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CHAPITRE IV

LES IDÉES MODERNES SUR LA VALEUR DE LA PHILOSOPHIE.

§ 1. Fondements psychologiques de la philosophie. Opinion des savants sur elle.--§ 2. Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.

§ 1.--Fondements psychologiques de la philosophie. Opinion des savants sur elle.

Les vérités religieuses que nous avons examinées possédaient des sources affectives, mystiques et collectives, mais fort peu de rationnelles. Les conceptions philosophiques dont nous venons de terminer l’étude sont d’origine exclusivement rationnelle et mystique. Les éléments collectifs et affectifs n’eurent qu’une très faible part dans leur genèse.

La philosophie actuelle n’est pas facile à définir, car son sens se transforma notablement. Elle s’imaginait jadis expliquer les phénomènes et déterminer leurs causes premières. Parfois confondue avec la théologie, elle s’en sépara progressivement et finit par la combattre.

La plupart des philosophies modernes prétendirent toujours se fonder sur la science, mais en différèrent par un point fondamental. La philosophie étant de l’imagination interprétée au moyen de la raison, représente le maximum de ce que peut cette dernière sans la ressource des méthodes expérimentales. La science contient aussi des hypothèses créées par l’imagination, mais elle les soumet au contrôle de l’expérience et de l’observation.

Cette différence constitue un des principaux motifs de l’infériorité des philosophes sur les savants. Les premiers n’ont pour observer le monde que le témoignage de leurs sens, alors que les seconds étendent les limites de ces sens au moyen d’une foule d’appareils. Grâce à leur emploi, les conceptions de l’univers subissent des transformations qu’aucune philosophie n’aurait pu pressentir. Les idées sur notre globe considéré comme centre du monde furent, par exemple, complètement renversées avec la découverte d’instruments montrant notre planète un astre infime, perdu dans l’espace parmi des millions d’autres. Les théories concernant la création se trouvèrent également ruinées quand l’observation enseigna que les êtres actuels dérivent d’espèces antérieures par l’accumulation de lentes modifications héréditaires.

C’est justement parce que les données de la philosophie ne peuvent se vérifier au moyen de l’expérience que des éléments mystiques entrent souvent dans sa formation. Les plus grands philosophes rationalistes: Descartes, Kant et Auguste Comte finirent tous par verser dans le mysticisme. Les conceptions théologiques de la _Critique de la raison pratique_ et plus tard la fondation d’une religion dite positive en sont de frappants exemples.

A cause de ses faibles moyens d’investigation, la philosophie se vit progressivement obligée d’abandonner à la science les problèmes que jadis elle prétendait résoudre. Finalement, son domaine se restreignit presque exclusivement à la métaphysique pure.

Pour ces divers motifs, la philosophie, considérée autrefois comme la première des sciences, est jugée aujourd’hui fort secondaire par beaucoup d’esprits.

Un éminent président de l’Académie des Sciences, Émile Picard, a très bien résumé dans les termes suivants l’opinion générale des savants actuels sur la philosophie:

«Je crois, dit-il, qu’on rencontre rarement parmi les savants adonnés aux sciences de la nature, des esprits prenant quelque intérêt à ce qui est vraiment la philosophie... Les discussions chères aux écoles philosophiques de tous les temps sur le réel et sur le vrai semblent oiseuses à ceux qui observent et qui expérimentent... Le savant se méfie des critiques subtiles qui n’ont jamais conduit à des découvertes effectives... Il a en général l’impression que le philosophe parle un autre langage que lui et il ne cherche pas à le comprendre... La philosophie agite le plus souvent des questions sans réponse.»

Et dans une lettre qu’il m’adressait à ce sujet, mon savant ami confirmait ainsi son jugement:

«Je pense qu’il faudrait réserver le mot philosophie pour les poèmes et les rêveries sur la métaphysique; ce sont là des plantes qu’on ne cultive pas dans les laboratoires.»

Beaucoup de philosophes professionnels ont fini eux-mêmes par émettre des avis semblables. Un des plus célèbres d’entre eux, W. James, écrit:

«Mettre le pied dans une classe de philosophie, c’est se voir contraint d’entrer en relations avec un univers complètement distinct de celui qu’on a laissé derrière soi dans la rue. Ces deux mondes sont si étrangers l’un à l’autre qu’il est absolument impossible de penser à l’un et à l’autre en même temps... Dans le monde où votre professeur vous fait pénétrer, tout est simple et net, tout est propre, tout est noble. Ici ne se rencontrent plus les contradictions de la vie réelle. Ce monde-là est d’une architecture toute classique: les principes de la raison en tracent les grandes lignes, les nécessités logiques en cimentent les diverses parties... En fait, c’est là beaucoup moins une description de notre monde réel qu’une construction d’un dessin très clair qu’on élève par-dessus et qu’on lui surajoute... On ne fournit là aucune explication de notre univers concret: au lieu de l’expliquer on lui substitue une chose qui en diffère absolument.»

Des appréciations analogues sur la faible valeur de la philosophie se retrouvent jusque chez les professeurs chargés de l’enseigner. Leur indifférence à son égard est aujourd’hui complète. Je renvoie les personnes qui en douteraient à la curieuse enquête faite par M. Binet auprès des professeurs officiels de l’Université, pour savoir à quelle école philosophique ils appartenaient et ce qu’ils enseignaient. Le plus grand nombre renonce à défendre aucune doctrine. Comme il faut bien cependant dire quelque chose et que les chefs de l’Université leur donnent des directions divergentes, ils se bornent à citer les théories ayant momentanément l’appui de ces chefs. L’intuitionnisme et le pragmatisme utilitaire paraissent être à l’heure actuelle les doctrines les mieux acceptées.

L’indifférence des savants et des professeurs pour les systèmes philosophiques s’est également répandue dans le public lettré. Les vieilles élucubrations sur le vrai, le beau, le bien, les facultés de l’âme, etc., semblent un verbiage méprisable, qu’il faut abandonner aux théologiens.

Dépourvus de toute influence, les philosophes officiels continuent à discuter dans une langue diffuse des questions rebattues depuis plus de vingt siècles, sans y ajouter aucun élément nouveau. L’obscurité du langage leur est d’ailleurs nécessaire pour masquer un peu le vide de la pensée[15].

[15] En philosophie, comme d’ailleurs sur la plupart des sujets, le style obscur correspond le plus souvent à une pensée obscure. Il peut exceptionnellement arriver cependant que l’obscurité soit la conséquence de la nouveauté d’une doctrine. C’est ce qu’explique fort judicieusement M. Bergson, dans une lettre qu’il a bien voulu m’écrire à ce sujet et dont voici un fragment:

«En ce qui concerne les remarques que vous faites dans votre dernière lettre (et aussi dans une lettre antérieure) sur la clarté en matière de philosophie, laissez-moi vous dire qu’une idée philosophique qui est comprise du premier coup est une idée qui existait déjà dans les esprits ou qui a été obtenue par un assemblage d’idées déjà existantes. Exiger du philosophe ce genre de clarté, c’est supposer que tous les éléments de la vérité philosophique existent déjà dans notre esprit et que la philosophie est incapable de progrès. J’estime, au contraire, que la philosophie a énormément de progrès à faire, chaque progrès véritable étant la _création_ d’idées nouvelles destinées à lever d’anciennes difficultés, exige nécessairement du lecteur un très grand effort et lui donne par là même une impression d’obscurité. Mais, une fois qu’on est bien entré dans cette idée nouvelle, ce sont les anciennes idées qui apparaissent comme obscures, parce qu’elles conduisaient à une foule de difficultés que la nouvelle (si elle est vraie) est capable de résoudre. Il n’est pas une seule idée théorique importante, aujourd’hui claire, qui n’ait été jugée obscure à l’origine. La valeur d’une idée philosophique ne doit pas se mesurer à la facilité avec laquelle on la saisit d’abord, mais à sa plus ou moins grande puissance de résoudre les problèmes et de s’éclairer ainsi progressivement elle-même.

Les objections qu’on élève contre une doctrine philosophique au nom de cette exigence de clarté immédiate ont exactement la même origine que celles qu’on vous a opposées à vous-même dans le domaine physique: elles procèdent du même principe, de la croyance (très naturelle à notre esprit) que nous possédons tout l’essentiel de la vérité, et que toute nouveauté, pour être acceptable, doit n’être qu’une variation sur quelqu’un des thèmes déjà connus.»

L’ancienne philosophie se transforme aujourd’hui en un simple résumé des généralités de chaque science. Les thèses philosophiques soutenues devant les Facultés deviennent de plus en plus des œuvres de science pure.

Si l’on s’en rapportait uniquement aux jugements cités plus haut, le rôle actuel de la philosophie semblerait bien faible. Nous allons montrer cependant que son influence, beaucoup moins grande que jadis, reste encore considérable.

§ 2.--Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.

Je viens de résumer les appréciations d’un grand nombre de savants et de philosophes modernes, sur la philosophie. Fondées au point de vue rationnel, elles cessent de l’être en dehors de ce cycle.

On doit considérer tout d’abord que la philosophie répondait autrefois à des besoins d’explication que la science ne pouvait alors satisfaire. Elle fut ainsi pendant longtemps la religion des esprits cultivés.

Jusqu’à l’âge moderne, les philosophes seuls se trouvaient détenteurs de quelques idées, alors que la science n’en fournissait pas. Ces idées étaient parfois peu nettes, mais leur obscurité même causa souvent leur succès. On a dit avec raison qu’un principe devenu clair cesse d’être fécond.

Les philosophes jouèrent dans l’histoire de la pensée humaine un rôle quelquefois supérieur à celui des artistes, des littérateurs et des poètes. Aristote domina l’enseignement du Moyen Age. Descartes régna sur le XVIIe siècle. L’action de Kant fut telle qu’on put affirmer justement que «la moitié au moins de la philosophie européenne du XIXe siècle est sortie de lui et se rattache à lui intimement».

Ses successeurs, Fichte, Schopenhauer, Nietzsche et bien d’autres exercèrent également un ascendant considérable. Seules, certaines théories scientifiques, comme le transformisme, qui montrait la possibilité d’éliminer l’idée de création de l’histoire du monde, et d’en bannir la finalité, eurent une répercussion plus étendue.

Pour apprécier justement le rôle de la philosophie, il ne faut pas l’étudier uniquement dans le présent, mais encore dans un passé récent. On constate alors que son influence s’est propagée à travers tous les domaines.

Elle a fourni aux religions et même à la politique des principes demi-rationnels souvent un peu imaginaires assurément, mais qui leur étaient utiles.

De nos jours même, la philosophie constitue un arsenal où les politiciens, devenus les théologiens des temps modernes, viennent puiser. Certaines dissertations de Karl Marx sur le prolétariat et le socialisme sont imprégnées des conceptions philosophiques de Hegel. Pendant longtemps les principes d’Auguste Comte inspirèrent le radicalisme. Les syndicalistes révolutionnaires se réclament de la philosophie de l’intuition et le modernisme catholique s’appuie sur le pragmatisme.

En dehors de cette influence incontestable mais dérivée souvent d’illusions égalant celles des théologiens, on peut dire que la philosophie a jeté des lueurs très réelles sur beaucoup de sujets. Elle fut la première à montrer que, la connaissance du monde extérieur se bornant aux interprétations des sens, la réalité nous est inaccessible. Ainsi se trouvait mis en évidence le côté relatif des conceptions humaines. «Ce sont les philosophes, dit Nietzsche, qui ont inventé les causes, la succession, la finalité, la relativité, la contrainte, le nombre, la loi, la liberté, la modalité, le but.»

Cette période de découvertes philosophiques représente d’ailleurs une phase disparue. Dans l’ère nouvelle où elle est entrée, la philosophie ne saurait plus fournir des moyens d’explication, mais simplement de généralisation.

Cependant si son rôle a cessé comme agent de découvertes, elle aura du moins laissé un mode de penser constituant ce que l’on peut appeler l’esprit philosophique. Il consiste à extraire le général du particulier et à bâtir des synthèses avec les petits matériaux accumulés par des milliers de chercheurs.

La science moderne a le droit de dédaigner la philosophie, l’ayant distancée grâce à ses recherches, mais elle ne pourra jamais se passer d’esprit philosophique. Lui seul dégage, à chaque époque, les principes généraux de la poussière des faits d’où ils émanent. Ces principes orientent ensuite--bien que d’une façon inconsciente quelquefois--les recherches d’innombrables travailleurs. Chaque génération s’alimente ainsi avec deux ou trois principes tenus pour des dogmes jusqu’au jour où ils sont renversés.