CHAPITRE XVII.
Campagne et animaux domestiques de la Cyrénaïque.
Nous savons par l’antiquité que la ville de Cyrène était entourée de campagnes fécondes[296] ; et mes propres observations me portent à ajouter que, soit que l’on veuille désigner par ces campagnes les plaines qui s’étendent aux environs de Cyrène, soit les collines littorales, elles ne le cèdent en rien aux plus beaux cantons de la Pentapole. Leur fertilité prodigieuse explique même l’accroissement rapide que prit la ville de Battus, et le grand nombre d’étrangers qui y affluèrent de diverses parties de la Grèce peu après l’établissement de la colonie, pour envahir et se partager les terres voisines occupées par les Libyens. Quoique j’aie précédemment donné l’espèce d’échelle agricole de la campagne de Cyrène, transmise par le père de l’histoire, je répéterai ici cette précieuse tradition, parce que je pourrai ici mieux en prouver l’exactitude, et l’accompagner d’autres renseignements de l’antiquité qui y sont relatifs.
Les champs de Cyrène se divisaient donc en trois parties, dont chacune avait une époque de fécondité qui succédait à l’autre, formant ensemble trois saisons distinctes qui occupaient les Cyrénéens pendant huit mois de l’année. On commençait par faire la moisson et les vendanges sur la plaine qui borde la mer ; on montait ensuite à la région moyenne qu’Hérodote appelle celle des _Bunes_, c’est-à-dire, des collines, où les fruits se trouvaient en pleine maturité ; et pendant qu’on recueillait ceux-ci, d’autres fruits mûrissaient sur le sommet des montagnes, et préparaient la troisième récolte.
L’heureuse disposition de cette partie de la Libye qui s’avance en promontoire semi-circulaire dans la méditerranée ; la graduation de ses terrasses boisées, et leur situation variée qui les fait alterner ici avec des plaines, plus loin avec des vallées, expose la plupart d’entre elles aux brises rafraîchissantes de la mer, et les abrite toutes contre le souffle brûlant des vents du Saharah, présentent autant de conditions favorables à cette fécondité successive, et mettent, on peut le dire, la merveilleuse tradition d’Hérodote hors de tout soupçon d’exagération. Il ne manque même à cette description, pour être complètement topographique, que l’indication des distances ; mais Strabon et Pline ont suppléé à cette omission, en disant que les terres dans l’espace de cent stades du rivage sont couvertes d’arbres, et que durant cent stades plus au sud elles ne produisent que des moissons[297]. Si l’on confronte cette nouvelle indication avec l’état actuel de la Cyrénaïque, on la trouve en effet non moins exacte que la première. Les forêts qui couvrent toute la partie septentrionale des montagnes de Barcah, ne s’étendent pas au-delà de quatre lieues des bords de la mer, ce qui correspond parfaitement avec les cent stades indiqués. Quant à l’espace donné pour la partie des terres couvertes de moissons, mais dépourvues d’arbres, il paraît d’abord moins conforme avec l’aspect de cette contrée, puisque les terres cultivées de nos jours en céréales se prolongent au moins à six cents stades de distance au-delà du sommet des montagnes, c’est-à-dire à vingt-cinq lieues environ vers le sud. Cependant, quelque grande que soit cette différence, elle peut provenir, à mon avis, plutôt d’une réticence d’énonciation que d’une erreur locale. Strabon et Pline ne veulent parler sans doute que des champs appartenant en propre aux Cyrénéens ; et dans cette supposition leur indication deviendrait on ne peut pas plus exacte ; car la partie la plus méridionale des terres cultivables dut être de tout temps au pouvoir des Libyens : ceci toutefois a besoin d’explication.
Si l’on quitte les terrasses maritimes auprès desquelles furent fondées les cinq villes principales, désignées collectivement sous le nom de Pentapole ; et si l’on s’avance dans l’intérieur des terres, mais à travers la région élevée, le plateau cyrénéen, dont l’étendue, je le répète, du nord au sud, est de vingt-cinq à trente lieues, on marche continuellement sur des plaines sans cesse ondulées de vallées peu profondes, susceptibles partout de culture, et en grande partie cultivées, couvertes çà et là d’une végétation ligneuse, mais dépourvues de toutes parts de forêts. Durant la saison des pluies, cette immense plaine se reverdit ; des ruisseaux nombreux, quoique momentanés, circulent dans les bas-fonds, et les Arabes désertent les forêts pluvieuses pour venir animer ces solitudes de leurs joyeux campements. En été, c’est tout autre chose : le soleil darde ses rayons brûlants sur ce vaste espace nu ; il change les prairies de l’hiver en terres pelées et grisâtres, et dépouille les arbrisseaux de leur feuillage que l’on voit épars autour des troncs desséchés. Le silence succède alors au tumulte des camps, et l’Européen peut parcourir en sureté, mais non sans tristesse, ces plaines alors qu’elles sont devenues désertes. Toutefois un petit nombre de sources très-distantes l’une de l’autre arrosent encore dans cette saison quelques vallées privilégiées, et attirent auprès d’elles les Nomades les plus pauvres de la contrée, ou ceux qui sont en guerre avec les autres tribus.
Là se trouvent aussi des témoignages des temps antiques ; mais loin d’être ceux de la civilisation, ils rappellent au contraire les hordes de Barbares qui la reléguèrent au littoral. Des tours isolées, massives, de forme pyramidale, construites en briques, et entourées quelquefois d’enceintes spacieuses, tels sont les restes des campements des Libyens qui occupèrent ces plaines durant les phases les plus brillantes de l’Autonomie de Cyrène, comme dans les temps de sa décadence. On ne peut douter que ces habitations, ou, pour mieux dire, ces repaires, n’aient appartenu aux anciennes peuplades indigènes ; non seulement leur architecture informe n’a aucun rapport avec les monuments grecs et romains de la région littorale, mais elle s’accorde parfaitement avec ce que dit Diodore à ce sujet, d’après lequel nous savons que les plus puissants parmi les corps de Libyens de la Cyrénaïque n’habitaient point des villes, mais qu’ils possédaient des tours situées auprès des sources, où ils enfermaient tout ce qui servait à leurs usages[298].
Ces campements stationnaires des anciens Libyens, dont le nombre égale celui des sources de la partie méridionale du plateau, peuvent expliquer aussi une importante question géographique, qui se rattache à ces mêmes cantons de la Cyrénaïque, et qui a induit en erreur un grand nombre d’érudits, dont il faut toutefois excepter le profond et judicieux Mannert. Il me paraît probable que les lieux placés, dans les tables de Ptolémée, au midi de Cyrène, tels que _Maranthis_, _Andan_, _Achabis_, _Echinos_, _Philaus_, _Arimanthos_ et autres, au lieu d’avoir été des villes ou des villages habités par les Cyrénéens, ne peuvent se rapporter qu’aux campements libyens, que j’ai décrits ; et que les plus méridionaux des bourgs occupés par la civilisation grecque ou romaine furent _Hydrax_ et _Palæbisca_, placés à si juste titre par Synésius aux confins de la Libye aride, et dont j’ai précédemment indiqué la situation exacte. Cette solution, qui d’ailleurs n’est que le développement d’une idée émise à ce sujet par Mannert[299], dispensera peut-être quelque systématique géographe, ou du moins me dispensera certainement moi-même de chercher parmi les noms plaqués par les Grecs sur ces tours libyennes, des traces de villes berbères, ou bien de faire à ce sujet toute autre conjecture de cette nature, en dépit même des ressources que présentent leurs noms modernes, _Tkassis_, _Thégarebou_ et autres, étrangers, ce me semble, à la langue arabe, et surtout malgré l’encourageant rapprochement qu’offre un d’entre eux, _Maraouèh_, avec le _Maranthis_ de Ptolémée. Mais en voilà assez sur les champs arides de la Libye Cyrénaïque, dernier asile de ses habitants indigènes : retournons à ses vertes campagnes, à ses ombreuses forêts ; c’est retourner au sol de la civilisation.
Les poètes de la haute antiquité se sont plu à faire l’éloge de cette belle région. Homère en a vanté la riante et riche fertilité ; Pindare l’a appelée la Frugifère, le Jardin de Jupiter, le Jardin de Vénus ; et le poète du sang royal de Cyrène s’est servi à-peu-près des mêmes expressions. Mais, quoique ces désignations poétiques soient plus que suffisamment justifiées par l’agréable aspect que les champs de Barcah offrent encore de nos jours, elles nous intéressent moins toutefois, pour le moment, que d’autres traditions plus arides, mais relatives à leurs productions. Selon Théophraste, les terres de la Cyrénaïque étaient légères, point trop fermentables, et vivifiées par un air pur et sec ; l’olivier et le cyprès, ajoute-t-il, y parvenaient à une rare beauté[300]. Diodore dit que non seulement ces terres étaient on ne peut pas plus fertiles ; mais il cite entre autres leurs vignobles, leurs oliviers, leurs pâturages et leurs sources[301]. Enfin, Arrien rapporte aussi qu’elles étaient très-herbeuses, abondamment arrosées, entrecoupées d’un grand nombre de belles prairies, et qu’elles produisaient toutes sortes de fruits[302]. Parmi ses arbres fruitiers je nommerai, d’après l’énumération de Scylax déja citée, les pommiers de toutes les espèces, les grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers, oliviers, amandiers et noyers. Il est presque superflu que je fasse remarquer que les pommiers et les noyers, étrangers au sol africain, furent nécessairement apportés en Libye par les Grecs ; ce qui peut, mieux que mes témoignages, donner une juste idée de l’heureuse situation des collines maritimes de Cyrène, par laquelle elles sont propres non seulement à la végétation de la plupart des plantes indigènes de l’Afrique, mais de toutes celles qui parent et enrichissent les plus beaux cantons de l’Italie. Au nombre de ces dernières, il y en a même plusieurs oubliées par Scylax, et qui dans l’antiquité étaient, ou cultivées dans les jardins de Cyrène, ou croissaient naturellement dans ses champs, comme elles les couvrent encore de nos jours, et comme j’en ai bien des fois couvert mes pages descriptives : ce sont le figuier, le cornouiller et le lentisque. Si l’on désirait à ce sujet des preuves historiques, je pourrais citer ce passage de Plaute, où il est dit qu’un valet ne se nourrissait à Cyrène que de figues[303], et cet autre de Pline, d’après lequel nous apprenons que les cornouilles et les fruits du lentisque servaient dans la Cyrénaïque à la préparation de certains aliments[304].
Après ce coup d’œil général sur la campagne de Cyrène, je désirerais pouvoir donner quelques notions sur les districts dont elle devait être infailliblement subdivisée dans l’antiquité ; mais mes recherches, peut- être trop superficielles, n’ont offert à ma connaissance que le canton maritime d’_Hieræa_, que j’ai placé aux environs du golfe _Naustathmus_, d’après l’homonymie que son nom m’a présentée avec une tradition arabe, et ceux de _Battia_ et d’_Aprosylis_ dont parle Synésius. Je ne saurais même déterminer exactement les localités qu’occupèrent ces deux derniers cantons. Il me semble toutefois permis de croire que celui de _Battia_ devait être le plus méridional de la contrée, puisque, lors du saccage de la Pentapole par les Libyens, ce fut dans celui-là qu’ils pénétrèrent d’abord, pour se rendre ensuite à celui d’_Aprosylis_, et de là dans le reste de la Pentapole[305].
Quant aux usages agricoles de cette contrée, il est probable que pendant l’Autonomie ils y furent les mêmes que dans la Grèce. On sait positivement que, dans l’un et l’autre pays, on plantait et greffait les arbres lorsque les vents étésiens soufflaient, c’est-à-dire dès le commencement du mois d’août[306] ; et qu’après même que Cyrène fut tombée au pouvoir de Rome, les terres continuèrent à être mesurées avec le stade grec, et non avec le pied romain. Il faut ajouter qu’à cette époque la plus grande partie des terres de la Cyrénaïque était du domaine public, qu’elle s’affermait au profit de la république romaine, et que les adjudications s’en faisaient à Rome par les censeurs en présence du peuple[307] ; ce qui, soit dit en passant, doit un peu refroidir notre enthousiasme pour la générosité de Rome, qui voulut bien laisser pendant quelque temps aux Cyrénéens leur liberté fortement compromise par le testament d’Apion, mais en se réservant toutefois les domaines publics, c’est-à-dire en les soumettant à verser dans ses trésors une bonne part de leurs richesses.
Au défaut de plus amples renseignements sur les districts qui divisaient la campagne de Cyrène, et sur les lois et usages agraires qui en durent régir la culture, je recourrai aux animaux domestiques qu’on y trouvait.
Les chevaux de Cyrène sont assez connus par les chants immortels de Pindare, pour qu’il soit superflu de rappeler ici les éloges que d’autres auteurs en ont faits. Il paraît même que leur nombre égalait leur célébrité, puisqu’on les transportait en quantité dans les divers cantons de la Grèce[308]. Mais quelque grande qu’ait été la renommée des chevaux de Cyrène, j’ai peine à croire qu’elle soit provenue plutôt de la légéreté et de la grace de leurs proportions, que de leur force et de leur adresse. La continuelle inégalité du terrain, les profondes ravines, les escarpements abrupts de la partie la plus habitée anciennemment de la Pentapole, me paraissent des conditions locales, plus propres à dresser des chevaux forts et adroits que rapides et sveltes. La passion des Arabes pour les chevaux est assez connue : c’est là l’objet de leur luxe et de leur orgueil ; c’est aussi celui de tous leurs soins. Or, il n’est pas vraisemblable que les peuplades à demi- équestres qui habitent la moderne Cyrénaïque, eussent laissé dégénérer en leurs mains une race de chevaux remarquables par leur vîtesse et la grace de leurs formes, au point de pouvoir être comparés, de nos jours, plutôt à des chèvres agiles et adroites qu’à d’élégants et rapides coursiers[309]. De plus, ces caractères qui distinguent aujourd’hui les chevaux de Barcah, et les font en ce sens apprécier dans toute la Barbarie, existaient identiquement en eux dès le quatrième ou le cinquième siècle de notre ère. On louait à ces époques les qualités des chevaux de la Pentapole ; mais ces qualités consistaient à les rendre également propres à la chasse, à la guerre, à traîner un char ; et si les chevaux de la Grèce et de Rome surpassaient ceux de Cyrène par l’embonpoint, ceux-ci surpassaient les autres par la force : tel est du moins ce qu’en dit Synésius[310].
Dès la plus haute antiquité, les Libyens de la Cyrénaïque, et notamment les Barcéens, firent un grand usage de chevaux. J’ai cité à ce sujet la tradition d’Étienne de Bysance ; et l’on connaît l’interprétation que plusieurs savants ont donnée à cette tradition. Ils ont supposé que les chevaux, n’étant point indigènes en Grèce, y auraient été transportés de l’Afrique par les Phéniciens, d’où serait dérivée la fable du présent d’un cheval que Neptune fit à Athènes. Quoi qu’il en puisse être de ces ingénieuses hypothèses, il me paraît certain que les Libyens littoraux de même que les Cyrénéens, avant la domination de Rome en Afrique, se servirent exclusivement de chevaux, et ne firent aucun usage de chameaux, soit pour les travaux agricoles, soit pour le transport. Ce ne fut que sous la période romaine que ce précieux animal fut introduit par les Libyens, des provinces intérieures de l’Afrique, dans les champs de la Pentapole cyrénaïque. Nous savons positivement que ceux-ci se servaient de chameaux dans leurs courses dévastatrices[311] ; et l’on peut ajouter que ces chameaux devaient être de cette espèce aux formes déliées, connue sous le nom de dromadaires[312] ; ce qui me semble d’autant plus probable que les _Touariks_, nomades qui habitent l’intérieur de la Libye au sud de la Cyrénaïque, ne se servent aujourd’hui que de dromadaires, réputés les plus sveltes et les plus rapides de toute l’Afrique.
Cette cause de la propagation du sobre habitant des sables, dans les champs fertiles de la Libye septentrionale, est la seule explication que je trouve de ces nombreux troupeaux de chameaux qui couvraient, du temps de Synésius, la campagne de Cyrène[313], quoique les auteurs antérieurs à l’évêque de Ptolémaïs n’aient jamais fait mention de ce quadrupède parmi ceux de la Cyrénaïque. Quant aux mulets et aux ânes dont les Cyrénéens faisaient aussi usage aux mêmes époques[314], leur utilité dut les faire apprécier dans un pays montueux ; mais il est douteux que les Cyrénéens des âges plus reculés s’en soient servis.
Il n’en est pas de même des grands troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres, principal objet de tout temps, des richesses des habitants de cette partie de la Libye, Grecs et Romains, Libyens et Arabes. Le nombre de bœufs dut être si considérable dans cette contrée dès la plus haute antiquité, que les peaux en étaient employées dans le commerce, et transportées à cet effet à l’étranger[315]. En outre, la femelle de cet animal était en Égypte, comme on sait, le symbole de la déesse Isis ; et cette allégorie religieuse sous laquelle la terre et ses productions étaient adorées, se retrouve à Cyrène et dans les cantons environnants consacrée par un usage qui avait le même but. Hérodote dit, en effet, que les femmes de Cyrène et les Libyens voisins s’abstenaient de manger de la chair de vache par respect pour la déesse Isis[316]. Le changement même de gouvernement et de religion ne put détruire dans ce pays cette tradition antique ; elle y existait et y était pratiquée à l’époque chrétienne[317] ; et, chose plus surprenante, elle y existe encore de nos jours, puisque les Arabes de Barcah s’abstiennent de boire le lait de vache, tandis qu’ils font un grand usage de celui des autres bestiaux.
Le bétail à laine de la Cyrénaïque fut connu des Grecs, sans doute par l’expédition des Argonautes, avant l’établissement de la colonie de Théra sur le sol d’Afrique, témoin l’ordre qu’elle reçut de l’oracle de Delphes, et les promesses réalisées qui en furent l’objet[318]. Néanmoins, il est à présumer que les chèvres durent y être de tous temps plus nombreuses que les moutons, d’autant plus qu’en ceci encore des traditions antiques s’accordent avec le climat de cette contrée qui n’est point le même, comme je l’ai indiqué plus haut, dans la région boisée et dans les plaines méridionales. Remarquons d’abord que, selon Diodore, tous les Libyens de la Cyrénaïque[319], et selon d’autres leurs femmes seulement[320], s’habillaient de peaux de chèvres ; d’où il suit incontestablement que les chèvres devaient former la majeure partie des troupeaux de menu bétail de ces anciens nomades, ainsi qu’elles la forment parmi ceux des modernes ; et ajoutons ensuite que le ciel de la Libye est beaucoup plus favorable aux chèvres qu’aux moutons. Ces derniers ne peuvent, en général, habiter la région boisée qu’en été seulement ; en hiver les pasteurs arabes sont forcés de les conduire dans les plaines du sud, qui, dépourvues de haute végétation, et entrecoupées alors de vallées herbeuses, leur offrent des pâturages abondants, sans les exposer aux violents orages qui règnent dans cette saison auprès des terrasses maritimes, et qu’ils ne peuvent aisément endurer. Les chèvres au contraire n’en souffrent nullement, et se plaisent à grimper à leurs escarpements abrupts ; aussi s’y trouvent- elles en nombre prodigieux dans toutes les saisons : tout porte à croire qu’il en fut de même dans l’antiquité.
Un autre animal domestique qui existait dans la campagne de Cyrène, et qui en est exilé maintenant par les lois de Mahomet, nous offre une observation curieuse sur l’hygiène des anciens Libyens ; on se doute bien que je veux parler du porc.
Cet animal, dans son état sauvage, se trouve dans toute la partie de la Libye septentrionale occupée par les sables ; il semble donc que les habitants indigènes de cette contrée auraient dû profiter de ce présent que leur offrait la nature, pour subvenir à leur existence au milieu de plaines arides. Néanmoins, les traditions les plus reculées rapportent que les Libyens s’abstenaient de manger de la viande de cet animal domestique ou sauvage, contrairement aux Cyrénéens qui en étaient gourmands[321]. La même abstinence était observée par les habitants de Barcé ; ce qui, soit dit en passant, confirme les conjectures que j’ai émises ailleurs sur l’origine libyenne des Barcéens. De tous les usages prescrits par le législateur arabe, il n’en est aucun sans doute de plus conforme au climat chaud de l’Orient, que celui de s’abstenir de la chair lourde et indigeste du porc, et il me paraît hors de doute que c’est au pernicieux effet de cette nourriture qu’il faut attribuer la sobriété des Libyens à ce sujet ; sobriété d’autant plus remarquable qu’ils s’étudiaient la plupart à imiter les usages des Cyrénéens[322]. Aussi on n’est pas surpris, d’après de telles précautions, qu’Hérodote ait dit que de tous les peuples connus à son époque, aucun ne jouissait d’une aussi forte santé que les Libyens[323].
Cependant, parmi les grands avantages dont la nature avait doué la campagne de Cyrène, il s’y mêlait aussi quelques inconvénients, accidentels, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins graves. Les champs comme les bestiaux, et même les hommes, furent continuellement exposés à des invasions pestilentielles de nuages de sauterelles. Les Cyrénéens des premiers âges de la colonie cherchèrent à prévenir les dangereux effets de la pullulation de cet insecte dans la Pentapole, par une loi qui ordonnait aux habitants de détruire chaque année, sous peine d’amende, la race de cet insecte dans les différentes phases de sa génération et de son développement[324].
Ces précautions paraissent avoir eu d’heureux résultats pendant l’Autonomie ; et ce ne fut que lorsqu’on les eut abandonnées par la négligence des préteurs romains, que les sauterelles exercèrent de cruels ravages dans la Cyrénaïque. L’histoire a principalement signalé une de leurs effroyables invasions dans cette contrée, sous les consulats de Plaute Hypsée et de Fulvius Flaccus. Ces insectes y arrivèrent en si grand nombre de l’intérieur de l’Afrique, que poussés par les vents dans la mer, et par la mer sur le rivage, ils occasionèrent par leur corruption une épidémie qui fit périr huit mille Cyrénéens et la majeure partie de leurs troupeaux[325]. Ces surprenantes invasions se renouvelèrent dans le cinquième siècle ; et dans ces temps désastreux, à ce fléau se joignirent les tremblements de terre, la peste, les incendies, la guerre, qui désolèrent tour-à-tour l’infortunée Pentapole[326].
Toutefois il suffisait de quelques intervalles de paix, et de l’équilibre rétabli parmi les éléments, pour que la campagne de cette belle partie de la Libye pût, même à ces époques, reprendre tout son éclat, témoin les aimables couleurs dont nous la voyons parée dans les tableaux que Synésius en a diverses fois tracés. Il est vrai qu’un philosophe livré à un épicuréisme moral, et qui, malgré son titre d’évêque, n’en était pas moins resté attaché aux idées platoniques, a dû nécessairement un peu embellir des peintures qui avaient pour objet les champs et les douces rêveries qu’ils inspirent. Écoutons-le ; il ne peut rester froid à l’aspect de ces verdoyantes campagnes colorées du soleil africain : il lui faut des comparaisons, il faut qu’il célèbre leurs charmes au détriment des plus belles contrées. Qu’on lui vante, dit-il, Chypre, Hymette, ou la Phénicie ; que chacun célèbre sa patrie ; selon lui rien n’égale les champs de la Pentapole ; ils n’ont aucune production qui ne soit préférable aux productions des autres pays. Est- ce du vin que l’on parle ? Où le trouver plus léger qu’à Cyrène ? Est-ce du miel ? celui d’Hymette ne saurait lui être comparé : nulle part le miel n’est plus épais, l’huile plus douce, et le blé plus pesant. Qui pourrait, ajoute-t-il ailleurs, voir d’un œil indifférent ces vertes collines, ces gracieuses vallées de Cyrène ? Qui pourrait décrire ces frais asiles, ces grottes délicieuses où l’on rève si agréablement sur des lits de mousse ? Qui pourrait surtout assister sans émotion au spectacle d’une belle matinée de la Pentapole, alors que les premiers rayons du soleil raniment la terre, portent l’espérance dans le cœur de l’homme, et inspirent la joie même aux animaux ; alors qu’on entend de toutes parts le hennissement des chevaux, le bêlement des brebis et des chèvres, et le murmure confus des abeilles qui se mettent en quête de leur riche butin, et vont errer de fleurs en fleurs ? Non, il n’y a pas de musique plus harmonieuse que celle produite par ces cris de la nature ; il n’en est pas qui porte à l’ame une plus douce volupté !
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[Note 296 : PIND. Pyth. IV, v. 14. PYTH. V, v. 94. HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 297 : STRABON, l. XVII, c. 3. PLINE, l. V, c. 5.]
[Note 298 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4. Ed. Basileæ, per Henr. Petri, p. 84.]
[Note 299 : Géogr. des Grecs et des Romains, t. II, p. 2, p. 105.]
[Note 300 : THEOPHR. l. VI, c. 27 ; l. IV, c. 3.]
[Note 301 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4.]
[Note 302 : ARRIAN. de exped. Alex. c. 28.]
[Note 303 : PLAUT. Rudens, act. III, sc. 4.]
[Note 304 : PLINE, l. XV.]
[Note 305 : SYNES. epist. 125.]
[Note 306 : PLINE, l. XVII.]
[Note 307 : CICÉRON, Harangue contre Rullus, au sujet des lois agraires.]
[Note 308 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 309 : Malgré l’assertion du botaniste Tournefort, qui vante la grace et la beauté des chevaux de Barcah (TOURNEF. Voyage du Levant, t. I, p. 313).]
[Note 310 : SYNES. Epist. 40.]
[Note 311 : SYNES. Epist. 113, ed. Petav. p. 254.]
[Note 312 : Je ferai remarquer, en faveur de mon opinion, que les peuples nomades de l’antiquité se sont servis de dromadaires, même dans les expéditions militaires régulières. Je n’ai qu’à rappeler ces Arabes de l’armée de Xerxès, qui, au rapport d’Hérodote, étaient montés sur des chameaux dont la vîtesse égalait celle des chevaux (HÉROD. l. VII, 86).]
[Note 313 : SYNES. Epist. 129, p. 265.]
[Note 314 : Id. Epist. 109, p. 252.]
[Note 315 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 316 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 317 : SYNES. Epist. 147, p. 257.]
[Note 318 : HÉROD. l. IV, 155.]
[Note 319 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 320 : HÉROD. l. IV, 189.]
[Note 321 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 322 : HÉROD. l. IV, 170.]
[Note 323 : Id. ib. 187.]
[Note 324 : PLINE, Hist. natur. l. XI, c. 29.]
[Note 325 : JULIUS OBSEQUENS, de Prod. c. 90. OROSE, l. V, c. 11.]
[Note 326 : SYNES. Epist. 58.]
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