CHAPITRE III
L’ÉVOLUTION UTILITAIRE DE LA PHILOSOPHIE. LE PRAGMATISME.
§ 1. La philosophie pragmatiste.--§ 2. Le rôle de l’instinct dans la philosophie pragmatiste.
§ 1.--La philosophie pragmatiste.
La philosophie utilitaire à laquelle a été donné le nom de pragmatisme[13], ne se propose pas de rechercher la vérité des choses, mais leur utilité. Une fiction utile est tenue pour une vérité. La notion de vérité devient donc synonyme de celle d’utilité.
[13] Le terme pragmatisme paraît fort ancien. Il a déjà été utilisé par Kant:
«Kant, écrit M. Goblot, appelle croyance pragmatique une croyance que l’on est impuissant à justifier par des raisons spéculatives, et que l’on admet pourtant, au moins provisoirement, à titre de principe d’action, en vue d’une fin déterminée. La valeur d’un tel principe sera décidée par le succès ou l’échec de l’entreprise.»
Le pragmatisme a été formulé depuis longtemps par les sophistes grecs, notamment par Protagoras, déjà cité dans un précédent chapitre.
Pour ce disciple d’Héraclite, la vérité représente simplement l’idée que nous nous faisons des choses, nulle vérité n’existe en dehors de nous. Ce que nous appelons vérité est simplement notre vérité. Il n’y a pas de vérité absolue, mais seulement des opinions individuelles, considérées comme vérités par celui qui les croit. La réalité n’est pas fixe, elle est mouvante et nous ne l’apprécions que par des sensations variables suivant chaque individu.
Pour Protagoras aucun critérium de la vérité n’existe. On ne prouve pas la vérité, on la persuade. Ce philosophe ne confond nullement cependant la vérité et l’utilité, il les distingue, mais considère qu’on peut choisir les opinions les plus utiles. La justice doit être fondée sur l’utilité et non sur la vérité.
Les pragmatistes modernes ne s’éloignent guère de leur ancêtre Protagoras. Il n’est pour eux ni vérité ni erreur, mais seulement des résultats pratiques. Le principal apôtre de cette doctrine, William James, écrit:
«La vérité d’une idée ne dépend que de ses effets... On n’a besoin d’accueillir les vérités concrètes que lorsqu’il devient profitable de le faire... Une idée est vraie tant que nous avons un intérêt vital à la croire telle.»
Dans des termes peu différents, Nietzsche avait formulé des propositions analogues.
«La fausseté d’un jugement, dit-il, n’est pas pour nous une objection contre ce jugement... Il s’agit de savoir dans quelle mesure ce jugement accélère et conserve la vie, maintient et même développe l’espèce. Et, par principe, nous inclinons à prétendre que les jugements les plus faux sont, pour nous, les plus indispensables, que l’homme ne saurait exister sans le cours forcé des valeurs logiques, sans une falsification constante du monde par le nombre,--à prétendre que renoncer à des jugements faux ce serait renoncer à la vie, nier la vie. Avouer que le mensonge est une condition vitale, c’est là, certes, s’opposer de dangereuse façon aux évaluations habituelles; et il suffirait à une philosophie de l’oser pour se placer ainsi par delà le bien et le mal.»
Pour les pragmatistes, la solution des problèmes religieux et moraux paraît facile. Les religions sont vraies si elles rendent l’homme heureux. L’illusion utile doit être tenue pour une vérité. La foi est nécessaire. Le doute d’Hamlet ne conduit qu’à l’inaction.
Les pragmatistes raisonnent, on le voit, exactement comme s’il dépendait de la volonté de l’homme de choisir ses croyances. La psychologie enseigne justement le contraire.
Le pragmatiste, conséquent avec ses principes, sera donc croyant ou incrédule, matérialiste ou spiritualiste, vertueux ou vicieux, suivant son intérêt personnel. Une telle conception est évidemment peu recommandable.
Si au lieu de considérer le pragmatisme au point de vue individuel on l’envisage au point de vue social, on peut dire qu’il a constitué la plus ancienne philosophie de l’humanité. Dès que quelques douzaines d’hommes se groupèrent pour former une tribu, ils furent obligés de prendre l’utilité comme loi de leur association, et par conséquent de pratiquer la philosophie pragmatique. W. James a donc encore plus raison qu’il ne le croit en définissant le pragmatisme un nouveau nom pour une très vieille chose. Les livres de droit coutumier, d’où dérivent tous les codes, peuvent être considérés comme de véritables traités de pragmatisme.
Mais si le pragmatisme est la base nécessaire de la morale sociale, il ne saurait sans danger constituer celle de la morale individuelle. L’utilité se confond facilement, en effet, avec l’intérêt personnel. M. Bourdeau a dit fort justement que le pragmatisme est «une philosophie de marchands, de financiers, de gens de Bourse». Une armée composée de soldats pragmatistes ne serait guère redoutable pour ses ennemis.
§ 2.--Rôle de l’instinct dans la philosophie pragmatiste.
Nous avons dû nécessairement simplifier les théories du pragmatisme pour mettre en lumière les points principaux de la doctrine et leurs conséquences.
Le pragmatisme comprend en réalité des idées diverses dont l’exposé serait fort long. Beaucoup de ses disciples ne le jugent pas seulement un empirisme utilitaire, mais une méthode d’acquisition de la connaissance. A cet égard, d’ailleurs, ils varient beaucoup. D’une façon générale, au lieu de considérer la vérité comme indépendante de nous, ils la supposent créée par nos besoins, avec des fragments de réalité choisis suivant leur utilité.
Cette conception est évidemment défendable, puisque nous ne faisons que découper dans la réalité les notions accessibles aux sens et aux instruments qui les complètent.
Mais si les volontés issues de nos besoins dirigent nos expériences, elles n’exercent aucune influence sur les vérités, parfois très contraires à nos désirs, que ces expériences font surgir. Quoique les vérités ainsi constatées puissent ne plus s’accorder avec nos besoins, il faut bien les subir. Le savant, dans ses recherches, ressemble un peu aux magiciens des vieilles légendes, sachant évoquer les ombres, mais incapables de les soumettre à leur volonté quand elles étaient formées.
Le pragmatisme, dédaigneux des idées rationnelles sans utilité pratique, est, comme toutes les philosophies intuitionnistes, plein de déférence pour l’instinct et l’intuition, jugés un peu synonymes.
«L’instinct, écrit un des plus éminents défenseurs de ces doctrines, est un fait, une donnée précise et positive. Quelles que soient ses origines, il représente la tendance et l’intérêt de l’espèce. _Le suivre est évidemment le premier devoir de quiconque veut, comme la raison le prescrit, marcher avec la nature._»
Il me semble que la raison prescrit justement le contraire. Les progrès de la civilisation furent d’amener l’homme à surmonter les impulsions de l’instinct, à dominer ses réflexes, dirait un physiologiste. L’homme moderne ne possède que trop de tendances à se laisser dominer par les instincts de sauvagerie ancestrale, péniblement refrénés au moyen de barrières sociales qui d’ailleurs s’effritent chaque jour.
Parmi les côtés nuisibles du pragmatisme, on peut citer encore son antipathie marquée pour toutes les recherches théoriques.
«Le pragmatisme, écrit W. James, se détourne de l’abstraction... pour se tourner vers la pensée concrète ou adéquate, vers les faits, vers l’action efficace.»
S’occuper de faits concrets, d’action efficace est évidemment très sage, mais si cette conduite devenait universelle, l’humanité devrait renoncer à tout progrès. Ce sont les spéculations sans intérêt pratique qui enfantèrent les plus grandes découvertes.
Bien avant les pragmatistes modernes, Auguste Comte avait formulé des conseils analogues sur la direction pratique à donner aux études scientifiques. Il voulait même qu’un aréopage de savants interdît les recherches inutiles, telles que l’étude de la composition chimique des astres, considérée comme impossible. Si cet aréopage avait fonctionné, on n’aurait pas découvert l’analyse spectrale qui révéla précisément la composition chimique du soleil et de tous les astres. C’est souvent en poursuivant des chimères que de fort utiles découvertes furent réalisées. Sans les recherches des alchimistes sur la pierre philosophale, la chimie moderne ne serait pas née. Sans les spéculations hasardeuses de Maxwell, la télégraphie sans fil resterait inconnue.
Dès qu’une philosophie nouvelle se répand, on essaie de l’appliquer aux questions passionnant les esprits. Le pragmatisme échappa d’autant moins à cette loi que sa notion d’utilité, considérée comme synonyme de vérité, permet de justifier les pires doctrines. Nous l’avons vu, en effet, utilisé par le syndicalisme révolutionnaire, impossible à défendre d’une façon rationnelle.
De tout temps, d’ailleurs, les politiciens habitués à confondre la vérité avec l’utilité se révélèrent fidèles sectateurs du pragmatisme. Robespierre employa, dans un discours, une des formules les plus chères aux pragmatistes modernes. Après avoir exprimé quelque dédain pour les hypothèses philosophiques, il ajouta: «Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité[14].»
[14] Rapport fait au nom du Comité de Salut public par Maximilien Robespierre. Séance du 18 floréal an II. Imprimé par ordre de la Convention.
Le jugement porté sur le pragmatisme dans les pages qui précèdent demeure indépendant des peuples et du lieu où il a pris naissance. On peut justifier quelques parties de cette doctrine en considérant qu’elle s’est développée surtout chez des Américains utilitaires, ayant peu de temps à perdre en discussions et ne voulant retenir des principes que leurs côtés utilisables dans la vie journalière.
Envisagé sous cet angle, le pragmatisme apparaît comme une doctrine bien adaptée aux besoins des États-Unis. Il eut le grand mérite de contribuer à y fortifier la paix religieuse. En se plaçant surtout à ce dernier point de vue, on souscrira volontiers au jugement suivant porté par l’historien Ferrero:
«Le pragmatisme américain est surtout une doctrine de conciliation. Il veut donner aux hommes le moyen de concilier les idées et les doctrines ennemies en prouvant que toutes les idées, même celles qui semblent s’exclure, peuvent nous aider à devenir plus forts, plus sages et meilleurs. A quoi bon alors lutter pour faire triompher l’une au détriment de l’autre, au lieu de laisser les hommes tirer librement de chacune tout le bien qu’elle peut donner? Ceux qui connaissent l’Amérique du Nord diront que s’il y a une doctrine vraiment américaine, c’est celle-là.»
Avec ce chapitre est terminée l’étude des conceptions religieuses et philosophiques successivement tenues par l’esprit humain pour des vérités. Après avoir vu les religions extérioriser, sous forme de divinités, nos besoins, nos rêves et nos espérances, nous avons constaté que les philosophies vécurent surtout de négations sans rien construire de durable. Elles prétendent actuellement diviniser, les unes l’intuition, les autres l’utilité; mais ces idoles nouvelles possèdent trop peu de force et de prestige pour s’imposer longtemps.
A côté des religions anciennes et des philosophies modernes se proposant de transformer en vérités les illusions nées de nos désirs, la science a lentement édifié des vérités indépendantes de ces désirs. Nous étudierons bientôt leur genèse.