CHAPITRE X.
Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.
Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.
Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang, se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus, et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à cacher ces forfaits.
Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre, plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un coursier haletant.
Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.
Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux avantages que procure cette fertile contrée.
Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_. Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik _Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons l’hospitalité.
Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic, mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui avaient abattu de grands arbres dans les environs.
Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance, de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik _Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et, contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ; l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous resterez quelques instants avec nous. »
Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau, on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après, conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie, ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ; ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus qu’elle paraît plus sauvage ?
Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés, nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces _ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie, exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »
Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles, semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_.
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[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.]
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