CHAPITRE V.
Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — _Irasa_ et _Thesté_. — Arrivée à Derne. — Accueil des habitants.
Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ; mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol, encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers.
Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel, rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités.
Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants, et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle _Ersen_, ou _Erasem_ ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons _Plateau cyrénéen_. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest, et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les herbes touffues du bassin d’_Erasem_, cet endroit délicieux, si propre à éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants.
Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’_Aziris_, probablement les Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit le beau pays d’_Irasa_, et les conduisirent en effet dans un lieu dont la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la colonie[97].
Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et la défirent à _Irasa_, auprès de la fontaine de _Thesté_[98].
Frappé de la grande analogie du nom _Erasem_ avec celui d’_Irasa_, il me parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle _Irasa_ se trouverait à côté même d’_Aziris_, me parut également susceptible d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la connaissance des Grecs le pays d’_Irasa_, quoiqu’ils les conduisissent dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont _Cyra_, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu, soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce que la belle fontaine de _Thesté_ pouvait être autrefois, comme elle l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des savants.
Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’_Anthée_, située à _Irasa_[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au- dessus duquel se trouve _Erasem_, le nom de Chersonèse _Antide_[100]. La légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve _de petites montagnes, et des rochers escarpés_[101] : manière aussi ingénieuse que fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un diminutif du plateau atlantique.
Après une heure de repos, nous quittâmes _Erasem_, nous dirigeant, ainsi que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’_Irasa_, à la clarté d’un beau jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ; et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de jeunesse et de vétusté.
Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère nommée _Derias_, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication.
Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité. On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai. Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales, ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir, pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’_Erasem_ semble l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène comme d’un long crêpe de deuil.
Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane sur Derne.
A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir. Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue.
Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général s’éleva tout-à-coup dans la caravane : _El beled ! el beled !_ s’écria- t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la ville et des petits champs qui l’entourent.
Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité momentanée.
Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M. Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux. De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des soins que je leur avais donnés.
Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États- Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet.
Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable : un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous les plis ondoyants du _ihram_ ; des pistolets étaient assujettis au flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux bretelles qui servent à draper le _ihram_ de différentes manières, de même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers, lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge, souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ; ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer suspendue après avoir été déchargée.
Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent, dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville. Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son _chiaous_, l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’_Hammet-el-Gharbi_, et les autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le désert.
Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli, et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois, pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de douces rêveries.
Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos, des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature, insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de vrais talents pour intéresser en suivant une autre route.
Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises. Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche, et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second, au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que, réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance. Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette occasion pour jouer le rôle de _chiaous_. Le cuisinier, ou pour mieux dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers _Fellahs_, s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés, l’un en _seys_, palefrenier, et l’autre en _kafdji_, porteur de café. Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan, avec M. Müller, mon _oukhil_, lieutenant, nous attendîmes avec toute la gravité orientale les autorités de la ville.
Cette gênante représentation ne fut pas de longue durée. Le piétinement des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à leur rang. _Hadji-Hamedèh_, chargé de pouvoirs d’_Hammet-el-Gharbi_, prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma personne à la protection de leur souverain, _Iousouf_. Je confirmai, en peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’_Hadji- Hamedèh_, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de _Grennah_, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois, qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils, était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs.
Je m’attendais à ces difficultés ; _Mohammed-el-Gharbi_ me les avait fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville et ses environs.
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[Note 96 : Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque, depuis l’île _Aphrodisias_ jusqu’aux environs du _Catabathmus_ (HÉROD. l. IV, 169).]
[Note 97 : Id. ibid. 158.]
[Note 98 : Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des Colon. grecq., t. III, p. 263), _Irasa_ serait le lieu même où s’éleva la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion, contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la position d’_Irasa_ de celle de _Thesté_, et que cette fontaine ne doit point être confondue avec celle de _Cyré_, comme nous le reconnaîtrons encore plus tard par l’examen des lieux.]
[Note 99 : Pyth. IX, v. 285.]
[Note 100 : Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre (p. 107), Scylax nomme la _Chersonesus magna_ de Ptolémée, _Chersonesus Achitides_. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il nomme _Antidum_, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme Gronovius, _Achitides_ par _Azirites_ (In Scyl., pages 107, 108), on pourrait lire, _Antides_, leçon qui s’accorderait avec la dénomination donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.]
[Note 101 :
Inde petit tumulos, exesasque undique rupes,
Anthæi quæ regna vocat non vana vetustas (Phars. l. IV, v. 589-590).
Le nom d’_Anthée_, ou d’_Antide_, rappelle aussi le lac _Anthia_, d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord désigner le _Tritonis_, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare (à la pyth. IX, v. 185), aurait été située _Irasa_ ; néanmoins, comme cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’_Anthia_ d’Étienne au _Conchylium_ de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse _Antide_. J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes, si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un _Axilis_, et l’autre _Nazaris_, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé _Aziris_ à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui, Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à _Aziris_, ne peut se retrouver que _vis-à-vis de Platée_, à l’orient de la Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port _Azarium_, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par cette dernière observation : la position occidentale de l’_Axilis_, de Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à _la rivière considérable_ placée à _Nazaris_, indépendamment du _Paliurus_, par le Périple anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?]
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