CHAPITRE II
LA MORALE DES SOCIÉTÉS ANIMALES ET DES SOCIÉTÉS HUMAINES.
§ 1. La morale des sociétés animales.--§ 2. La morale des sociétés humaines, sa variabilité et sa fixité.
§ 1.--La morale des sociétés animales.
Les discussions métaphysiques nous éclairent peu sur la nature de la morale, parce qu’on étudie généralement cette dernière en dehors des réalités. Pour comprendre sa genèse il faut l’examiner non seulement dans les sociétés humaines, mais aussi dans les sociétés animales.
Théologiens et philosophes s’imaginèrent longtemps, et beaucoup se figurent encore, que l’homme est absolument à part dans la création et possède des facultés sans aucune parenté avec celles des autres êtres. La science a suffisamment montré aujourd’hui qu’il manifeste plusieurs sentiments fort voisins de ceux des animaux et ne diffère de ces derniers que par la supériorité de son intelligence.
Entreprise plus tôt, l’étude à peine ébauchée aujourd’hui de la psychologie animale, eût évité bien des erreurs. On n’aurait pas vu des savants tels que Descartes, assimiler les animaux à de pures machines, des penseurs tels que Kant n’attribuer d’autre base possible à la morale que l’existence d’un Dieu vengeur.
L’examen attentif des sociétés animales eût vite montré que leur morale est une nécessité dépendante, comme celle de l’homme, de leur genre de vie et du milieu où elles évoluent.
L’étude de la moralité dans les sociétés animales et la connaissance de ses formes chez les divers groupements humains, fournit tous les éléments utiles pour comprendre la genèse réelle et l’évolution de la notion du bien et du mal, sans avoir à tenir compte d’aucune abstraction métaphysique.
Nous avons appelé morale, comme on le fait généralement, l’ensemble des règles servant de guide à la conduite des êtres réunis en société.
Cette définition est aussi bien applicable aux sociétés animales qu’aux sociétés humaines. Les analogies entre les deux catégories de groupements sont nombreuses. On trouve non seulement chez les animaux des instincts moraux, écrit justement M. Faguet, mais des vertus. Les bêtes savent dominer leurs impulsions et leurs qualités individuelles et sociales sont très stables.
L’altruisme est chez elles extrêmement développé. Si l’on considérait avec certains auteurs cette qualité comme une des grandes caractéristiques de la morale, on pourrait la juger fort avancée chez les animaux. Ils forment des associations pour se protéger et s’entr’aider, placent des sentinelles s’exposant au danger sans hésitation. Darwin parle de vieilles corneilles devenues aveugles qui seraient mortes de faim si leurs compagnes ne leur avaient apporté de la nourriture. Lamarck a vu des moineaux reconstruire le nid d’une couvée voisine dont la demeure s’était trouvée détruite. Des faits du même ordre sont innombrables.
Les animaux possèdent leurs criminels et leurs héros. Les actes tout à fait immoraux à notre point de vue sont rares chez eux. On en cite cependant quelques-uns, tels celui du coucou déposant ses œufs dans des nids étrangers pour s’éviter le travail de construire un abri et d’élever ses petits. Telle encore l’habitude observée chez certaines fourmis, de réduire en esclavage d’autres insectes. Tous ces petits êtres ne se montrent pas d’ailleurs moins cruels que nous dans leurs guerres, ni moins ingénieux à varier leur tactique suivant les circonstances.
La morale des sociétés animales est fort sévère. L’individu qui n’observe pas les lois de la communauté se voit immédiatement massacré ou expulsé. On pourrait dire sans exagération, que dans bien des circonstances, la morale des animaux semble supérieure à celle de l’homme. Elle a en tout cas le mérite de se montrer fort désintéressée alors que la morale des théologiens et des philosophes, celle de Kant par exemple, appuyée sur un Dieu rétributeur ne l’est pas du tout.
La morale des animaux évolue comme celle de l’homme avec les nécessités du milieu et des circonstances. Toutes les races d’abeilles, par exemple, ne sont pas arrivées au même degré de moralité et on peut saisir, en les observant, le passage graduel de la vie égoïste à la solidarité collective.
Lorsqu’elles commencent à s’associer, leurs règles de morale demeurent encore un peu flottantes. Elles n’arrivent à se fixer qu’au moment où la race est parvenue à un degré supérieur d’évolution. Les guêpes, originellement solitaires, n’ont atteint que lentement l’organisation d’états compliqués.
Chez les abeilles très évoluées, le sentiment du devoir se trouve fort développé. Elles ont un grand respect pour leur reine, lui obéissent fidèlement et l’aiment au point de périr volontiers pour la défendre. Ce respect ne les empêche pas du reste de la malmener quand elle remplit insuffisamment ses fonctions. Il arrive même qu’on se résigne à la tuer. Mais cet acte est considéré comme si grave qu’il se pratique d’une façon collective.
Chez les abeilles, la vie ne représente guère qu’un devoir. L’individu se sacrifie sans cesse aux intérêts de la collectivité. Un tel sentiment de solidarité est limité d’ailleurs à chaque ruche et ses habitantes n’hésitent pas à attaquer d’autres ruches pour augmenter leurs provisions. Il en était exactement de même chez les peuples de l’antiquité, les Grecs notamment. La solidarité chez eux ne s’étendait pas non plus aux membres des autres cités. On ne se gênait nullement pour s’emparer de leurs richesses.
Dans les sociétés d’abeilles, où le sentiment du devoir est si développé, il n’y a pas de place pour les paresseux, c’est pourquoi, à un moment donné, le conseil de la ruche décide de massacrer les mâles devenus inutiles et prétendant vivre sans travailler.
Tous ces faits et bien d’autres, tels que les changements apportés à l’architecture de leurs demeures et à leurs approvisionnements suivant les circonstances, en un mot la faculté de varier de conduite avec les changements du but à atteindre, ce qui est la caractéristique fondamentale du raisonnement, ont amené plusieurs auteurs et notamment un savant professeur, M. Gaston Bonnier, à admettre l’existence de raisonnements chez les insectes. Je ne crois pas cependant ces raisonnements comparables aux nôtres. J’ai montré dans plusieurs ouvrages en quoi la logique rationnelle différait de la logique biologique et de la logique affective. Ces dernières formes de logique dirigent--fort bien du reste--l’évolution des êtres inférieurs.
Et si la morale des animaux présente parfois d’étroites analogies avec celle de l’homme, alors que leurs aptitudes intellectuelles respectives diffèrent beaucoup, c’est précisément parce que ces deux morales reposent sur des formes de logique, non rationnelles, communes à tous les êtres, du plus élevé au plus humble. Dans le domaine de la raison, l’homme se différencie immensément des animaux; dans le domaine affectif et biologique, il en est très rapproché.
L’organisation de la vie collective des animaux contribue nettement à montrer que les nécessités sociales constituent les vraies génératrices de la morale et sont indispensables pour la maintenir.
Les faits déjà cités, et ceux qui vont suivre, permettent d’envisager les idées classiques sur le bien et le mal d’une façon assez différente de celle des moralistes et des philosophes. La morale n’est en réalité chose compliquée que dans les livres.
§ 2.--La morale des sociétés humaines. Sa variabilité et sa fixité.
La morale étant issue des nécessités sociales, il faut s’attendre à la voir varier avec ces dernières, suivant les peuples, les âges et aussi les diverses classes dont se composent les peuples.
Une telle conception ne fut pas celle de la majorité des philosophes. Kant notamment, traitait la morale comme une loi physique invariable.
«La loi morale, dit-il, est universelle, c’est-à-dire qu’elle est valable non seulement pour l’homme, mais encore pour tout être raisonnable.»
Quelques penseurs, cependant, avaient déjà constaté, contrairement à cette opinion, les transformations de la morale à travers les temps et les races, mais sans bien en saisir les causes.
On connaît la belle page de Pascal sur les variations des idées concernant le vice et la vertu suivant les lieux et les races:
«On ne voit presque rien de juste ou d’injuste, dit-il, qui ne change de qualité, en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent: le droit a ses époques.»
«... Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses.»
Ces variations incontestables de la morale qui frappaient si fort l’illustre penseur, ne sont nullement dues, comme il semblait le croire, aux caprices des hommes. Elles résultent de nécessités dépendantes des modifications de la vie sociale. Il est donc tout naturel que ce qui fut crime chez les uns soit vertu chez d’autres.
Un peuple exclusivement chasseur et par conséquent toujours en marche, était obligé de tuer ses parents âgés ou de les abandonner quand ils ne pouvaient plus suivre les déplacements de la tribu. Cette nécessité devint forcément une loi morale. Égorger une jeune fille innocente pour obtenir des dieux un vent favorable--sujet d’Iphigénie, fille d’Agamemnon--constituait à l’époque un acte très moral nécessaire à l’intérêt collectif. La polyandrie, crime sévèrement puni chez la plupart des nations civilisées, est jugée une institution sociale indispensable chez certains peuples de l’Asie, où les femmes sont en nombre insuffisant. Dans la plus grande épopée de l’Inde, le Mahâbhârata, on voit les cinq fils du roi Pandawa épouser la belle Draupadi.
Ces exemples de variation de la morale sont innombrables. On peut citer encore parmi eux l’habitude d’épouser sa sœur, si fréquente chez divers peuples de l’antiquité, ou encore la coutume des anciens Babyloniens de faire déflorer les jeunes filles dans les temples de Vénus par un étranger, avant de les marier.
La morale se trouvant liée à l’état social, chaque peuple possède forcément une morale proportionnée à son évolution et parfois incompréhensible pour ceux qui ont dépassé cette phase d’évolution. Telle est, par exemple, la morale des Annamites, jugeant punissables tous les parents d’un assassin et, à défaut d’eux, les habitants de son village. Cette conception tient, comme je l’ai fait remarquer dans un autre ouvrage, à ce que chez les populations primitives l’âme individuelle n’étant pas encore dégagée de l’âme collective, les divers membres de la tribu possèdent seulement une conscience sociale. Il ne saurait donc exister parmi eux qu’un droit collectif et non individuel.
La morale ne dépend pas uniquement des nécessités de la vie des peuples, elle dérive encore de leur caractère. Ils ne peuvent par conséquent réagir de la même façon dans les diverses circonstances.
Un Russe, un Espagnol, un Anglais, bien que possédant une religion et des règles morales théoriques à peu près semblables, se conduisent très différemment dans des cas identiques.
Les variations de la morale ne se constatent pas seulement chez des races dissemblables, elles s’observent encore au sein des mêmes peuples selon les phases diverses de leur histoire. Cette transformation, assez lente, car les sentiments évoluent moins vite que l’intelligence, est cependant incontestable. L’esclavage, les massacres dans les cirques et toutes les manifestations de la férocité romaine ont peu à peu disparu. Des princes comme Henri VIII, Alexandre VI ou César Borgia, seraient impossibles aujourd’hui. On voit rarement à notre époque les conquérants brûler vifs des prisonniers ou leur crever les yeux, suivant la coutume de certains peuples anciens et quand pareil fait se reproduisit dans les dernières guerres balkaniques, l’Europe entière se souleva d’indignation. Même au moment des révolutions et des guerres, où les freins sociaux ont disparu, la férocité ancestrale est atténuée et aucun conquérant n’oserait plus passer au fil de l’épée tous les habitants d’une ville vaincue.
De la variabilité de la morale à travers les races et le temps, il ne faudrait nullement conclure à son peu de stabilité. Elle est au contraire très fixe pour une époque déterminée. On peut la comparer à ces espèces vivantes, immuables pendant la durée de nos observations, mais que les âges ont cependant fini par transformer.
L’impératif catégorique des philosophes étant simplement l’expression des nécessités d’une époque reste invariable, tant que ces nécessités ne changent pas, c’est-à-dire pendant des siècles. Pour un moment donné, la morale demeure donc absolue. Envisagée à travers le temps, elle se transforme. Il en est de même d’ailleurs, nous l’avons vu, de la plupart des vérités.
La justesse des principes généraux qui viennent d’être exposés apparaîtra plus clairement encore dans les chapitres consacrés à l’étude des fondements imaginaires et des fondements réels de la morale.