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CHAPITRE III

LES DIEUX DU MONDE ANTIQUE.

§ 1. Les premiers cultes supposés de l’humanité, fétichisme, totémisme, animisme, etc.--§ 2. Les dieux du monde gréco-romain.--§ 3. Le culte des morts.--§ 4. La divinisation des abstractions et des héros.--§ 5. Les augures et les oracles.

§ 1.--Les premiers cultes supposés de l’humanité. Fétichisme, Totémisme, Animisme, etc.

Les seules conjectures formées sur les premiers cultes de l’humanité dérivent de l’étude des religions chez les sauvages actuels. Suivant certaines idées, peu défendables au point de vue psychologique, on crut d’abord les religions primitives constituées par le fétichisme et l’animisme. Les historiens les font précéder maintenant d’une sorte de culte appelé totémisme, caractérisé par ce fait que divers clans sauvages se désignent sous des noms d’animaux ou de végétaux.

Les abondantes dissertations des sociologues n’ont guère réussi à découvrir dans le totémisme un culte primitif spécial. Rien en effet ne le distingue nettement du fétichisme. Le totem, qu’il soit animal, plante, ou objet inanimé, paraît bien avoir constitué simplement le signe de ralliement d’une tribu devenu ensuite son fétiche. On peut le comparer aux images figurant sur les bannières et les écussons des chefs guerriers de tous les temps. Loin d’avoir été une religion, le totémisme représente un domaine que la religion n’envahit qu’assez tard.

L’animisme, également séparé du fétichisme par les historiens, nous semble s’y rattacher étroitement. Impossible de croire que le plus inintelligent des sauvages ait jamais adoré une pierre ou un morceau de bois s’il ne les avait supposés doublés d’esprits invisibles. La seule distinction, assez problématique d’ailleurs, pouvant être établie entre le fétichisme et l’animisme serait que dans ce dernier les esprits, au lieu de rester fixés sur l’objet, s’en trouveraient indépendants et pourraient circuler à leur gré.

Un fétiche est parfois individuel, mais le plus souvent collectif. Le totémisme, dont nous parlions à l’instant, représente un fétichisme collectif.

L’homme moderne s’imagine entièrement dégagé du fétichisme et parle de ce culte avec dédain. Cependant sa vie en est pleine. Beaucoup de libres penseurs ont foi dans les présages, les porte-bonheur, l’influence du chiffre 13, et nombre de superstitions du même ordre. Les croyants les plus monothéistes en apparence ne doutent pas de la vertu des reliques, des médailles, de l’action curative des sources miraculeuses et des pèlerinages. Les ex-voto ornent en aussi grande quantité les murs des églises modernes que les anciens temples de la Grèce et se révèlent inspirés par une mentalité identique.

Qu’il s’agisse d’animisme, de fétichisme, ou d’une religion quelconque, les rites et les sacrifices jouèrent toujours, nous l’avons dit plus haut, un rôle essentiel. Chez les peuples déjà avancés en civilisation: Grecs, Romains, Égyptiens ou Juifs, les rites étaient minutieusement réglés. Le _Lévitique_ renferme de nombreuses prescriptions relatives aux cérémonies. Parmi elles figuraient les sacrifices expiatoires pratiqués par la plupart des peuples. Jehovah ne cessait d’en réclamer. Ce dieu féroce, aux goûts plébéiens, se réjouissait de l’odeur de la viande brûlée. Pour se concilier ses faveurs, Salomon fit égorger en une seule fois d’immenses troupeaux de bœufs.

§ 2.--Les dieux du monde gréco-romain.

Il est fort difficile à un homme moderne, même croyant convaincu, de comprendre à quel point la vie religieuse pénétrait le monde ancien. Plus on recule dans l’histoire, plus l’action des dieux apparaît prépondérante. Ils remplissaient en effet une foule de rôles dont les progrès de la pensée les ont successivement délivrés. Les lois naturelles étant ignorées, l’homme attribuait nécessairement à des puissances surnaturelles toutes les forces invisibles, mystérieuses et redoutables dont il ressentait les effets. Le vent, la foudre, les tempêtes étaient des manifestations divines. Les sources, les fleuves, les forêts avaient leurs dieux. Considérant tous ces éléments comme doués de volontés analogues aux siennes propres, l’homme tâchait de se les concilier par les moyens en usage pour obtenir la protection de grands personnages: sacrifices, prières et présents.

Sans remonter au delà des peuples de l’antiquité classique: Grecs, Romains, Égyptiens, etc., on peut dire que la vie religieuse dominait toute leur vie sociale. Fustel de Coulanges l’a montré depuis longtemps pour le monde gréco-romain: «La religion, dit-il, était maîtresse absolue dans la vie privée et dans la vie publique, l’État était une communauté religieuse, le roi un pontife, le magistrat un prêtre, la loi une formule sainte, le patriotisme de la piété, l’exil une excommunication.» J’ai déjà montré ailleurs comment le droit primitif dérivait toujours de la loi religieuse.

La conception que les peuples se sont faite de leurs divinités n’a pas beaucoup varié dans la suite des âges. L’extension du pouvoir qu’ils leur reconnaissaient s’est seule un peu modifiée.

Ce pouvoir fut pendant longtemps assez limité. Même à l’époque où Jupiter devint roi du ciel, il avait encore au-dessus de lui un maître mystérieux, le destin.

Quant aux dieux ordinaires, ils se rapprochaient parfois des simples humains au point de contracter des unions avec eux. Achille est fils de la déesse Thétis, Vénus mère d’Énée, etc.

Les récits d’Homère indiquent bien les bornes de la puissance que l’homme attribuait alors à ses divinités. Il les redoutait très fort, les implorait souvent, mais osait parfois les braver. Au cours du siège de Troie, Diomède blesse Vénus d’un coup de lance et l’accable de menaces. Il frappe le dieu Mars qui voulait venger la déesse. Pendant toute la durée de ce siège célèbre, les dieux interviennent journellement dans les combats. Neptune entoure d’un nuage protecteur le fils d’Anchise afin de le soustraire aux coups d’Achille. Apollon agit de même à l’égard d’Hector. Junon ne se sentant pas assez puissante contre le dieu du fleuve Scamandre qui voulait faire périr Achille, s’adresse à Vulcain pour le protéger, et ce dernier n’y réussit qu’en provoquant un formidable incendie devant lequel le fleuve recule.

D’après la narration attribuée par Virgile à Énée et qui naturellement reflétait les idées de l’époque, il fallut le concours de Neptune, Junon, Pallas et Jupiter pour triompher de la résistance des Troyens, concours très matériel, car ce fut à coups répétés de son trident que Neptune ébranla les murs de Troie.

Les conceptions homériques semblent s’être un peu transformées dans le cours des âges. Au temps d’Auguste, on redoutait toujours les dieux, mais sans croire beaucoup à leur intervention dans la marche du monde.

«Je sais, écrit Horace, que les dieux vivent en repos et que si la nature fait quelques merveilles, ils ne se donnent point la peine d’y mettre la main.»

La nature était déjà, on le voit, une entité mystérieuse permettant, comme aujourd’hui, d’expliquer tous les mystères.

La conception de divinités à puissance limitée ne fut pas particulière au monde gréco-romain; elle se retrouve parmi toutes les religions de l’Inde. On peut le constater dans les grandes épopées et même dans de simples drames tels que celui de Sacountala, où figurent des dieux ayant recours à l’assistance des mortels.

La croyance en des divinités à pouvoir limité, inconciliable avec l’idée d’un dieu universel exerçant une domination absolue qui se formula plus tard, était la conséquence nécessaire de la multiplicité des dieux. Chacun ne pouvait évidemment posséder la même influence. Au-dessous des plus puissants, Jupiter, Junon et Minerve, trinité adorée au Capitole romain, régnaient de petits dieux à pouvoir fort circonscrit.

Ces divinités innombrables vécurent toujours en parfait accord et l’idée de persécuter leurs adorateurs n’effleura jamais l’âme d’un ancien. Les dieux des peuples voisins se voyaient facilement adoptés par les vainqueurs. Tous ceux des Grecs, des Carthaginois, des Égyptiens, etc., furent romanisés et incorporés dans la religion nationale. Le Bâal punique s’identifia avec Saturne, Diane avec Artémis, Junon avec Isis et Tanit, Vénus avec l’Astarté carthaginoise, etc.

Au moyen d’un mécanisme analogue, les dieux romains se répandirent dans les provinces dominées par Rome, et se mêlèrent ou se fusionnèrent aux dieux locaux. Les chrétiens seuls devaient plus tard faire exception. Ils ne pouvaient évidemment pas s’incliner devant des dieux que leurs livres déclaraient des démons. Ce refus devint l’origine de persécutions longtemps considérées comme religieuses et qui furent seulement politiques. Rome acceptait toutes les divinités, mais exigeait de ses fonctionnaires et de ses soldats un serment aux dieux nationaux et au génie de l’Empereur.

Les détails mêmes du culte de toutes les divinités ont peu varié à travers le temps. Un croyant moderne demande la protection des saints de façon identique à celle dont les anciens réclamaient l’appui de leurs dieux. M. Maspero décrit le culte d’Ammon au temple de Louqsor longtemps avant notre ère, dans des termes qui s’appliqueraient parfaitement aux religions actuelles en changeant simplement quelques noms.

§ 3.--Le culte des morts.

Le culte des morts paraît avoir toujours fait partie des religions. On le retrouve à tous les âges chez la plupart des peuples, des Grecs anciens jusqu’aux Japonais modernes.

Prépondérant dans la Grèce et l’Italie, il pesa lourdement sur le monde antique. On devait en observer soigneusement les rites sous peine de châtiments redoutables.

«Les Grecs et les Romains, écrit Fustel de Coulanges, avaient exactement les mêmes opinions. Si l’on cessait d’offrir aux morts le repas funèbre, aussitôt les morts sortaient de leurs tombeaux; ombres errantes, on les entendait gémir dans la nuit silencieuse. Ils reprochaient aux vivants leur négligence impie; ils cherchaient à les punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le sol de stérilité. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu’au jour où les repas funèbres étaient rétablis.»

Cette crainte des morts était universelle. Avertie par un songe que les mânes d’Agamemnon sont irrités contre elle, Clytemnestre envoie aussitôt des aliments sur son tombeau.

D’après une conception retrouvée dans presque toutes les races, chaque être, chaque objet comportait une sorte d’âme invisible. C’est pourquoi l’ombre des présents suffisait à satisfaire l’ombre des morts. Pour la même raison, beaucoup de peuples immolaient pendant les funérailles des grands personnages des chevaux et des serviteurs qui devaient les accompagner en l’autre monde. L’ombre du défunt arrivait ainsi, convenablement escortée, dans le royaume des morts. Au Pérou, on faisait périr sur la tombe d’un Inca décédé les vierges du temple du Soleil, dont les ombres étaient destinées à former une cour au prince défunt.

Chez les Grecs et les Romains, les divinités constituées par les ombres des morts étaient qualifiées de dieux lares. «Elles sont, disaient les Romains, des divinités redoutables, chargées de châtier les hommes et de veiller sur tout ce qui se passe dans l’intérieur des maisons.» Aussi chaque demeure contenait-elle un autel où, matin et soir, la famille réunie adressait ses prières aux ancêtres et leur offrait quelques menus présents.

Ce culte des morts suffirait à expliquer, en dehors des raisons données dans un autre chapitre, la divinisation des empereurs qui étonna beaucoup d’historiens. Il était fort naturel si un particulier devenait divinité après sa mort, qu’un empereur se changeât en une divinité plus importante et fût adoré par tout un peuple au lieu de l’être seulement par les membres de sa famille.

Le culte des morts s’est perpétué chez beaucoup de nations jusqu’à nos jours. Il constitue la principale religion de la Chine et du Japon. J’ai entendu dire à l’un des hommes les plus distingués du Japon, actuellement ambassadeur auprès d’une grande puissance européenne que, rentré à son foyer, il ne manquait jamais d’aller se recueillir auprès de l’autel consacré à ses ancêtres. J’ai répété trop de fois que la volonté des vivants est dominée par celle des morts pour ne pas reconnaître le côté judicieux d’un tel culte. Par sa pratique, l’homme prend conscience du lien étroit le rattachant aux générations passées dont il n’est que la continuation.

On ne doit donc pas considérer uniquement comme une image l’assertion de l’illustre amiral Togo proclamant, après avoir remporté la plus importante des batailles navales modernes, que ce n’était pas lui, mais l’âme de ses ancêtres qui l’avait gagnée. Assurément une grande part du triomphe revenait au célèbre amiral, cependant tous les aïeux créateurs de l’âme nationale du Japon n’étaient-ils pas les vrais vainqueurs? Les morts créent nos vertus, et quand nous valons quelque chose, nous le devons surtout à eux.

La religion des morts s’est restreinte chez plusieurs peuples, mais n’a jamais disparu. Pour les chrétiens, elle se borne presque uniquement à la vénération des saints et à une fête annuelle consacrée à visiter les tombes des défunts.

§ 4.--La divinisation des abstractions et des héros.

Au culte des dieux divers dont nous avons parlé s’ajouta encore chez certaines nations la divinisation de personnages et de diverses collectivités. Les Romains déifièrent leurs villes, leurs héros, leurs empereurs et même de simples abstractions. La vertu, la concorde, la justice, etc., avaient leurs temples.

Ces conceptions nous semblent aujourd’hui singulières, cependant plus d’une analogie existe entre elles et le symbolisme moderne.

Nos monuments, nos monnaies, nos papiers officiels, les décorations de nos grandes écoles savantes, sont en effet remplis d’incarnations allégoriques. La loi, la justice, la liberté, etc., continuent à être représentées par des personnages. La pensée de l’homme antique concrétisant la concorde sous forme de déesse, n’était pas très éloignée de celle de l’homme moderne représentant la république par une femme coiffée d’un bonnet phrygien ou personnifiant la ville de Strasbourg sous les traits d’une statue couverte, à certaines dates, de couronnes.

La divinisation des empereurs ne constitue pas davantage un phénomène spécial au monde antique. Non seulement saint Louis entra dans le panthéon chrétien, mais tous les rois de notre ancienne monarchie étaient considérés, aussi bien par le peuple que par des hommes éminents tels que Bossuet, comme des incarnations de la puissance divine. Les inscriptions monétaires et les pièces officielles rappelaient toujours qu’ils tenaient leur pouvoir d’une grâce de Dieu. Pour des personnages en relation si intime avec la divinité, naissait naturellement un sentiment bien voisin de l’adoration. Ne possédaient-ils pas d’ailleurs quelques-uns des pouvoirs attribués à la divinité même, tels que celui de guérir certaines maladies par un simple attouchement?

En fait, le peuple à tous les âges divinisa les héros. Les soldats de Napoléon considéraient leur empereur comme une divinité invincible. Le vicaire général de Notre-Dame le déclarait publiquement une incarnation de la Providence[3].

[3] Napoléon lui-même finit par trouver cette divinisation de sa personne excessive. En 1808, il écrivait à son ministre de la marine:

«Je vous dispense de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi dans cette phrase, que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez.»

Les rapprochements que nous venons de signaler entre la pensée antique et la pensée moderne prouvent à quel point, sous des formes diverses, la mentalité religieuse s’est maintenue identique à travers les âges.

§ 5.--Les augures et les oracles.

Les dieux du paganisme consentaient quelquefois à communiquer avec les mortels au moyen de brefs oracles rendus par des personnages sacrés analogues à nos médiums modernes. Les Grecs n’entreprenaient rien sans les consulter. On venait de très loin interroger à Delphes la Pythie parlant au nom d’Apollon.

La confiance dans les décrets ainsi rendus était absolue. Un oracle ayant déclaré que l’empereur Hadrien mourrait prématurément si un ami intime ne s’immolait pour lui, son favori Antinoüs s’offrit immédiatement en sacrifice et se suicida. Hadrien, désolé mais reconnaissant, lui éleva un temple bientôt entouré d’une ville importante qui dura quatre siècles.

A défaut d’oracles, les augures étaient consultés pour interpréter la volonté des dieux. Ils formaient à Rome un collège officiel, supprimé seulement lorsque le christianisme devint la religion de l’Empire.

Augures et oracles constituaient évidemment un besoin de la mentalité religieuse, puisqu’ils persistèrent toujours sous des noms divers. Le Moyen Age eut la magie et la sorcellerie, nos temps modernes les tables tournantes et les esprits.

Ce qui précède montre à quel point la vie du monde antique était dominée par les croyances religieuses. Nous savons qu’il en fut de même pour le Moyen Age. Pendant plus de mille ans toute notre histoire se trouva soumise aux influences de la théologie. En restreignant de plus en plus le domaine supposé directement régi par les dieux, la science a fini par circonscrire celui de la théologie, mais sans pour cela faire disparaître la mentalité mystique. Celle-ci s’extériorise maintenant sous d’autres formes. De religieuses les croyances sont devenues politiques et sociales. La même confiance dans l’action des formules, les mêmes espérances dominent toujours les âmes. L’homme a besoin de croyances pour alimenter sa vie mentale comme l’estomac a besoin de nourriture pour entretenir la vie matérielle. Cette donnée psychologique fondamentale est mise en évidence par la très instructive histoire des dieux.