholiques ou protestants. Chez ces derniers éclatent fréquemment des réactions dites réveils religieux, extériorisés par la création de sectes nouvelles.

J’ai montré au cours d’un autre ouvrage l’influence des accès de mysticisme dans les révolutions et les croyances politiques.

«Le concile de Nicée, écrit justement Daniel Berthelot, semble loin de nous; les disputes entre ariens et nestoriens et les bûchers élevés à propos d’un mot ou d’une virgule des Livres Saints sont des fantômes du passé, n’est-ce pas? Lisez les querelles quasi théologiques des partisans de l’esperanto ou de l’ido, les comptes rendus de leurs conciles, le Syllabus du pape de Varsovie, les anathèmes des orthodoxes; contemplez l’exaltation des hérésiarques et les combats furieux de ces sectes ennemies pour un tréma ou pour une consonance, et félicitez-vous que le temps des autodafés soit passé!»

Je ne crois pas qu’il soit passé. Sans doute la Révolution guillotina ses hérétiques au lieu de les brûler, mais le progrès n’était guère appréciable. Si les socialistes et les francs-maçons n’adorent pas le Sacré-Cœur de Marie Alacoque, ils ont leurs credos, leurs conciles, leurs pontifes, leurs excommunications. Nous ignorons quels moyens d’extermination ils emploieraient à l’égard de leurs adversaires en cas de triomphe. On peut seulement être certain de cette extermination.

§ 2.--L’évolution des dieux.

Les dieux ne sont pas éternels, ils subissent, eux aussi, les lois du temps et disparaissent ou se transforment suivant l’évolution des besoins et des sentiments qui les firent naître.

Leur sort dépend en grande partie du degré de fixité des dogmes imposés par les livres religieux. Quand ces dogmes ne sont pas très stables, les divinités se transforment sans disparaître tout à fait. Trop stabilisée, la croyance, incapable d’évoluer, périt lentement sous l’action du temps.

Le bouddhisme en Asie, le protestantisme en Europe et en Amérique, constituent des exemples de religions peu à peu transformées. Le catholicisme et l’islamisme présentent au contraire des types de religions que la fixité de leurs dogmes empêche de se modifier et par conséquent de s’adapter à de nouveaux besoins.

Le succès du protestantisme, l’échec du modernisme, vont permettre d’illustrer clairement l’observation précédente.

Le cas du protestantisme est très caractéristique. Il montre qu’une religion qui ne se trouve pas trop enfermée dans les dogmes arrive facilement à se modifier. Alors que le catholicisme fit de vains efforts pour s’adapter aux tendances de l’âge moderne, le protestantisme ayant su évoluer avec ces tendances, engendra des religions fort diverses puisqu’elles vont depuis une sorte de catholicisme sans pape jusqu’aux négations les plus nettes de la libre pensée.

§ 3.--L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises protestantes.

L’évolution qui devait conduire une partie du protestantisme vers un demi-rationalisme fut une conséquence indirecte et imprévue de la Réforme du XVIe siècle inaugurée par Luther.

La Réforme ne constitua nullement, ainsi qu’on l’a si souvent répété, un mouvement rationaliste ayant pour dessein d’affranchir la pensée humaine du joug religieux. Elle fut exactement le contraire.

On peut substituer une foi dogmatique à une autre comme le firent certains réformateurs, mais le libre examen rationnel se trouvera toujours incompatible avec des croyances irrationnelles se propageant par des procédés (contagion mentale, suggestion, prestige, etc.) où la raison ne prend aucune part.

Le but, fort rétrograde, de Luther était, d’éliminer de la théologie toutes les influences rationnelles. Il enseignait la nécessité pour la foi de se détourner du «pourquoi» des choses. L’homme doit se montrer plus avide de croire que de comprendre et faire de la foi sa préoccupation unique. Nul n’est juste sinon celui qui croit. La parole du Seigneur, telle qu’on la trouve formulée dans la Bible, suffit. La loi morale consiste à lui obéir. Ainsi seulement on peut arriver au royaume de Dieu.

Pour des motifs exposés au cours de cet ouvrage, certaines sectes protestantes aboutirent à la libre pensée, mais jamais Luther ni Calvin n’eurent un seul instant l’idée d’une telle évolution. On doit au contraire les qualifier de réactionnaires, puisqu’ils voulaient revenir aux enseignements de la Bible, c’est-à-dire d’un livre vieux de quinze siècles.

Rejetant l’autorité de l’Église, Luther et Calvin se virent bien obligés de laisser les fidèles interpréter la Bible à leur gré. Cette faculté devait conduire plus tard à la libre pensée quand les livres sacrés furent lus avec les yeux de la science et non plus avec ceux de la foi. A force d’interpréter la Bible, on finit par ne plus y croire. C’était un aboutissement de l’enseignement de Luther qu’il n’avait pas prévu. L’idée de négation qu’implique la libre pensée eût été jugée par lui un horrible blasphème[4]. Calvin avait à sa disposition des supplices capables d’étouffer pareille prétention si elle s’était formulée.

[4] Le _Petit Catéchisme de Luther_, publié en 1520, contient fort peu de choses contraires à l’orthodoxie catholique.

L’évolution du protestantisme vers la négation de la divinité du Christ fut assez lente et ne pouvait du reste devenir générale, car l’ancienne religion en se désagrégeant dut s’adapter à des mentalités différentes. C’est seulement parmi les sectes du protestantisme dit libéral qu’est rejetée la divinité du Christ. Les protestants orthodoxes l’admettent au contraire et ont conservé--l’Église anglicane officielle, notamment,--beaucoup des dogmes et des cérémonies du catholicisme.

Quelque éloignés ou rapprochés que puissent être suivant les sectes, catholiques et protestants, ils diffèrent surtout par leurs habitudes d’esprit. Le catholique admet en bloc le _credo_ imposé par l’Église, le protestant soumet toujours à l’analyse une croyance qu’il doit chercher à travers les obscurités de la Bible. Pour un catholique la confession absout toutes les fautes, le protestant reste persuadé au contraire de leurs répercussions inévitables. De plus, sa religion étant intérieure il n’éprouve pas comme le catholique le besoin de l’extérioriser en pompes et en symboles.

Si les deux formes du christianisme: catholicisme et protestantisme diffèrent nettement, c’est qu’elles correspondent à des aspirations de races distinctes qui ne sauraient se pénétrer. Sans la Réforme, les peuples du Nord eussent probablement fini par modifier d’eux-mêmes leur ancienne foi, tandis que ceux du Midi l’auraient conservée. Les dogmes imposés dispensent de réfléchir et les pompes brillantes séduisent les sensibilités vives tenant peu à raisonner.

Ce qui vient d’être dit de la mentalité protestante créée par la nécessité d’interpréter soi-même la Bible, s’applique aussi bien aux libéraux qu’aux orthodoxes, mais les premiers seuls ont formulé des négations les rapprochant de la libre pensée ou tout au moins du simple déisme.

Ces négations professées surtout par des esprits éclairés: doyens de Facultés de théologie, professeurs, etc. vont fort loin. Dans le tome III de son livre sur le fidéisme, M. Ménégoz, ancien doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, se proclame débarrassé «de toute la mythologie ecclésiastique». Il déclare que «jamais un israélite n’a considéré le Messie comme une incarnation de Jéhovah» et conclut en disant: «Je crois avoir établi que le dogme de la divinité du Christ ne se trouve ni dans l’Ancien, ni dans le Nouveau Testament.»

M. Édouard Vaucher, actuellement doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, a bien voulu me donner des renseignements précieux sur le développement du protestantisme libéral.

La pensée de contester la divinité du Christ remonterait au début du XVIIe siècle mais ne se répandit que lentement. Le mouvement commencé en Angleterre s’étendit graduellement en Hollande et en Allemagne. Dans ce dernier pays, suivant les époques, l’orthodoxie ou l’école libérale l’emporta.

L’évolution du protestantisme vers la libre pensée ne s’aperçoit pas toujours facilement dans les livres. On évite d’y formuler des négations trop brutales. Les traités dogmatiques classiques représentent Jésus comme un homme inspiré de Dieu et les catéchismes glissent sur ce sujet, assurant seulement que le Christ est comme tous les hommes, fils de Dieu. Il n’y a guère que les unitaires qui insistent sur sa non-divinité.

Les enseignements des diverses sectes protestantes varient au surplus beaucoup, suivant les pays. Ces sectes sont innombrables. L’Amérique en compte plus de deux cents. Depuis 1750, m’écrit M. Vaucher, l’histoire des églises protestantes consiste pour une grande part dans un mouvement de flux et de reflux des idées libérales. Elles seraient maintenant en progrès aux États-Unis et en Angleterre.

J’ai montré dans un autre chapitre les transformations profondes subies par une religion en passant des théologiens et des lettrés aux couches populaires. On a vu que Bouddha, négateur des dieux, était rapidement devenu dieu pour les foules. Il est impossible d’admettre l’irréligiosité d’une croyance populaire. Le protestantisme dit libéral est surtout une doctrine de lettrés. Je doute fort que ses négations aient beaucoup pénétré dans l’âme des fidèles. Le plus souvent ils n’en ont pas même entendu parler.

§ 4.--Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le modernisme.

Le catholicisme, avec ses pompes et ses cérémonies, conservera toujours beaucoup plus de prestige sur l’âme populaire que le protestantisme. Immobilisé, malheureusement, par la fixité de ses dogmes il rentre dans la catégorie mentionnée plus haut des religions destinées à périr lentement sans pouvoir évoluer.

Convenant aux besoins des peuples demi-barbares du Moyen Age, l’ancien catholicisme ne s’adapte plus à la mentalité des hommes d’aujourd’hui.

Comment faire admettre, en effet, à un esprit moderne, l’existence d’un Dieu assez vindicatif pour punir la désobéissance du premier homme par la damnation de sa postérité et venger par la mort de son propre Fils une faible faute?

Les dieux animés de nos passions et de nos fureurs, prenant parti dans les batailles, menaçant leurs créatures d’effroyables supplices pendant l’éternité, avides de sacrifices et d’adoration, modifiant le cours des choses au gré de nos prières et intervenant dans chacun de nos actes, étaient adaptés à la jeunesse des peuples; mais la science les a rendus trop invraisemblables pour que les esprits modernes puissent s’occuper d’eux.

Bien que le poids d’hérédités séculaires soutienne encore leur prestige, la parole du prêtre est de moins en moins entendue et lui-même arrive parfois à douter de ce qu’il enseigne. Les pieuses légendes des vitraux ne lui disent plus rien. Le scepticisme effleure sa pensée et il cherche un autre idéal pour l’orienter.

Des catholiques dont la foi chancelait essayèrent au moyen du modernisme, d’adapter leur religion aux temps nouveaux. Le but de cette doctrine était, on le sait, de rendre acceptables pour la raison les dogmes chrétiens en les considérant comme de simples symboles. Son succès fut d’abord très grand. Prêtres, étudiants, évêques même, y adhéraient rapidement. Pour refréner ce mouvement, le chef de l’Église en fut réduit à imposer, par une encyclique spéciale aux fidèles aspirant à faire partie du clergé, un serment ecclésiastique rejetant toutes les idées nouvelles.

Il eut peut-être raison. Le modernisme victorieux fût vite devenu une religion très voisine du protestantisme libéral et bientôt en lutte contre la foi ancienne.

L’acceptation du modernisme par l’Église ne lui aurait certainement pas amené de nouveaux fidèles. Quand un croyant discute sa foi c’est que, d’une façon consciente ou inconsciente il l’a déjà perdue. Peu importe à un vrai convaincu l’absurdité des dogmes, il ne la soupçonne même pas. Foi et raison n’habitent pas la même demeure.

§ 5.--Le christianisme comme création collective.

Ici se termine notre bref exposé de l’évolution philosophique du christianisme. En parlant de ses origines, nous avons cru inutile d’examiner la question si discutée aujourd’hui de l’existence réelle de son fondateur. Que le Christ ait vécu ou non, il n’y eut sûrement aucune analogie entre l’humble prophète galiléen et le Dieu de la légende adoré par les hommes depuis deux mille ans.

Le Christ divinisé que les fidèles implorent est une création collective, puisque sa personne et ses doctrines mirent plusieurs siècles à se constituer avec les débris de divinités et de croyances antérieures. Le Dieu de nos cathédrales est une de ces divinités synthétiques, comme Minerve, Hercule ou Vénus, qui incarnèrent les vertus, les besoins, les aspirations des peuples. Tous ces dieux ne furent que des personnifications d’idées issues de nos sentiments. Adorer une divinité n’est bien souvent qu’adorer ses rêves et par conséquent s’adorer soi-même.

Tous les dieux de l’humanité surgirent des régions inconscientes de l’âme collective, où la raison ne pénètre pas, c’est pourquoi ils dominèrent toujours la pensée des hommes et orientèrent les grandes civilisations. La logique rationnelle est impuissante contre ces indestructibles maîtres. Elle nous conseille parfois d’anéantir leurs temples sans songer qu’une logique plus haute nous obligera peut-être un jour à les rebâtir.