CHAPITRE VII
LES VÉRITÉS ENCORE INACCESSIBLES ET LES FORMES IGNORÉES DE LA CONNAISSANCE.
§ 1. Limites actuelles de notre connaissance du monde physique.--§ 2. Limites actuelles de notre connaissance des phénomènes de la vie.
§ 1.--Limites actuelles de notre connaissance du monde physique.
Savants et philosophes ont reconnu depuis longtemps que nous percevons seulement du monde les impressions produites par lui sur nos sens et non la réalité même. L’ensemble de ces impressions forme notre réalité.
Toutes nos acquisitions mentales s’opèrent suivant un mécanisme spécial: la comparaison. Il consiste à établir un rapport entre des choses dont une au moins est connue. L’esprit humain n’a pas encore réussi à trouver d’autre procédé d’investigation. Sans comparaison, rien de connaissable. Elle peut porter sur des objets concrets ou des idées abstraites, mais son processus est invariable. Un objet entièrement nouveau, isolé dans le temps et l’espace et ne pouvant être comparé à un autre, dépasserait la sphère de notre entendement. Il ne serait même pas pensable et ne se trouverait accessible qu’à une intelligence construite sur un autre plan que la nôtre. Le monde est plein, sans doute, de choses fatalement inaccessibles à des esprits incapables d’acquérir leurs connaissances autrement que par voie de comparaison.
Une comparaison impliquant deux éléments, toute connaissance se présente forcément sous forme de relations.
On le reconnaît facilement en constatant qu’une propriété quelconque d’un corps ne peut être définie que par une relation. «Toute propriété ou qualité d’une chose, écrit le grand physicien Helmholtz, se ramène à la propriété de produire quelque effet sur d’autres choses. Ainsi, on appelle _solubilité_ d’une substance la manière dont elle se comporte à l’égard de l’eau, _poids_ la façon dont elle se comporte à l’égard de l’attraction de la terre. Puisque ce qu’on appelle propriété implique toujours une relation entre deux choses, une propriété ou une relation ne peut jamais dépendre de la nature d’un seul agent; elle n’existe qu’en relation et en dépendance avec la nature d’un second objet qui reçoit l’action.»
Les rapports des choses et non les choses sont donc les seules réalités accessibles et mesurables. Une qualité quelconque, le son ou la couleur, par exemple, représente un rapport entre un objet extérieur et les sens. Inséparable de l’être qui la perçoit une qualité n’est même pas concevable en dehors de lui.
Les éléments associés pour constituer le domaine de nos connaissances peuvent, d’ailleurs, être fort hétérogènes. Toutes nos sciences physiques se sont édifiées par l’établissement de relations entre des grandeurs aussi différentes que le temps, l’espace et la force.
L’association de l’espace et du temps a créé la cinématique ou science des vitesses. La force combinée avec l’espace a permis de formuler la théorie de l’énergie. L’association de la force, de l’espace et du temps rendit possible la mesure de la puissance mécanique.
Pratiquement, ces associations sont fort utiles, mais ne sauraient révéler la nature des phénomènes. Nous n’apprenons rien évidemment de l’essence de la masse en disant qu’elle représente le rapport d’une force à une accélération (M = F/γ). On ne nous dit pas non plus ce qu’est une force en la définissant une cause de mouvement ou en l’enfermant dans la formule (F = mγ), considérée comme l’équation fondamentale de notre mécanique ou du moins de l’ancienne mécanique classique, car, en variant les éléments associés, on bâtit facilement d’autres systèmes de mécaniques.
L’univers est donc simplement l’ensemble des idées que l’homme s’en fait, grâce aux relations artificielles des choses qu’il réussit à établir.
Pouvons-nous espérer jamais atteindre la réalité? Plus tard peut-être, mais sûrement pas aujourd’hui.
«Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit, la voit ou la sent, c’est une impossibilité, écrit Poincaré. Un monde si extérieur que cela, si même il existait, nous serait à jamais inaccessible... La seule réalité objective, ce sont les rapports des choses. Ces rapports ne sauraient être conçus en dehors de l’esprit qui les conçoit ou qui les sent... Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent être que des pensées. Dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est une affirmation qui ne peut avoir de sens.»
Ces assertions deviennent évidentes dès qu’on y réfléchit un peu. Aussi ont-elles été plus ou moins formulées par les philosophes de tous les âges. Les choses, disait Protagoras il y plus de deux mille ans, n’ont aucune réalité en dehors de nous.
«Si la réalité absolue existait, affirmait Gorgias, elle serait inconnaissable, si elle était connaissable, elle serait inexprimable.»
Cette inintelligibilité de l’univers réel n’est pas plus contestée par les savants modernes que par les philosophes antiques. Ils savent tous que si le comment des phénomènes est accessible, le pourquoi reste ignoré et avouent leur impuissance à découvrir les racines des choses. Lors de son jubilé, le plus illustre des physiciens de l’Europe, lord Kelvin, s’exprimait ainsi: «Mes cinquante années de recherches consécutives n’ont été couronnées d’aucun succès. Aujourd’hui, je ne sais rien de plus sur l’électricité, le magnétisme et l’affinité chimique que je n’en savais lorsque je fis à mes élèves ma première leçon.»
Et plus récemment encore, après une conférence prononcée devant une société d’ingénieurs électriciens, l’éminent physicien anglais J. J. Thomson, un peu impatienté par les questions qui lui étaient posées, finit par dire: «Si je pouvais répondre à vos questions, je serais bien près d’avoir résolu les problèmes de l’univers... Je ne sais pas ce que c’est que la matière et je ne sais pas davantage en quoi consiste l’électricité.»
Alors que les plus profonds savants se reconnaissent incapables de dire pourquoi une pierre tombe, pourquoi un bâton de résine frotté engendre de l’électricité, il est merveilleux de voir des philosophes prétendre expliquer longuement les problèmes bien autrement compliqués de l’âme, de la vie, de la conscience, etc.
Ce bref examen des limites de notre connaissance du monde physique et de l’impossibilité de pénétrer la nature intime des choses laisse évidemment supposer qu’il existe des éléments accessibles seulement à des intelligences possédant des modes d’investigation ignorés de nous. Les philosophes anti-intellectualistes modernes croient que l’intuition pourrait constituer un tel mode de connaissance, mais cette faculté rendit si peu de services pendant des siècles, qu’il est bien difficile d’en espérer des révélations nouvelles. L’intuition n’a fait que créer des dieux dont la volonté, comme moyen d’explication des phénomènes, n’est plus acceptable aujourd’hui.
§ 2.--Les limites de notre connaissance des phénomènes de la vie.
Les phénomènes physiques se présentent avec une simplicité apparente qui cache leur complexité. La complexité des phénomènes vitaux est au contraire tellement visible qu’on ne pourrait guère songer maintenant à les interpréter par des hypothèses simples. Il suffit pour justifier cette impossibilité de rappeler les plus essentiels de ces phénomènes.
La moindre cellule d’un être vivant, de la bactérie à l’homme, exécute, sous l’influence de puissances inconnues, des opérations supérieures à celles réalisées dans nos usines et nos laboratoires.
Chez les êtres un peu élevés, le travail cellulaire est dirigé par des centres nerveux se conduisant comme s’ils étaient capables de raisonnements extrêmement savants. Impossible de prendre ces raisonnements pour des mécanismes aveugles, la besogne que les centres nerveux font exécuter aux cellules variant à chaque instant avec le changement des buts à atteindre ou les ennemis à combattre.
Aussi inexpliquées sont les forces qui formèrent dans le passé les organes conservés par l’hérédité. Le besoin crée l’organe, disent les naturalistes, mais ont-ils beaucoup réfléchi à tout ce que comporte de puissance créatrice une telle assertion? Nous comprenons à la rigueur que la fourrure de l’animal s’épaississe dans les pays froids, que l’aile de l’oiseau se développe avec l’usage, mais comment le besoin a-t-il pu créer l’organe électrique du gymnote ou l’œil phosphorescent du poisson des grandes profondeurs? Que de problèmes chimiques et physiques à résoudre pour produire de tels organes! Si le besoin est capable de semblables créations, il constitue une divinité singulièrement puissante.
J’entends bien qu’on fait intervenir comme explication les lentes acquisitions accumulées grâce à l’hérédité, mais c’est simplement reculer la question. Par quel moyen se produisent chacune de ces petites acquisitions successives?
Beaucoup de naturalistes anciens et même modernes parlent des buts de la nature. Il semble bien douteux cependant qu’elle ait jamais poursuivi aucun but. Peut-on vraiment lui en supposer un quand elle laisse inlassablement se multiplier les bactéries de toutes les maladies? Nous savons que le terrible microbe de la tuberculose, qui exerça plus de destructions dans l’humanité que toutes les guerres réunies, réussit à se développer grâce à une enveloppe cireuse, le protégeant contre les sucs de l’organisme. Est-il supposable que la nature l’ait doué de cette armature pour lui permettre de ravager le genre humain? On ne conjecturera pas davantage que le phagocyte ait été créé afin de lutter contre le microbe, ce qu’il fait d’ailleurs assez mal. Il s’agit sans doute dans tous les cas analogues de phénomènes obéissant à des lois générales, fonctionnant avec une régularité aveugle. La nature n’a pas plus l’idée de nous aider ou de nous nuire que la tuile n’a pour but en tombant du haut d’un toit sur notre tête de nous fracasser le crâne.
L’étude de la vie instinctive montre des phénomènes aussi inexplicables que ceux de la vie purement organique. L’animal accomplit des actes qui font l’étonnement des naturalistes et qu’ils renoncent généralement à interpréter.
Tous ces actes, aussi bien ceux de la vie cellulaire que ceux de la vie instinctive, semblent impliquer une connaissance d’un but plus ou moins lointain. Pareille connaissance existe-t-elle réellement?
L’hypothèse ne saurait être absolument rejetée mais il faut alors constater qu’une telle connaissance paraît sans rapport avec les conceptions possibles à notre intelligence. M. Bergson a peut-être raison de dire que l’œstre du cheval déposant ses œufs sur les jambes de cet animal, semble savoir que le cheval en se léchant transportera la larve naissante dans son tube digestif, seul endroit où elle puisse se développer. Mais comment le sait-il? Comment certains insectes ont-ils appris que piquer une chenille à un endroit déterminé la paralyse sans la tuer, de façon qu’elle puisse attendre sans se décomposer le moment où la larve en formation viendra la dévorer?
Parler, pour expliquer semblables phénomènes, d’intuition, de sympathie divinatrice, etc., constitue une explication simplement verbale. Devant les faits de cet ordre, il faut se borner à dire que les cellules et les centres nerveux des êtres ont des moyens de connaissance autres que ceux dont nous disposons.
Ces procédés de connaissance doivent probablement correspondre à des formes de sensibilité particulières. La sensibilité, considérée comme une aptitude à réagir sous l’influence d’un excitant, est souvent immensément plus grande chez des corps matériels que chez les corps vivants. Le mince fil du bolomètre réagit quand il est frappé par un rayon lumineux n’élevant sa température que de 1/100.000e de degré. Une sensibilité semblable changerait complètement les conditions d’existence des êtres.
Bergson, qui insiste comme nous sur l’impossibilité de l’intelligence à comprendre certains instincts, mais ne se résigne pas à cette incompréhension, croit que l’instinct deviendrait accessible à l’intelligence «s’il s’intériorisait en connaissance au lieu de s’extérioriser en action». Nous ne connaissons malheureusement aucun moyen de transformer l’instinct en pensée, c’est-à-dire de le faire monter au jour de la conscience.
Alors même d’ailleurs que cette opération serait possible, elle nous éclairerait vraisemblablement fort peu sur la nature intime des actes de la vie organique. Il est très douteux qu’un Dieu initié au mécanisme de la vie cellulaire réussirait à nous l’expliquer. Les choses nous sont seulement connaissables par voie de comparaison. A quoi comparer les phénomènes de la vie? Ils ne peuvent l’être qu’à eux-mêmes. Les forces dites vitales ne se trouvant comparables à rien de connu ne sont pas encore explicables. Tant que nous étudions les phénomènes vitaux dans leurs manifestations physico-chimiques, l’interprétation est relativement facile, parce que ces forces ont été déterminées. Au delà commence la nuit noire.
L’incompréhensibilité de tous les phénomènes de la vie peut s’appliquer également à ceux de l’intelligence. Ils semblent bien de même ordre. L’instinct qui fait créer à l’abeille son alvéole et à la poule son œuf est de même nature que le travail inconscient qui apporte brusquement à de grands mathématiciens comme Poincaré, la solution de problèmes difficiles, ou à d’illustres compositeurs comme Saint-Saëns, l’air original vainement cherché. Tous ces mécanismes se trouvent peut-être sous la dépendance de lois relativement très simples, mais seulement accessibles lorsque dans quelques milliers d’années notre intelligence suffisamment évoluée aura découvert des moyens nouveaux d’explorer les phénomènes.
Comme conclusion générale, nous pouvons dire, en nous appuyant simplement sur l’observation de la vie cellulaire et de la vie instinctive, qu’il existe des formes de connaissance complètement différentes de celles que la raison fournit.
L’animal guidé par l’instinct, la cellule poursuivant son évolution se trouvent orientés vers un but déterminé. Ignorant jusqu’où va leur connaissance de ce but, nous savons seulement qu’ils se conduisent comme s’ils lisaient clairement leurs destinées.
On se trouve ainsi conduit à étendre l’interprétation du mot connaissance et admettre l’existence de certaines formes de compréhension des phénomènes, entièrement différentes des nôtres. Elles seront peut-être découvertes un jour, mais restent encore inconnues.
* * * * *
Les considérations qui précèdent nous ont amené jusqu’aux frontières de l’immense domaine des vérités ignorées. Notre tâche est donc terminée.
Le but de cet ouvrage se trouvera atteint si nous avons su développer dans une large synthèse l’histoire des grandes vérités ayant successivement orienté les hommes depuis leurs lointaines origines.
La route qui devait conduire des primitives cavernes aux rayonnantes cités actuelles fut longue et dangereuse à parcourir. L’homme y eut souvent pour guides des fantômes illusoires sans doute, mais générateurs d’espérances et d’efforts. Quand les illusions qui mènent un peuple s’évanouissent trop vite, sa destinée s’assombrit et la nuit l’enveloppe. Si l’humanité ancienne avait découvert que ses vérités étaient éphémères et incertaines, elle n’aurait pas poursuivi sa marche vers un avenir meilleur.
L’intolérance qui pèse si lourdement encore sur notre vie sociale résulte d’une incompréhension fréquente des lois d’évolution de l’esprit. Une science assez étendue pour remonter aux racines des choses rend toujours compréhensif et par conséquent tolérant. Une science trop courte conduit fatalement au dangereux domaine d’un imaginaire absolu. De l’antiquité la plus lointaine à l’Inquisition, à la Terreur et aux persécutions de nos jours, le monde fut ravagé par des théoriciens confinés dans l’absolu de leurs rêves et se croyant détenteurs de vérités éternelles. Aucune philosophie, aucune science sociale ne peut s’établir avant d’avoir clairement compris le côté relatif de nos certitudes et saisi les lois de leur genèse. On reconnaît alors qu’il n’est pas plus de vérités définitives pour l’homme que d’êtres définitifs pour la nature.
Dominatrices des choses, souveraines de l’histoire, les certitudes qui mènent les hommes ont une vie souvent très brève, parfois très longue mais jamais éternelle.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages PRÉFACE 1
INTRODUCTION.--L’ÉCHELLE DES VÉRITÉS 7 § 1. La notion de vérité 7 § 2. Évolution des vérités 11 § 3. Rôle des hypothèses tenues pour des vérités 15
LIVRE I LE CYCLE DES CERTITUDES MYSTIQUES.--LES DIEUX.