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CHAPITRE VIII.

_Chenedirèh_. — M. Müller. — _Lameloudèh_. — Carpocratiens. — Châteaux et souterrains.

Nous avançons dans la Pentapole en décrivant une ligne anguleuse ; et selon que nous nous trouvons sur les confins septentrionaux du plateau cyrénéen, ou que nous pénétrons dans les terres, nous rencontrons alternativement des ravins ou des plaines, des arbres ou des arbustes.

C’est cette dernière direction que nous prenons en quittant _Massakhit_. Aussi, le terrain devient plus uni ; les lentisques remplacent les cyprès, et couvrent à un tel point le sol de leurs demi-sphères de verdure, que les autres arbustes qu’on aperçoit parmi eux paraissent là comme des étrangers. Nous avons fait ainsi deux heures de chemin dans l’ouest, et nous rencontrons un nouveau bourg, _Debek_, et un autre château, _Chenedirèh_, dont l’état de conservation nous offre l’occasion d’entrer dans quelques détails sur ces anciens postes fortifiés. Cet édifice est revêtu d’un second mur en talus à angles arrondis. Sur trois de ses côtés, et au niveau du sol, se trouve une petite entrée cintrée qui ne permet à un homme d’y passer qu’en s’agenouillant (Voyez pl. XIV). Après avoir franchi l’enceinte générale, on en rencontre une autre séparée de la première par un corridor étroit ; des portes carrées et à hauteur d’homme y sont placées vis-à-vis des petites entrées extérieures. Malgré les décombres dont l’intérieur est rempli, on peut toutefois s’assurer que sa surface était divisée en sept pièces voûtées ayant des communications entre elles. Un second étage s’élevait sur celui-ci ; les indices qui en restent prouvent qu’il était également voûté, mais ne permettent point de connaître s’il avait la même distribution. Cet édifice présente en outre une disposition architectonique très-remarquable : au fond de l’étage inférieur, indépendamment des pièces mentionnées, on en voit une autre plus petite, semi-circulaire horizontalement, se terminant aussi en plein cintre au sommet, et ornée au-devant de deux colonnes (V. pl. XI, fig. 4). Cette disposition, accompagnée des mêmes détails, est continuellement répétée dans tous les monuments du même genre et de la même époque. De plus, on la retrouve dans plusieurs ruines de temples chrétiens de la Cyrénaïque ; ajoutons encore, dans quelques châteaux sarrasins appartenant au premier âge de la conquête de l’Islamisme (Voy. pl. LXXXIX). Que les Musulmans, après s’être emparés de cette contrée, aient imité, en construisant leurs châteaux, une partie des formes et de la distribution de ceux qu’ils y ont trouvés, il n’y a rien là de surprenant : mais que des édifices qui ne sont évidemment que des postes militaires, offrent une telle analogie avec d’autres édifices qui sont aussi évidemment les restes de temples ; c’est ce qui paraîtrait fort étrange, si le philosophe de la Pentapole chrétienne n’avait pris le soin de nous en indiquer clairement la cause. J’ai déja fait mention, dans le précis de l’histoire de Cyrène, des incursions des Libyens dans les champs de la Pentapole déchue de son ancienne gloire. Ne pouvant arrêter ces torrents dévastateurs, les habitants se réfugiaient dans les châteaux ; « lieux publics, nous apprend Synésius, où l’on célébrait les saints mystères, et où la population alarmée allait prier lorsque les Barbares s’approchaient pour dévaster le canton[141]. »

Ces précieux renseignements me paraissent suffisamment expliquer l’analogie remarquée entre des monuments d’une destination si différente. Les petits sécos ornés de colonnes, que nous voyons dans les châteaux, durent servir de chapelles, auprès desquelles le peuple timide allait implorer du Très-Haut des secours qu’avec plus d’énergie il eût trouvés en lui-même.

Le même passage de Synésius indique aussi le motif de ce grand nombre d’édifices du même genre que nous avons déja rencontrés et que nous rencontrerons encore dans la Pentapole.

Nous ne serons plus surpris, de trouver auprès des vestiges du moindre hameau, les ruines du château qui était à la fois pour ses habitants un lieu de refuge et de piété.

_Chenedirèh_, de même que _Maârah_, est entouré d’un fossé où sont pratiquées un grand nombre d’excavations sépulcrales. Les bassins circulaires que j’ai fait remarquer à _Maârah_ se voient de même ici, et dans un état parfait de conservation. Ils sont placés immédiatement au- dessous des sarcophages taillés dans les parois des grottes à quelques pieds au-dessus du niveau du sol. Cette position, et le ciment rougeâtre dont ils sont aussi enduits, confirment mes premières conjectures et ne me laissent plus aucun doute sur ce sujet. Continuons à pénétrer dans l’ouest.

D’autres ruines, _Mel-ar-Arch_, viennent frapper mes regards ; j’y trouve encore l’indispensable petit château au milieu de quelques pierrailles éparses, restes d’un ancien village ; et rien de plus intéressant. En général, ces sortes de ruines se ressemblent tellement, qu’elles ne diffèrent entre elles que de nom et de situation : aussi, le voyageur jette un coup-d’œil sur ces tristes squelettes, et, poursuivant aussitôt sa route, il se hâte d’aller chercher ailleurs d’autres aliments à sa curiosité. Mais bientôt un nouveau caractère du sol de la Pentapole me dédommagea de la monotonie des monuments.

Un vaste rideau d’arbousiers couvre toute la plaine devant nous, et s’étend fort loin des deux côtés de notre horizon. Le beau feuillage de cet arbuste, la couleur purpurine de son tronc, la forme gracieuse de son port, plaisent à la vue. C’est un doux obstacle à franchir : les chameaux, trompés par l’apparence, hâtent le pas[142] ; ils s’enfoncent dans le feuillage ; leur tête laineuse dépasse seule les arbrisseaux ; ainsi caché, le sobre habitant des sables de Libye a l’air de nager dans une mer de verdure. A cet aspect inattendu, au frémissement des feuilles, au craquement des jeunes branches, cet immense bosquet, naguère si paisible, et que nous aurions cru inhabité, retentit tout-à- coup de mille cris d’alarme ; ses hôtes craintifs s’enfuient de tous côtés : les gazelles, toujours légères, se hâtent de regagner la plaine ; le lièvre passe presque inaperçu ; et, tandis que des nuages de pigeons blanchissent les airs, des bandes de grasses perdrix rasent lourdement le bosquet, et, s’y enfonçant de nouveau à une petite distance, elles retrouvent leur paix un instant troublée.

Un amateur de gibier, et surtout un chasseur, ne se serait point contenté comme moi d’examiner toutes ces belles choses ; il en aurait fait son profit. L’empereur Adrien était certainement de ce nombre ; mais quelque zèle qu’il eût pour cet exercice, je ne pense point, comme M. Della-Cella, qu’il faille étendre jusqu’en Cyrénaïque les parties de chasse que cet empereur, au rapport d’Élien, faisait en Libye durant son séjour à Alexandrie. Les lièvres et les gazelles de la Marmarique devaient sans doute suffire à ses plaisirs, sans traverser un pays de cent cinquante lieues d’étendue, pour courir après les perdrix et les pigeons de la Pentapole.

Après que nous eûmes franchi ce vaste bosquet d’arboursiers, nous nous trouvâmes avec surprise vis-à-vis des ruines d’une ville assise sur le penchant d’une colline. Nous étions à cette heure du jour où le soleil, près de disparaître de l’horizon, ne jette plus sur la terre qu’une lumière inégale, occasionne ici d’épaisses ténèbres, et répand plus loin un mourant éclat. Dans ces moments on se livre en tous lieux plus aisément aux impressions. Cette lutte des ombres et de la lumière séduit les yeux par les émotions de l’ame, et change la perspective des objets en variant leurs formes. Mais c’est surtout en visitant une contrée peu connue, et illustrée de même que laissée par l’histoire dans le vague du mystère, que l’on cède facilement dans ces moments à ces illusions trompeuses. C’est alors que l’imagination crédule croit entrevoir de grands monuments, des merveilles antiques, là où il n’existe en réalité que des pans de murs et des pierres éparses, mais qu’enveloppent à demi les ombres de la nuit. Tel fut l’effet que produisirent sur moi, au premier aspect, les ruines de _Lameloudèh_. Cet effet toutefois serait peu susceptible d’en donner une idée fidèle. J’attendrai que la lumière du jour ait désenchanté ces lieux pour les décrire, et je profiterai de cet intervalle pour revenir sur mon compagnon de voyage que j’ai laissé malade à Derne.

Depuis mon départ de cette ville, M. Müller m’avait écrit plusieurs fois que sa santé s’était améliorée, et qu’il désirait me rejoindre.

Cependant les intempéries de la saison rendaient le désert de Barcah pénible à parcourir ; les pluies étaient continuelles, et les orages se succédaient presque chaque jour. La santé la plus robuste, soutenue par le mépris des souffrances, pouvait à peine résister à ces courses aventureuses ; comment une personne épuisée par une longue maladie aurait-elle pu les supporter ? Telles furent les raisons que j’exposai à M. Müller ; mais ses instances devinrent si vives qu’il fallut céder, et déja nous étions réunis avant d’arriver à _Lameloudèh_. Ce que j’avais prévu ne tarda point à être confirmé : le désir de connaître les lieux que je visitais, augmenté par les récits merveilleux des habitants de Derne, avait porté mon jeune compagnon de voyage à écouter plutôt son inquiète curiosité, que les conseils de la prudence. Sa maladie, que le repos avait un peu calmée, se déclara de nouveau et avec des symptômes alarmants. Malheureusement, dans cet intervalle, la situation politique du pays était changée : le bey, rappelé par le pacha de Tripoli, avait quitté cette province ; dès-lors, livrés à nous-mêmes dans les montagnes de Barcah, sans autre égide que la Providence, il ne m’était plus permis de penser au retour de M. Müller à Derne. Une seule ressource me restait pour n’avoir point la douleur de le voir succomber à ses maux : je changeai le système de mon exploration.

Tel endroit offrait-il une grotte spacieuse, je m’y rendais avec toute la caravane ; le feu en chassait bientôt l’humidité, et M. Müller trouvait dans cet asile un abri assuré contre les intempéries, et plus de facilité pour faire préparer des aliments. Afin de prolonger cet état salutaire, je prolongeais la durée du séjour. La grotte devenait le lieu de résidence de la caravane, le point central d’où je partais à plusieurs reprises pour visiter le canton, de même que celui où je me repliais dans les circonstances difficiles.

Cet arrangement convenait en outre au craintif _Abd-el-Azis_, qui, depuis le départ du bey, ne se trouvait point à son aise au milieu des Arabes de Barcah. Malgré sa répugnance déclarée pour les réduits cachés, il se plaisait néanmoins dans ces grottes ; et, malgré leurs divisions ténébreuses, son imagination, rassurée par la présence d’autres personnes, n’en était pas épouvantée. Parfois même il s’avisait de jouer le rôle de protecteur ; mais c’était toujours à bon compte : quelque niais d’Arabe ou des troupes d’enfants s’approchaient-ils du lieu domiciliaire, il leur en défendait impérieusement l’entrée ; mais si des hordes de cavaliers ou des bandes de pélerins venaient à passer, il reprenait ses paroles religieuses et son ton doucereux. M. Müller, quoique souffrant, seul en imposait alors à l’insolence des Arabes et à la rapacité des bandits. Ainsi, le vrai courage a un maintien et une physionomie qui le caractérisent : son attitude n’est point altière ; il n’éclate point en vociférations ; on le lit dans les regards, on le connaît dans le silence. En vain la douleur assiége le corps, ce courage est dans l’ame, et la douleur ne saurait l’abattre ; elle lui donne, au contraire, un ressort concentré, mais énergique, qui frappe d’autant plus les peuples pour lesquels la bravoure est la plus haute vertu.

Ce courage qui nous aide, je le répète, à supporter dans la vie les maux du corps comme les peines morales, pouvait seul soutenir les jours de mon compagnon de voyage. Une rigoureuse nécessité le forçait à charger, de même que nous tous, son corps exténué, du poids des armes inséparables. Mon absence était parfois très-longue ; aux souffrances de la maladie, il ajoutait alors l’inquiétude de l’amitié. Des récits trompeurs et prémédités venaient quelquefois l’alarmer ; il attendait avec impatience le signal de mon retour. Ce retour avait lieu souvent par des nuits orageuses : tel nombre de coups de fusil tirés par le Nubien qui m’accompagnait étaient aussitôt répétés dans la grotte domiciliaire, et m’indiquaient le point où je devais me diriger. Les accidents survenus, les dangers essuyés de part et d’autre rendaient nos entrevues plus agréables, et nos entretiens plus animés.

De pareils récits trouveront sans doute des improbateurs : parler de maladies, de souffrances et d’autres vétilles semblables, c’est, me dira-t-on, ralentir le cours d’un voyage, et diviser sans augmenter ses résultats. Cette raison est forte, et je m’avouerais condamné, si la différence de mes dettes ne devait point mettre quelque différence dans mes narrations. Je viens d’en payer une au dévouement ; elle n’était point la plus faible sans doute, et comme telle, je n’ai point été long ; je retourne aux ruines pour acquitter les autres[143].

Le retour de la lumière a dissipé les illusions du soir ; et _Lameloudèh_, à quelques détails près, ne nous offre rien de plus intéressant que son nom et sa situation. Elle rappelle en effet par son nom celui de _Limniade_, ville mentionnée par l’itinéraire d’Antonin[144] ; de même que par sa situation méditerranée, à neuf lieues environ de Derne, elle correspond presque exactement avec les vingt-quatre milles indiqués dans cet itinéraire entre _Darnis_ et _Limniade_, et avec la position que d’Anville a donnée à cette ancienne ville[145].

En outre, ces ruines, par leur caractère, paraissent appartenir à l’époque romaine ; aussi n’est-il point surprenant qu’aucun des anciens géographes, et notamment Ptolémée, n’ait fait mention de _Limniade_. Par la même raison elle est souvent citée parmi les villes de la Pentapole chrétienne, soit sous le nom de _Lemandus_, par la Géographie sacrée[146] ; soit sous celui de _Lemnandi_, par saint Paul[147] ; et peut-être aussi sous celui de _Lamponia_, par Synésius[148].

D’après le même itinéraire, les limites de la Marmarique, que nous avons vues d’abord fixées au _Catabathmus_, ensuite à _Darnis_, auraient été prolongées, sous les Romains, jusqu’à _Limniade_[149], quoique le canton d’_Aziris_ séparât à cette époque l’Égypte de la Cyrénaïque[150]. Cette observation est remarquable en ce qu’il semble en résulter que la dénomination d’une contrée caractérisée par sa stérilité s’étendit successivement, et envahit l’ancienne Pentapole à mesure que cette infortunée province décroissait de sa splendeur. Passons à l’examen des ruines.

Vues de quelque distance, elles figurent un amphithéâtre dont les divers échelons de la colline formeraient les degrés. Des montants de portes, des angles d’édifices et des voûtes encore debout les couvrent de toutes parts, et forment un ensemble bizarre, non point d’une ville ruinée, mais d’une ville qu’on va bâtir. Après ce coup-d’œil général, si l’on se rapproche des ruines du côté du nord, ce qui frappe d’abord l’attention ce sont deux grands bassins quadrangulaires, ayant vingt mètres environ de chaque côté, et taillés avec soin dans la roche. Immédiatement au- dessus de ces réservoirs on en aperçoit deux autres ; le temps en a usé les parois, mais on peut toutefois distinguer encore leurs contours élégants (V. pl. XXV, fig. 5). Ceux-ci furent ainsi placés pour transmettre l’eau des pluies qu’ils recevaient par la pente de la colline, dans ceux qui se trouvent sur un plan inférieur[151]. Ces derniers en sont encore entièrement remplis, et contiennent, en outre, une végétation abondante : les potamogéton forment à leur surface de larges réseaux, cédant parfois la place aux feuilles sphériques des nymphæa, ou bien à des touffes de scirpes et de roseaux.

Un naturaliste se serait sans doute empressé d’aller faire connaissance avec les descendants des reptiles qui depuis plusieurs siècles ont successivement habité ces bassins. L’antiquité de leur origine aurait ajouté aux charmes de leurs formes hideuses ; il eût peut-être fait quelque belle découverte. Pour moi, je me contentai d’y jeter des pierres : je vis aussitôt nager un peuple de grenouilles, et je ne sais quelle bête ayant la forme d’un serpent aplati ; j’avoue, à ma honte, que je ne fus pas du tout tenté de m’en saisir. Ainsi, à la place d’observations positives, j’émettrai sur ces bassins de vagues conjectures. Dans les temps où la mythologie animait de ses créations poétiques le sein des eaux comme celui des forêts, ces bassins, très- grands pour une petite ville, durent aussi avoir leurs nymphes. Serait- il impossible que leurs Limniades eussent donné le nom à la ville[152], d’autant plus qu’aucun lac ni étang ne se trouve dans les environs ?

A quelques pas de ces réservoirs est un souterrain ; il contribuera à nous expliquer par la suite un nouvel usage des Cyrénéens. On y pénètre par un escalier étroit qui conduit à deux pièces latérales. L’une contient au plafond une ouverture ronde, bouchée par un bloc de pierre ; cette ouverture correspond à l’intérieur d’une petite construction que l’on trouve au-dessus : l’autre est suivie d’un corridor qui se prolonge fort avant dans la colline. Les décombres qui le remplissent empêchent d’en connaître toute l’étendue (Voyez pl. XXV, fig. 4) ; mais, selon les Arabes, il communique avec un château que l’on voit sur la partie la plus élevée des ruines de la ville. Le souterrain prend en effet cette direction, et des faits analogues que j’observai dans la suite rendent cette tradition vraisemblable. Quant au château, plus grand et plus détruit que celui de _Chenedirèh_, il offre exactement les mêmes détails. L’enceinte est aussi revêtue d’un mur en talus ; l’entrée est de même voûtée et fort petite, et des arcs, restes détachés d’anciennes voûtes, se voient également dans l’intérieur.

Les grottes sépulcrales de _Lameloudèh_ se trouvent au nord et à quelque distance de la ville. Elles se distinguent de celles de _Massakhit_ par les plafonds en plein cintre, indice de l’époque romaine, et n’offrent point d’ailleurs la même analogie égyptienne. On n’y remarque ni inscriptions, ni ornements architectoniques ; mais une d’entre elles m’a paru curieuse, soit par sa distribution, soit par les emblèmes qu’elle renferme. Cette grotte très-spacieuse est divisée en plusieurs pièces. Dans la plus reculée on voit un petit sécos orné au-devant de trois pilastres, et contenant dans le fond deux niches, au milieu desquelles est une croix grossièrement sculptée et entourée de deux lignes sinueuses imitant deux serpents entrelacés. J’ai déja fait remarquer à _Massakhit_ le serpent accompagnant le symbole du christianisme ; je fus frappé de retrouver ici l’animal sacré dans une attitude différente, dans celle qui était révérée aux mystères de l’antiquité. Cette espèce d’union d’idées païennes avec la religion du Christ éveilla en moi le souvenir de cette secte de gnostiques, de ces Carpocratiens qui, d’après des inductions probables, auraient habité la Cyrénaïque.

On sait que cette secte emprunta aux Thésmophories des Grecs, et à l’antique culte d’Isis, plusieurs symboles où le serpent était figuré tantôt traînant un char, et tantôt se mordant la queue, image de l’immortalité[153]. On sait également, sur la foi des pères de l’Église et des historiens orientaux, que, par un mélange monstrueux des lois sévères de l’Évangile avec les préceptes mal interprétés de Zoroastre et de Pythagore[154], mais par une application littérale des principes de Masdacès, un de leurs prophètes[155], on sait, dis-je, que les Carpocratiens avaient adopté entre eux l’égal partage des biens et la commune jouissance des femmes. Autant le premier de ces usages fait honneur à leur philosophie, autant le second la dégrade et paraît indigne d’une société policée. Que des peuplades sauvages telles que les Nasamons, les Massagètes, les Auséens[156] et les Garamantes[157] ; qu’une société mieux organisée telle que les Nabathéens[158] l’aient pratiqué sans honte et sans désordre, c’est ce que l’histoire confirme, quelque incroyable qu’il paraisse d’abord. Mais que des Chrétiens s’y soient livrés ouvertement au milieu d’autres Chrétiens, c’est ce qui paraît trop choquant pour ne point être invraisemblable. En admettant comme prouvé le séjour des Carpocratiens dans la Pentapole Cyrénaïque, ils durent infailliblement y former une caste à part ; ils durent chercher des retraites qui servissent de voile à leur culte impudique : et quel voile plus épais que le flanc des montagnes ? Quel asile plus sûr que les profondes excavations qu’on y trouve de toutes parts ? C’est là qu’une morale, fille des ténèbres, dut se réfugier ; c’est dans ces sombres caveaux qu’ils durent célébrer leurs licencieux mystères. Les statues de leurs prophètes occupaient peut-être les niches maintenant désertes ; des lampes éclairaient les entrailles de la terre : au signal de l’orgie, un reste de pudeur forçait sans doute à les éteindre, et les cendres des morts étaient troublées par des soupirs libidineux ! Telles étaient les réflexions que je faisais dans le caveau de _Lameloudèh_ ; ses mystérieux symboles et sa bizarre distribution me les ont inspirées ; mais je suis loin d’en induire un fait historique. Dans ce rapprochement, ainsi que dans d’autres, je reproduis tout jusqu’à mes sensations ; et des sensations, en de pareils sujets, n’ont pas, je l’avoue, une bien grande valeur. _Limniade_ fut construite, comme nous l’avons dit, sur une petite colline, mais cette colline se trouve isolée au milieu d’une plaine très-étendue. Cette situation exposait la ville aux irruptions des hordes barbares, et les habitants cherchèrent à leur opposer des barrières. Ils profitèrent de toutes les hauteurs qu’ils trouvèrent dans les environs pour y élever des châteaux, dont l’importance fut relative à l’élévation de ces hauteurs.

Ainsi nous voyons les sommités d’_Oum-el-Laham_, _el Harâchi_, _Ghelleb_, _Senniou_, _Reffah_ et _Boumnah_ occupées par des forteresses[159] semblables à celles déja décrites, et appartenant à l’époque romaine, hors celle de _Senniou_, qui est d’un âge plus récent (V. pl. XV, 1). Auprès de ces châteaux on trouve, de même que dans les précédents, des souterrains ; deux d’entre eux offrent quelques nouveaux détails que nous allons essayer de faire connaître. On s’aperçoit qu’en raison de la stérilité du sol et de l’éloignement des vallées arrosées par des sources, les anciens ont redoublé de précautions pour assurer à leurs postes fortifiés une copieuse provision d’eau. Le château de _Reffah_, peu considérable par lui-même, mais situé sur une colline rocailleuse, en offre le témoignage. A quelques pas de l’édifice on voit en effet de vastes citernes divisées en plusieurs pièces que je trouvai totalement remplies d’eau. Un conduit couvert au niveau du sol de dalles monolithes de cinq pieds de longueur, servait de communication entre le fort et les bassins. _Boumnah_, situé à un quart de lieue du précédent, plus considérable par ses dimensions, présente dans ses souterrains des dispositions curieuses : leur entrée est au milieu même de l’édifice ; un escalier aide à y descendre, et l’on arrive dans une vaste pièce au milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de hauteur d’homme ; il est dirigé hors le monument, et paraît avoir été destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle est une petite pièce oblongue qui en est séparée par une cloison où sont pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux colonnes arrivant jusqu’au plafond, entre lesquelles est une ouverture conique bouchée par un bloc de pierre de même forme, ainsi que dans le souterrain de _Lameloudèh_. A côté des colonnes est un massif carré, légèrement creusé à sa surface ; sa hauteur d’environ quatre pieds, et une étroite plate-bande qui règne latéralement, font présumer qu’il a dû servir à quelque préparation domestique à l’usage des habitants du château (Voyez pl. XXV, fig. 5). Les parois de ces pièces ne sont point enduites de ciment ; ces précautions étaient réservées pour les citernes seules, et nous les font reconnaître au premier aspect. Il en existe une auprès de cette salle souterraine, mais elle ne communique avec elle que par une ouverture pratiquée au-dessus du niveau du sol (Voyez même planche).

C’est ainsi que les châteaux, selon que nous les trouvons au milieu même des habitations, ou qu’ils en sont éloignés, nous présentent, tour à tour, des lieux de refuge pour la population alarmée, ou des boulevarts pour arrêter les incursions ennemies. Les souterrains, en confirmant nos premières conjectures, nous dévoilent aussi progressivement de nouveaux usages. Mais continuons de recueillir des faits, et nous pourrons ensuite, en les réunissant, faire jaillir de leur contact de nouvelles lumières.

Bien des personnes me trouveront sans doute minutieux ; elles m’accuseront de les faire languir dans de puérils détails : je n’oublie, me diront-elles, ni _astragales_, ni _boulingrins_. Cependant, ô lecteur ! que de fatigues je t’épargne, que de ravins je gravis, que de pierrailles je visite pour toi et dont néanmoins je te fais grace ! Lorsque je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, je me tais ; et si le peu que je puis t’apprendre est d’un trop faible intérêt, la faute en est aux Barbares qui ont dévasté cette belle contrée. Il faut fureter dans les entrailles de la terre ; il faut remuer toutes les pierres éparses pour recueillir quelques notions échappées à leurs ravages ; et ces notions sont pour toi bien souvent de monotones _astragales_ et d’insipides _boulingrins_.

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[Note 141 : SYNESII epist. 67 ; ed. Pet. p. 212.]

[Note 142 : Les chameaux ne mangent point le feuillage de l’arbousier.]

[Note 143 : En parlant de mes dettes, je ne saurais passer sous silence les services que m’a rendus M. Guyenet pour ce dispendieux voyage. Ces services ont tellement aidé à son exécution, qu’en offrant à cet habile et si estimable mécanicien un nouveau témoignage de ma reconnaissance, je crois remplir un véritable devoir.]

[Note 144 : Ed. WESSELING, p. 68.]

[Note 145 : Orb. Rom. pars orientalis.]

[Note 146 : Geogr. sacra, p. 283.]

[Note 147 : Orien. Christ. t. II, p. 630.]

[Note 148 : Epist. 67, ed. Pet. p. 215.]

[Note 149 : Ut supra, p. 70.]

[Note 150 : MANNERT, Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. II, p. 78.]

[Note 151 : Nous avons déja fait remarquer dans la Marmarique un essai informe des mêmes dispositions (Descr. de la Marma. p. 3).]

[Note 152 : On sait que les Limniades étaient les nymphes des lacs.]

[Note 153 : De Inscrip. in Cyrenaïcâ nuper reperta ; Hale, 1824. MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.]

[Note 154 : Id. ibid.]

[Note 155 : POCOCKE, in Specimen Hist. arab. ed. White, p. 21. D’HERBELOT, Bibli. Orient. mot _Masdak_. Inscription grecque dans l’ouvrage cité.]

[Note 156 : HÉRODOTE, l. I, c. 216 ; l. IV, c. 172, 180.]

[Note 157 : POMPONIUS, l. I, c. 7. Cet auteur, d’accord avec Hérodote, dit que les enfants qui naissaient de ces mariages fortuits étaient adoptés par les hommes qui leur trouvaient quelque ressemblance avec eux.]

[Note 158 : STRABON, l. XVI, c. 3.]

[Note 159 : Voyez la carte topographique entre le cap Phycus et Derne.]

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