CHAPITRE IV
LES FACTEURS RÉELS DE LA MORALE COLLECTIVE.
§ 1. La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective.--§ 2. Nécessité de la fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt social.--§ 3. Formation de la moralité des divers groupes d’une même société.
§ 1.--La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective.
Les nécessités imposées par le milieu, c’est-à-dire les conditions d’existence des sociétés créent leur morale. Celle-ci se maintient d’abord par l’autorité des codes, mais n’acquiert de force durable qu’une fois transformée en coutumes héréditaires ayant la puissance de l’opinion comme soutien. L’opinion et la coutume sont les seuls facteurs de morale chez la plupart des hommes.
«Cette superbe puissance, ennemie de la raison, dit Pascal, qui se plaît à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature... Qui dispense la réputation? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion?... L’opinion dispose de tout. Elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»
La vie des sociétés représentant une adaptation constante à leur milieu, la morale collective et par conséquent l’opinion évoluent forcément à mesure que ce milieu se transforme. Une telle transformation étant assez lente, les variations de la morale collective le sont également. Elles deviennent au contraire rapides quand l’ambiance sociale change brusquement, en temps de révolutions et de grands bouleversements, par exemple. On voit alors les principes traditionnels s’évanouir et tous les primitifs instincts, auxquels ils servaient de frein, reprendre leur empire.
La morale collective reposant surtout sur l’opinion se désagrège au moment des fortes secousses sociales, pendant lesquelles l’influence de l’opinion cesse d’agir. L’histoire enregistra souvent des faits analogues à ceux rapportés par Thucydide au sujet d’une peste sous l’action de laquelle s’évanouirent toutes les règles morales.
«On voulait jouir sans retard et on ne visait qu’au plaisir du moment, en songeant que les biens et la vie étaient également éphémères. Nul ne daignait se fatiguer à poursuivre un but honnête, dans la pensée qu’on n’était pas assuré de ne point mourir avant d’y atteindre. La volupté du moment et tout ce qui pouvait y conduire, à quelque titre que ce fût, voilà ce qui était devenu beau et utile. Ni la crainte des dieux, ni aucune loi humaine ne retenait personne.»
Il en fut de même pour la plupart des grandes épidémies. Boccace fait remarquer que pendant la peste de Florence presque toutes les vertus morales disparurent très vite.
Si l’on voulait doser dans la genèse de la morale collective la puissance des coutumes et celle des religions, il faudrait bien reconnaître l’action des premières comme de beaucoup la plus forte. Les dieux sont loin, le groupe social proche et il semble généralement moins facile de résister au second qu’aux premiers. Les réformateurs prétendant détruire les coutumes sociales au nom de la raison n’exercèrent jamais d’action durable. Ils peuvent, grâce à des entassements de ruines, bouleverser une société, mais le passé reprend bientôt son empire. Toutes les révolutions inutiles que nous avons accumulées durant un siècle en fournissent la preuve.
Pourquoi dans la genèse de la morale sociale l’influence de la raison est-elle si faible et celle de la coutume si grande? D’abord parce que la coutume dérive généralement de nécessités affectives et mystiques plus fortes que toutes les raisons, ensuite parce qu’elle se trouve fixée dans l’inconscient où s’élaborent les facteurs de la conduite.
Nietzsche est un des rares philosophes ayant vu à quel point la morale sociale ne représente que l’expression de la coutume:
«Partout, dit-il, où les coutumes ne commandent pas, il n’y a pas de moralité; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il peut dépendre de lui-même et non d’un usage établi...»
«... Être moral, avoir des mœurs, avoir de la vertu, cela veut dire pratiquer l’obéissance envers une loi et une tradition fondées depuis longtemps.»
La coutume seule est assez forte pour nous contraindre et le même auteur y insiste justement:
«... Toute morale, dit-il, est, par opposition au laisser-aller, une sorte de tyrannie contre la «nature» et aussi contre «la raison»... Ce qu’il y a d’essentiel et d’inappréciable dans toute morale, c’est qu’elle est une contrainte prolongée.»
Nous avons montré dans ce chapitre et les précédents que la morale n’était pas un choix arbitraire ou la conséquence de volontés divines, mais le résultat de nécessités créées par le milieu social et transformées peu à peu en coutumes plus ou moins fixées ensuite au moyen des lois.
Bien établie dans les âmes, elle fait partie des obligations qui nous enveloppent du berceau à la tombe et que le plus souvent nous n’apercevons pas. Rares sont les hommes osant agir et même penser autrement que leur entourage. Le nombre d’individus ayant des idées originales se trouve toujours, pour cette raison, infiniment restreint. On ne peut même en posséder qu’à la condition de rester solitaire.
Si nous avons réussi à bien marquer le poids de l’influence sociale, nous aurons fait comprendre en même temps que l’impératif catégorique de Kant existe réellement, mais qu’au lieu de lui attribuer une origine divine, il faut lui reconnaître une origine sociale.
§ 2.--La fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt social.
L’homme civilisé est soumis à des règles de conduite d’origines diverses: morale personnelle, morale de son groupe, morale de la société. Le même individu possède ainsi une série de moralités superposées qui fonctionnent chacune suivant les circonstances, mais ne s’accordent pas toujours et entrent parfois en conflit. Le patriotisme pourra, par exemple, se trouver en opposition avec la morale religieuse, la morale des intérêts familiaux avec celle des intérêts de classe, comme dans les grèves, notamment. La morale traditionnelle entrera quelquefois en lutte avec la morale formée sous l’action de théories nouvelles.
A toutes les sollicitations de ces forces vient encore s’ajouter l’influence des passions et des sentiments. L’homme serait fort embarrassé s’il devait équilibrer tant de facteurs.
En fait, il se préoccupe assez peu de leur harmonie et la laisse généralement s’établir d’elle-même. La loi, la coutume et l’opinion maintiennent une certaine morale moyenne représentant l’équilibre des diverses forces individuelles et sociales.
C’est presque uniquement au théâtre et dans les romans que se manifestent les grands conflits moraux, parfois insolubles, telle la situation d’Œdipe terrifié d’apprendre qu’il a tué son père et épousé sa mère, ou encore celle d’Hamlet obligé, pour venger son père, de désespérer sa mère. Si de pareilles perplexités se multipliaient, les sociétés ne dureraient guère.
Les conflits moraux de chaque jour n’ont heureusement pas une telle importance. La vie, qui pousse les hommes en déroulant son cours, les condamne à agir sans trop réfléchir. La plupart des êtres s’y résignent assez facilement et se laissent guider par les suggestions de l’heure présente.
Le seul conflit moral qui se rencontre ordinairement dans l’existence est la contradiction pouvant s’élever entre l’intérêt individuel et l’intérêt social. L’individu ne possède de toute évidence que des raisons lointaines, et par conséquent peu actives, de se consacrer à l’intérêt général. Cependant, une société n’a de durée possible que par l’identification de ces deux intérêts. Pour connaître le degré de stabilité d’un peuple et, par suite prévoir sa destinée, il faut surtout déterminer dans quelles limites se confondent chez lui l’intérêt individuel et l’intérêt collectif.
Cette fusion n’est complète que chez des races dont la mentalité a été fixée par une longue vie antérieure. A l’époque de la puissance romaine, le dernier des légionnaires pensait incarner toute la grandeur de Rome. Les Barbares qu’il combattait, dépourvus au contraire d’orgueil collectif et remplissant un rôle de simples mercenaires, ne suivaient que des intérêts personnels ou tout au plus celui de leurs chefs.
Les Anglais ont, encore de nos jours, une conception semblable à celle des Romains. Les intérêts collectifs de son pays restent présents dans le cœur de chaque sujet britannique. Il croit toujours parler au nom de la Grande-Bretagne et se considère partout comme un représentant de sa nation. Quand le capitaine Scott, au moment d’atteindre le Pôle, se sentant mourir, écrivit son testament, il s’identifiait complètement avec le peuple anglais en traçant les lignes suivantes:
«Je ne regrette pas cette entreprise, qui montre que les Anglais peuvent traverser de pénibles épreuves, s’entr’aider et regarder la mort en face avec autant de courage que dans le passé... Si nous avons volontairement donné nos vies dans cette entreprise, c’est pour l’honneur de notre pays.»
Le sacrifice fut consommé sans effort, parce que le vaillant explorateur associait l’honneur de son pays à son propre honneur.
Il faut considérer, en effet, que si une société peut, par ses codes, imposer certaines contraintes, elle ne réussit pas à les faire respecter longtemps, quand l’égoïsme personnel se développe aux dépens de l’intérêt général, c’est-à-dire quand la morale individuelle de ses membres agit dans un autre sens que celui de l’intérêt collectif. Lorsque l’union est imparfaite, le dévouement aux besoins généraux s’affaiblit chaque jour.
La fusion des intérêts individuels et collectifs confère aux peuples, je le répète, une grande force. Elle peut s’établir même chez des Barbares, sous l’influence de violentes haines collectives, mais alors d’une façon momentanée. Les régiments bulgares, se précipitant à la baïonnette sur les canons turcs qui vomissaient la mitraille et perdant parfois la moitié de leurs effectifs, étaient animés d’une ardente haine, issue de siècles d’oppression. Ce n’était plus le soldat défendant au simple nom de la discipline, comme les Russes en Mandchourie, des nécessités politiques incomprises contre un ennemi trop inconnu pour être détesté, mais des hommes incarnant une malédiction séculaire et voulant venger des injures personnelles.
De nos jours, le patriotisme, c’est-à-dire l’ensemble des sentiments et des intérêts renfermés dans ce mot, constitue, en faveur du peuple qu’il imprègne, une force morale considérable. Il représente pour l’Angleterre, l’Allemagne, et l’Amérique un facteur de puissance plus utile que leurs canons. Une nation ayant perdu le culte de sa patrie aurait bientôt tout perdu.
§ 3.--Formation de la moralité des divers groupes d’une même société.
Nous avons vu les nécessités résultant d’un milieu social devenir créatrices de certaines règles morales indispensables à la vie de cette société.
Mais une société n’est pas un milieu homogène. Elle se compose, surtout dans les temps modernes, de groupes distincts ayant des intérêts particuliers d’où résulteront des morales indépendantes, parfois en désaccord avec l’intérêt général.
Les principes de morale, indispensables au maintien des divers groupes sociaux: militaires, prêtres, magistrats, financiers, commerçants, ouvriers, etc., sont si forts qu’ils imposent quelquefois à l’individu l’abdication complète de sa personnalité. Plus le groupe est fermé et circonscrit, plus il se montre intolérant à l’égard des infractions morales de ses membres.
Ce mécanisme de la création des formes particulières de morale apparaît clairement quand on voit les individus, de moralité habituellement assez faible, se comporter de façon très stricte, s’il s’agit de questions relatives à leur groupe. A la Bourse, par exemple, certains courtiers, souvent peu scrupuleux dans la vie ordinaire, exécutent des engagements simplement verbaux et pouvant être, par conséquent, contestés à l’époque de la liquidation de leurs comptes, puisqu’il ne reste de ces engagements que l’ordre donné de vive voix par eux à l’agent de change. L’exécution de tels contrats leur coûte cependant parfois des sommes considérables.
Ce cas typique fait nettement saisir le rôle de la nécessité dans la genèse de la morale. Impossible à la Bourse, faute de temps, de formuler des ordres par écrit. Un individu qui contesterait ses engagements rendrait toute opération impossible et se verrait bientôt expulsé de son groupe. La ruine lui paraît préférable.
Précisément parce que les morales de groupes naissent d’impérieuses nécessités, elles possèdent quelquefois une puissance et une stabilité supérieures à celles des règles de conduite imposées par la loi, bien que les codes n’interviennent pas pour les faire observer. Quoique généralement très dures, les obligations des groupes sont fort respectées. On sait, par de nombreux exemples, avec quelle déférence craintive les ouvriers les plus indisciplinés obéissent aux injonctions tyranniques de leurs syndicats, même lorsqu’elles les privent de tout salaire.
Nous avons vu que la puissance d’un pays repose sur la fusion de l’intérêt général avec l’intérêt privé, c’est-à-dire de l’idéal collectif avec chaque idéal particulier. La grande force d’une croyance, qu’elle soit religieuse, politique ou morale, est d’amener l’individu à confondre ces deux idéals et, par conséquent, à se sentir fier du succès de sa collectivité comme d’un succès personnel. Un légionnaire romain, un soldat de Napoléon n’avaient guère à attendre que des fatigues, des blessures ou la mort, cependant ils s’identifiaient tellement avec la gloire de Rome ou celle de l’Empereur qu’elle devenait la leur. Ce n’était donc pas, en réalité, pour d’autres qu’ils s’immolaient, mais bien pour eux-mêmes.
Aussitôt que disparaît l’idéal collectif, l’individu n’apercevant plus que son intérêt et son profit personnels, ne ressent aucune raison de se sacrifier à un intérêt étranger au sien. Tel fut justement le cas des Romains quand leurs armées se composèrent de mercenaires recrutés chez les Barbares.
Pareille disposition d’esprit engendre naturellement l’indifférence au bien général. Elle se traduit aujourd’hui par le pacifisme et l’antimilitarisme, sentiments toujours manifestés lorsque l’idéal de l’individu ne dépasse pas son propre intérêt ou tout au plus celui du petit groupe dont il fait partie.
Dans ce dernier cas, on constate un phénomène caractéristique. L’individu ne se sacrifie plus au groupe mais reçoit de lui, en échange de légères contraintes, des avantages personnels que seul il n’obtiendrait jamais. Tel le religieux s’enfermant au couvent pour y préparer son salut. L’existence très dure qu’il y mène n’a pas pour but l’intérêt de la collectivité, mais le sien propre. Tels encore les groupes syndicalistes modernes dont les membres ne demandent que des avantages personnels et se préoccupent peu des intérêts généraux de la société.
Il faut donc considérer, quand on parle de la moralité des groupes, deux catégories fort distinctes: 1º les groupes dévoués à l’intérêt général, parce que cet intérêt général est confondu avec leur intérêt particulier; 2º les groupes considérés seulement par l’individu comme le moyen d’obtenir des privilèges personnels.
Cette distinction est importante, car la division progressive du travail multiplie chaque jour davantage les groupes sociaux possédant chacun des intérêts particuliers, souvent opposés à l’intérêt général. On ne voit pas encore comment les civilisations futures pourront se maintenir au milieu de revendications si dissemblables. Une société, toujours puissante contre un individu isolé, est très faible contre les groupements. On a déjà vu les gouvernements capituler devant les syndicats d’employés des postes, d’agents des chemins de fer et d’instituteurs. Nous ne sommes évidemment qu’au début de ces capitulations qui s’étendront bientôt, parce que les groupes de toutes classes s’associeront momentanément contre les détenteurs du pouvoir et de la richesse, afin de les exproprier au moyen de lois votées par des politiciens vivant de leurs suffrages.
Peut-être dans les sociétés futures, l’individu se détachera-t-il complètement des intérêts généraux de son pays pour s’occuper uniquement de ceux de sa collectivité. Un code moral universel deviendrait alors impossible et il n’existerait plus en pareil cas que de nombreux petits codes adaptés aux besoins de chaque groupe.
Nous venons de montrer la nécessité constituant un des plus grands facteurs de la morale sociale, mais beaucoup d’autres s’y joignent qui, tout en étant moins importants, exercent aussi leur action.
Dans les sociétés animales, la morale reste exclusivement fille des nécessités alors que chez l’homme interviennent certaines influences dues à son imagination et à des associations erronées de phénomènes sans rapport. Elles le conduisent vers des coutumes que nulle nécessité ne justifie. Il n’y avait aucune utilité sociale, par exemple, à brûler pendant des siècles les individus qu’on supposait avoir fait un pacte avec le diable ou à immoler des enfants sur les autels de Moloch. L’homme n’a jamais vécu sans un cortège d’illusions qui ont grandement influencé sa conduite. Il s’ensuit que la morale n’est pas seulement issue des nécessités sociales, mais encore de nos illusions.