CHAPITRE XVI.
Cyrène.
En suivant le chemin qui de la Nécropolis conduit à la plaine exhaussée, sur laquelle sont épars les débris de Cyrène, on ne peut faire autrement que de s’arrêter auprès d’une belle source, qui jaillit avec force du sein d’une colline, située entre les ruines de la ville et le revers du plateau. Cette source, réunie d’abord en une seule nappe d’eau, remplit un canal spacieux creusé fort avant dans la montagne. Dès qu’elle est arrivée à l’extrémité extérieure de son lit souterrain, elle rencontre un massif de rochers d’où elle s’échappe en bouillonnant, et va former immédiatement au-dessous un réservoir abrité par une voûte spacieuse, fruit de l’art aidé de la nature. Ce petit bassin, entouré de roches moussues, réfléchit de toutes parts des touffes épaisses de cheveux de Vénus et d’autres espèces d’adiante, ornement inséparable des grottes de la Cyrénaïque, et que l’on trouve ici comme type dans tout son éclat.
Cependant la nappe d’eau déborderait de tous côtés du réservoir dans les champs voisins, si un ancien canal, formé de gros blocs de pierre équarris, ne lui offrait un nouveau lit qui la conduit, pendant deux cents mètres environ, jusqu’à un mur d’étaiement fort élevé, qui s’étend devant la fontaine. De ce dernier lieu elle se précipite avec fracas, parmi des bouquets de lentisques et de cytises, sur le sentier de la Nécropolis, descend ensuite de cascade en cascade les échelons de la montagne, suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui règne au bas de la Nécropolis. Alors elle pénètre dans une petite vallée, se joint à un gros ruisseau formé par plusieurs sources de l’ouest, et coulant avec lui vers le nord, se perd enfin au milieu des ravins et des sinuosités du terrain, qui, là comme ailleurs, finissent toujours par arrêter et absorber le cours des eaux, à force de leur présenter des obstacles et de les subdiviser.
Après ce coup d’œil sur le cours extérieur de la plus abondante des sources de la Cyrénaïque, quelqu’un sera peut-être curieux de connaître le canal souterrain. Ceci est une bien autre affaire. Écoutons les récits des graves Scénites du canton : des magiciens et des spectres munis de baguettes miraculeuses et d’épées flamboyantes, des roues qui tournent continuellement avec un fracas épouvantable, et je ne sais quoi encore, ont interdit de tout temps, disent-ils avec la meilleure foi du monde, l’accès de ce gouffre ténébreux au mortel le plus téméraire, ou bien ils n’ont jamais laissé son audace impunie. Cependant, comme mon questionneur peut ne pas être très-effrayé de ces histoires terribles, et qu’il persiste probablement à vouloir connaître le souterrain, nous allons essayer de le parcourir ensemble. Un de mes Nubiens se laisse persuader : le voilà muni d’un flambeau, il ouvre la marche. A quelques pas de l’entrée, nous enfonçons dans l’eau jusqu’à la ceinture : nous sommes dans le mois de février, et ce bain ne laisse pas que d’être un peu froid ; n’importe, nous avançons. Le canal atteint cinq pieds de hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de régularité : on y distingue des couches schisteuses alternativement de rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant dans le souterrain, et nous continuons d’y trouver les mêmes détails auxquels il faut toutefois en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier.
Sur un des côtés du canal, et presque au niveau de l’eau, nous avons remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards. Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause ; et ce n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges empreintes de pattes d’hyène, et d’autres plus petites qui nous semblent être celles de loups ou de renards. Ces témoignages valent bien les magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche. Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte. Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes d’une légère couche de terre d’alluvion ; on joint ce fait à celui des interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire dans le souterrain que durant cette dernière saison. Rassurés par ces observations qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre, nous nous empressons de continuer notre marche.
Que l’imagination empreinte de croyances fantastiques a de pouvoir sur les hommes, même sur ceux d’un courage éprouvé ! Notre brave et fidèle Nubien fait bonne contenance ; il avance, le flambeau à la main ; mais les traits de sa figure dissimulent mal la frayeur qui l’agite intérieurement. Il s’efforce de la dompter par de verbeuses protestations : à l’entendre, les Arabes sont des enfants ; pourquoi ne pénètrent-ils pas dans ce souterrain ? où sont les objets de leurs contes ridicules ? Voyons s’il tiendra bon jusqu’au bout. Quoique l’axe général du canal soit du nord au sud, il décrit toutefois quelques sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait entendre, nous en soupçonnons la cause : cependant le Nubien s’est tu tout-à-coup ; il avance encore, mais il avance en tremblant : le bruit augmente ; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête ; le flambeau va s’échapper de ses mains ; nous nous en emparons, et cet intrépide jeune homme qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur concentrée dans ce corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons au côté oriental, et à-peu-près à la moitié de son étendue, une crevasse caverneuse, par où se précipite avec fracas un volume d’eau considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité occidentale de la Nécropolis, d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux magasins de la station d’Apollonie, par l’aqueduc dont j’ai précédemment indiqué les ruines.
Hormis cet accident, le reste du canal n’offre plus rien de remarquable. Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite ; et dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes, restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu.
Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de l’entrée, le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de la nature. Là le canal, terminé dans sa partie supérieure en angle droit, présente encore au-dessous une ouverture irrégulière par où l’on ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau ; et l’on arrive de cette manière dans une grotte très-large, mais peu élevée, et tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s’avancer ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts ; elle paraît surgir de la terre ; elle coule perpendiculairement de mille crevasses du plafond cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, on en a la tête inondée ; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée au plafond parmi les stalactites, on se voit forcé de se retirer, car avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin cette aquatique reconnaissance.
Nous voici rendus à la lumière, et lorsque nous nous sommes assez égayés réciproquement de l’état où notre curiosité nous a mis, force nous est de faire sécher au moins nos draperies : en attendant que nous puissions les reprendre, je vais chercher à utiliser mon temps. Je me promène auprès de la grotte de la fontaine, j’en parcours attentivement les moindres recoins ; et une inscription grecque, que je n’avais pas d’abord aperçue, vient frapper mes regards : elle est gravée sur le rocher dans un léger enfoncement de forme elliptique, et contient ces mots connus depuis long-temps du monde savant :
_L’an XIII, Denys fils de Soter, exerçant la prêtrise, a fait réparer la fontaine_[265].
Cela ne m’apprend pas grand’chose ; et la mémoire remplie de souvenirs historiques, je cherche à leur trouver d’autres appuis dans d’autres faits. A cet objet, je monte sur la colline d’où jaillit la source. De ce point élevé, ma vue porte au loin dans l’horizon, et je puis d’un coup d’œil embrasser l’étendue et la direction des ruines de la ville. L’aspect que ces ruines me présentent est loin d’être encourageant ; il est loin de répondre à la haute renommée de l’illustre Cyrène ; n’importe, je suis maintenant le cours de ma recherche, et j’essaierai ensuite de glaner quelques faits parmi ces débris défigurés. Cyrène est éparse devant moi, en agglomérations de pierres qui s’étendent fort loin dans le sud : plusieurs sentiers croisés par d’autres plus petits sillonnent ces ruines, en suivent la même direction, et m’aident surtout à en distinguer l’étendue. Aucune trace des murs de la ville n’a résisté aux outrages du temps ; mais par l’axe général des ruines, et par la forme irrégulière de leur ensemble, on reconnaît évidemment le trapèze que décrivait Cyrène, selon les traditions de l’antiquité.
Si je porte maintenant les yeux vers la source qui jaillit à mes pieds, je serai assuré qu’elle se trouvait dans l’enceinte même de la ville ; et cette simple observation me dévoilera une foule de traits historiques, attachés à cette intéressante localité.
C’est donc là, me dirai-je, cette fontaine d’Apollon, autour de laquelle s’élevèrent les murs de Cyrène[266] ; c’est là cette grotte riante de Cyré, ce frais et verdoyant asile auprès duquel Callimaque chanta le bain de Pallas[267] et les exploits du Dieu de l’harmonie[268] ; c’est là ce lieu séduisant promis par les Giligammes aux colons d’Aziris ; c’est là, sous mes yeux, dans ce champ qui s’étend au-devant de la fontaine, que Battus fit poser ses tentes voyageuses[269]. Il me semble voir le descendant d’Euphème à la tête de ses compagnons, au beau visage attique, au front large et élevé, au corps couvert d’ondoyantes draperies, se désaltérer dans l’onde cristalline qui murmure à mes pieds, y faire de pieuses ablutions, et remercier l’oracle de Delphes de ses ordres bienveillants. Les Asbytes, accompagnés de leurs femmes couvertes de peaux de chèvres teintes de rouge de garance, accourent de la forêt voisine ; des javelots, des haches de pierre tranchante et des massues sont à leurs mains[270] ; sur leur teint bronzé brillent des yeux vifs et même un peu farouches, néanmoins ils n’ont rien de menaçant, et annoncent au contraire des intentions pacifiques. Pasteurs, ils accueillent avec bienveillance des étrangers qu’ils prennent pour des pasteurs : ils se joignent aux Giligammes ; ils invitent les Grecs à défricher ce fertile canton. La terre, leur disent-ils, est commune à tous les hommes ; qu’ils la cultivent en paix, et ils vivront en frères. Battus accepte l’offre hospitalière : il prend possession des environs de la fontaine ; mais, au lieu de tracer des guérets, il trace les murs d’une grande ville[271]. Cependant laissons-là les fictions pour recourir moins frivolement à d’autres identités.
J’ai déja fait mention des débris magnifiques en marbre, couvrant presque totalement le champ qui s’étend devant la fontaine : ces débris me paraissent être ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans les premiers temps de l’Autonomie[272] ; voici mes raisons. Je ferai d’abord remarquer que nul endroit de la ville ne convenait mieux que celui-ci pour l’érection d’un monument destiné au culte du Dieu que l’histoire, conjointement avec la fable, représente comme l’amant de la nymphe Cyrène, ou, pour parler différemment, de la fille du roi Hypsée. Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple[273], et le beau canal qui, d’après sa direction, conduisait évidemment dans le sanctuaire du temple les eaux consacrées à Apollon, présentent des analogies allégoriques qui ne sont pas à dédaigner dans la recherche de faits appartenant à ces temps reculés, où l’imagination jouait un si grand rôle. En outre, selon Pindare, Battus avait fait paver une rue pour la marche des pompes religieuses qui se rendaient au temple d’Apollon[274] ; et cette précaution pieuse, motivée sur la disposition du lieu, sert de nouvelle preuve à mon opinion. Le terrain qui sépare le centre de la ville de la fontaine, décrit auprès de celle-ci une pente rapide et diverses sinuosités contre lesquelles l’art dut lutter dans l’antiquité, et avec d’autant plus de soin, qu’il avait en ceci pour objet le culte des Dieux et les intérêts théocratiques. Quelques restes de la rue pavée se retrouvent même encore à peu de distance des ruines du temple ; ce dont on ne peut douter, si l’on remarque que les autres rues de Cyrène ne furent jamais pavées, puisque chacune d’elles est formée de roc vif, et encore sillonnée de traces de chars.
A ces observations j’en joindrai une autre. Parmi les débris du temple on trouve un bas-relief en marbre, représentant une jeune femme nue jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse, et paraissant couronner un buste dont il manque la tête[275]. Cette jolie figure, dont les contours délicieux et la gracieuse disposition de la draperie rappellent le beau siècle de Périclès, pourrait représenter la nymphe Cyrène couronnant Apollon. Toutefois je me garderai d’insister sur la validité de ce rapprochement, plus susceptible d’affaiblir que d’appuyer les preuves positives que je viens d’exposer sur un des points les plus intéressants de l’histoire archéologique de la Pentapole.
Avançons maintenant dans les ruines de la ville par la rue de Battus. Cette rue qui sert aujourd’hui, comme dans les temps antiques, de communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon, est aussi celle auprès de laquelle on trouve les monuments les plus importants et les plus reconnaissables. On a à peine franchi la forte pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les ruines d’un amphithéâtre dont les marches inférieures sont enfouies dans la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des torses de statues, qui, d’après leurs graves attitudes et leurs larges draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes, on remarque un immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie vague avec les stèles égyptiennes, à cause d’un globe sculpté en relief au sommet du monolithe, ce dont je n’ai pu deviner ni l’objet ni l’emblême. Je doute d’ailleurs que ce monument et les colonnes qui l’entourent aient fait partie d’un édifice quelconque élevé en ce lieu même, car ils se trouvent dispersés au pied d’une colline couronnée d’une vaste enceinte et couverte de toutes parts de débris imposants. Quelques pas suffisent pour nous y rendre ; elle est à droite de la rue de Battus : nous y voici. Nous sommes sur le point le plus culminant de la plaine de Cyrène, et nous ne tardons pas à reconnaître autour de nous les ruines d’un _Cæsareum_, ou temple de César : l’inscription _Porticus Cæsarei_, gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est la preuve évidente.
Ce temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Des fragments d’inscriptions renversées, des blocs de pierre de diverse nature, intercalés dans ses assises, l’indiquent suffisamment. Quoique j’aie eu souvent l’occasion de faire cette observation, je la reproduis ici, parce que la cause s’y reproduit, pour ainsi dire, sur une plus grande échelle.
Les matériaux précieux, tels que le marbre, le porphyre et le granit, étrangers, je le répète, au sol de Cyrène, y étaient transportés de loin, et ils ne le furent probablement que sous les règnes brillants de l’Autonomie. On dut donc se servir, pour flatter la vanité d’un prince romain, des matériaux dont on s’était précédemment servi pour flatter celle d’un prince lagide, lesquels avaient sans doute déja été enlevés aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. C’est là l’histoire de l’archéologie de la Cyrénaïque, sanctionnée par la plupart de ses monuments ; c’est là la cause de sa dénaturalisation sur son propre sol ; en un mot, c’est là ce qui rend le plus souvent méconnaissables les débris épars des édifices antiques, et ce qui tromperait infailliblement celui qui, à l’aspect de leur confus mélange, voudrait assigner à l’ensemble une origine et une époque précises : ce serait, en d’autres termes, vouloir soutenir qu’un griffon est un aigle ou un lion.
Pour en revenir au temple de César, non seulement ses murs sont bariolés de dépouilles de divers âges ; mais parmi le grand nombre de ses colonnes dispersées çà et là sur le sol, il en est peu qui se ressemblent, soit par la forme, soit par la nature de la pierre. On en voit de rondes, de torses et de cannelées ; les unes sont en marbre blanc, les autres en granit rose, et d’autres en porphyre bleu. A ces détails, il faut en ajouter un plus intéressant, et qui me paraît évidemment se rattacher à ce temple. Hors de son enceinte, mais à soixante-dix mètres seulement vers l’ouest, on trouve le torse d’une statue colossale en marbre blanc, représentant un guerrier. La cuirasse, enrichie de sculptures d’un travail fini, est d’une belle conservation ; on y distingue les emblêmes suivants : au milieu du poitrail une figure de femme ailée, la tête couverte d’un casque, et tenant d’une main un glaive et de l’autre un bouclier, se tient debout sur une louve : il est presque inutile de dire que c’est là l’emblême de Rome la guerrière, portée par l’animal qui allaita son premier roi. Deux autres figures également ailées, sculptées latéralement à la précédente, paraissent représenter les génies qui présidaient aux destins de la ville héroïque. Les écailles semi-sphériques de la cuirasse qui recouvrent les bandelettes libyennes[276], contiennent aussi chacune des sculptures en relief, disposées symétriquement, parmi lesquelles on remarque des dauphins, les têtes de Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et autres symboles qui contribuent à orner ce beau torse sans trop le charger[277]. Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux monument, si l’on observe ses dimensions colossales et le fini du travail, il est hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en lui la statue de l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son apothéose, ont chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce champ avec les colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois l’éclat. Pour le coup, on excusera le voyageur s’il ne peut s’empêcher de réfléchir à la destinée subversive des grandeurs humaines, s’il ne peut s’empêcher de sourire à l’aspect de tant d’orgueil réduit à tant d’humiliation. Debout devant ce tableau philosophique, et seul être pensant au milieu d’un vaste désert, il serait disposé à dire là-dessus bien des choses ; mais par bonheur pour le lecteur qu’un laboureur nomade parcourt la plaine de Cyrène : sa charrue à laquelle est attelé un chameau en sillonne les champs ; elle s’approche du temple de César, heurte contre l’homme-dieu à demi-enfoui dans la terre, écorne l’image de Rome et de ses génies protecteurs. A cette rencontre, le Libyen pousse un cri rauque, et s’emporte contre la rocaille qui encombre ses guérets : l’Européen alors s’éveille ; il trouve dans ce nouvel accident un nouveau texte à ses réflexions ; mais auprès du susceptible nomade, il se garde bien de les faire à haute voix, et se décide enfin à aller rêver ailleurs.
A l’ouest du temple de César, on rencontre des ruines peu apparentes, mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Il est remarquable que leur situation s’accorde avec celle du temple d’Apollon, et, autant que l’on peut en juger par différentes inscriptions qu’on y trouve, elles appartiendraient originairement à une époque approchante. Le profond ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la Nécropolis, très-large vers le nord, se rétrécit insensiblement à mesure qu’il pénètre dans les ruines de la ville, puis il s’élargit encore, se dirige vers l’est, mais au lieu de présenter des rives abruptes, se perd en vallée légèrement ondulée. A un point qui se trouve en ligne parallèle avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui d’Apollon, on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étaiement moins considérable que celui de ce dernier temple, mais dont l’objet fut également de soutenir et de niveler le terrain d’une petite terrasse, qui contient aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris, plusieurs sont couverts d’inscriptions, dont une, gravée sur un beau pilastre, remonte peut-être à l’Autonomie, ou du moins n’est pas postérieure au règne des Lagides, mais elle n’offre malheureusement que des noms propres[278]. Une autre, publiée par M. Letronne, d’après la copie rapportée par Della-Cella, et appartenant, selon ce savant, à l’époque des empereurs, est ainsi conçue :
_Claudia Venusta, fille de Claude Carpisthène Melior (a élevé) à ses frais (la statue de) Bacchus, ainsi que le temple (où elle est placée)_[279].
Il paraît d’abord résulter de ce dernier document, que les débris que nous avons sous les yeux ne sont pas antérieurs à l’époque romaine, et que l’analogie de position et d’aspect, que j’ai cru entrevoir entre ces ruines et celles du temple d’Apollon n’est qu’accidentelle, et n’entraîne aucun rapport de contemporanéité. Cependant, loin d’être convaincu par de pareils indices, ils fournissent au contraire un nouvel appui à mes précédentes conjectures. L’inscription qui n’est pas postérieure au règne des Lagides, se trouve enfouie parmi les mêmes débris avec celle qui appartient à l’époque romaine : égale dissemblance entre une inscription et des preuves monumentales, auprès de la fontaine d’Apollon, et auprès de ce temple de Bacchus ; nouvelle preuve de ce que j’ai avancé en parlant du _Cæsareum_, et par conséquent, même induction qui me porte à croire qu’ici, de même que devant la fontaine d’Apollon, et sur la colline de César, il exista dans l’Autonomie ou sous les Lagides un temple ; que ce temple fut réédifié à l’époque romaine, et qu’il peut avoir changé à cette époque de destination, comme il peut l’avoir conservée.
Nous nous rendons de nouveau à la rue de Battus, auprès de laquelle une grande construction a frappé nos regards du haut du _Cæsareum_ ; et nous ne tardons pas d’arriver, en la suivant, auprès de l’immense édifice que nous avons aperçu. Un seul coup d’œil suffit pour dissiper les prestiges que s’était déja forgés notre impatiente curiosité : toutefois, si ces nouvelles ruines ne nous apprennent pas grand’chose pour l’histoire archéologique de Cyrène, nous trouvons qu’elles méritent du moins l’épithète que nous leur avons donnée. Elles présentent, en effet, une enceinte carrée ayant cent quatre-vingts mètres de long sur cent vingt- cinq de large. Cette enceinte est divisée en deux parties, dont une ne forme qu’un enclos sans traces de subdivisions, et l’autre était composée de quatre pièces voûtées, enduites de ciment pareil à celui des citernes : deux d’entre elles sont encore debout ; les lettres latines, marques de repère des architectes, dont chaque pierre est isolément empreinte, indiquent qu’elles sont de l’époque romaine. En outre, deux aqueducs venaient aboutir à cette construction : l’un y conduisait les eaux de la source de _Saf-saf_, bourg situé à quatre lieues à l’est de Cyrène ; et l’autre, par ses ramifications, paraît avoir été destiné au contraire à les répandre de l’édifice dans diverses parties de la ville. Ces observations portent naturellement à croire que ce monument dut être un immense réservoir construit au milieu de Cyrène, pour subvenir d’une manière plus commode aux besoins des habitants. Non que je croie que toute l’enceinte fut, dans l’antiquité, remplie d’eau ; la partie voûtée, d’ailleurs assez considérable par elle-même, me paraît seule avoir été réservée à cette destination. Cette supposition se change même en certitude, si l’on observe que les parois des voûtes, et non celles du reste de l’enceinte, sont intérieurement enduites de ciment.
Il serait superflu, ce me semble, de grossir cette description de l’énumération minutieuse de chaque agglomération de pierres que l’on rencontre en parcourant la plaine de Cyrène. Lorsque j’aurai dit qu’entre les monuments décrits s’élèvent çà et là des pans de murs, accompagnés de fragments de colonnes et de petits souterrains, ou bien des monceaux informes de débris de toute espèce, et que ces rocailles portent les noms modernes de _Mektelèh_, _Cheghièh_, _Bou-Ghadir_ et autres, je ne crois pas qu’en dissolvant ces précieux renseignements dans un fort grand nombre de phrases on m’en saurait bien bon gré. Le plan de ces ruines suffit pour dire ces choses, et il les dira du moins plus succinctement. Il vaut donc mieux que je m’arrête là, où je puis trouver quelques faits à glaner. Les rues de Cyrène sont devant moi ; je suis tenté de les parcourir ; mais, réflexion faite, les notions qu’elles donnent sont peu variées, et ne valent pas la peine d’être exposées comme je les ai recueillies, c’est-à-dire en traînant le lecteur pas à pas dans ces sentiers abandonnés : je préfère les lui résumer, et le laisser en repos.
Les rues de Cyrène, outre celle de Battus, sont au nombre de cinq ; une seule est dirigée de l’est à l’ouest : les quatre autres se prolongent irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles très-aigus. Elles sont toutes sillonnées de traces des chars antiques, ce que l’on observe partout où la roche s’y trouve dépouillée de terre. Une d’entre elles paraît néanmoins avoir été spécialement consacrée aux courses de chars : non seulement elle est plus large que les autres, et les traces y sont plus profondes et plus multipliées ; mais le mot ΙΠΠΙΚΟΣ profondément gravé en lettres de plusieurs pouces sur la paroi du mur de roche qui en forme un des côtés, indique assez clairement que ce lieu est un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses, il s’en faut de beaucoup ; l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur, et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Elles sont formées par intervalles, et selon la disposition du sol, tantôt de deux rangs de bornes équarries posées à des distances égales, tantôt d’un ou de deux murs de roche taillés à pic, mais peu élevés ; et d’autres fois par deux rives décrivant un faible talus. A moins que le terrain ne soit latéralement à la rue tout-à-fait uni, ce qui est rare, on y trouve des séries de grottes sépulcrales semblables à celles de la Nécropolis. De courtes inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement ou extérieurement : elles apprennent que le tel est mort il y a environ deux mille ans ; que ce tombeau est pour lui et les siens ; et rien de plus. Au-dessus des excavations et dans les endroits même qui en sont dépourvus, s’élèvent çà et là parallèlement aux rues des tombeaux élégants couverts en forme de toit, et surmontés infailliblement autrefois de statues. Indépendamment de ces mausolées, dont la situation au centre de la ville et la position élevée inspirent des idées touchantes, on voit aussi le long des rues une prodigieuse quantité de sarcophages monolithes de roche grossière ; en un mot, on peut dire que ces sentiers accompagnés de tant de témoignages de piété funèbre produisent, chacun en petit, à peu près le même effet que la Nécropolis produit en grand.
Dans l’espace qui les sépare, espace très-étroit comparativement à leur longueur, on trouve, de même que dans la partie septentrionale des ruines de la ville, de nombreuses agglomérations de pierres, débris de monuments réduits à cette dernière forme par les laboureurs qui cultivent la plaine de Cyrène. Il faut cependant en excepter quelques restes d’édifices. Tels sont les ruines d’un bain construit en briques, et conservant plusieurs pièces voûtées ; un stadium formé par de simples rangs de bornes semblables à celles des rues ; deux petits temples hypogées de l’époque romaine avec des emblêmes chrétiens ; et enfin plusieurs châteaux, dont deux entre autres sont situés à l’extrémité méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les rues en se joignant.
Le plus oriental de ces derniers, beaucoup plus considérable que les autres, est, si je ne me trompe, et sauf la restriction de réédification, celui que l’histoire a rendu célèbre par le siége de Thimbron, les révoltes des Cyrénéens contre les Lagides, le massacre des envoyés d’Égypte, et autres événements connus[280]. Dans son état actuel il présente tous les caractères de l’époque romaine, dont le plein cintre est mon indice ordinaire, et, je crois, le plus sûr. Ses murs sont défendus à chaque angle par un bastion auquel vient se joindre une forte courtine ; et six entrées, pareilles à celles que j’ai fait remarquer aux édifices romains du même genre, s’aperçoivent à la base de l’enceinte, autour de laquelle règne un large fossé entouré lui-même d’une enceinte extérieure.
Cette position du grand château de Cyrène à l’extrémité méridionale de la ville ne me paraît pas devoir surprendre. S’il est probable, comme je le démontrerai bientôt, que durant l’Autonomie, Cyrène n’eut point à redouter les incursions des Libyens ses voisins, il ne l’est pas moins qu’elle dut être forcée de les tenir en respect. Or, cette grande citadelle placée comme avant-poste vis-à-vis des bourgades indigènes de l’intérieur des terres, était bien propre, dans ces temps de force et de gloire, à répandre au besoin de son sein l’épouvante dans les plaines du sud, et à assurer à la brillante reine de la Libye au moins un empire d’éclat sur les hordes de Barbares qui l’entouraient. Mais lorsque, sous les préteurs romains, les temps furent devenus moins prospères, la citadelle dut également changer de destinée. Au lieu d’aider les Cyrénéens, comme dans l’Autonomie, à régner, sinon en souverains, du moins en seigneurs, sur les farouches Libyens, elle fut probablement réduite à servir de boulevart contre leurs attaques audacieuses. Sous ce dernier rapport, la position de la citadelle de Cyrène s’accorde parfaitement avec celle d’autres édifices semblables, que nous avons précédemment rencontrés dans des lieux éloignés du littoral. Sa réédification romaine est aussi un nouveau garant des inductions émises à ce sujet ; et cette réédification, jointe aux grandes dimensions de l’édifice et à l’aspect des nombreux débris de ses tours colossales qui couvrent maintenant le sol, sert, pour ainsi dire, de commentaire aux affligeantes narrations de Synésius ; elle en offre même des preuves si évidentes, qu’il devient presque superflu d’ajouter que dans toute la plaine qui s’étend au sud de Cyrène, et à une distance de quatre ou cinq lieues, chaque colline est couronnée des ruines d’un petit château, et que ces châteaux appartiennent tous à la même période de décadence et de détresse, à la période romaine. D’autres observations se rattachent au lieu où je me trouve, et me suggèrent d’autres rapprochements qui ne le cèdent pas, à mes yeux, en vraisemblance et en intérêt au précédent.
La rue finit auprès du grand château ; mais à ce point elle se change en chemin spacieux qui contourne brusquement vers l’est, conserve, pendant plusieurs lieues de distance, des traces d’anciens chars ou chariots, et conduit auprès des ruines de _Limniade_ et de _Thintis_. Il est important de dire que les autres rues de Cyrène ne sont pas, comme celle-ci, suivies de chemins qui paraissent avoir été frayés dans les temps antiques ; et quoique la conservation de celui dont il s’agit puisse être attribuée à sa direction orientale qui le fait servir par cette raison, de nos jours, de ligne de communication entre les habitants de Derne et les Scénites de Cyrène, néanmoins ce fait est remarquable, et aide puissamment aux conjectures que je vais émettre.
Non loin de la citadelle, et vers le côté méridional du chemin, on voit un endroit spacieux qui paraît avoir été ceint autrefois de bornes. D’immenses caroubiers dont le tronc principal, profondément crevassé par le temps, est entouré et quelquefois soutenu d’une nombreuse famille de rejetons devenus arbres vigoureux à leur tour, sont irrégulièrement groupés çà et là, et forment de ce lieu un petit parc délicieusement ombragé. Cette circonstance est d’autant plus frappante, que le reste de la plaine occupée par les ruines de Cyrène est tout-à-fait dépourvu d’arbres. D’après ces observations, ne serait-on pas porté à croire que ce fut dans ce lieu qu’exista le marché de Cyrène, cité par le chantre des Pythiques[281], si l’on se rappelle surtout que dans l’antiquité les marchés étaient toujours séparés de la ville ? Il faut remarquer en outre que la partie la plus habitée de la Cyrénaïque fut incontestablement la partie orientale : le grand nombre de ruines que nous y avons rencontrées, et la situation même de la métropole relativement à ces ruines, en sont des preuves palpables. Or, le chemin qui traversait, de ce côté, plusieurs villes et une infinité de bourgs et villages, rendait la localité dont il s’agit très-favorable, pour un pays agricole, à l’établissement d’un marché public ; et l’espèce de parc que je viens de décrire semble aussi avoir été nécessaire en été, sous le ciel brûlant de la Libye, pour abriter le peuple qui devait y venir de tous côtés étaler ses denrées.
Cependant, si ces conjectures sur le marché de Cyrène sont fondées, elles réfutent les idées que Thrige a émises à ce sujet sur la foi d’un voyageur dont j’ai naguère prouvé la crédulité, et que je trouve maintenant mauvais observateur. La longue série de grottes de la partie occidentale de la Nécropolis, précédemment décrites, et offrant, je le répète, la plupart des inscriptions tumulaires tant au dehors qu’à l’intérieur, ont paru à Lemaire autant de boutiques taillées dans le roc, et contenant des chambres et des fenêtres[282]. D’après ce témoignage que d’autres pourraient traiter d’erreur grossière, il n’est pas surprenant que le savant Danois ait avancé que le marché de la ville de Cyrène existait dans le lieu indiqué par Lemaire, et que ce lieu offrait une preuve de la grande activité du commerce des Cyrénéens[283]. C’est ainsi que les excursions rapides des voyageurs dans les contrées classiques, ne pouvant leur permettre que des aperçus superficiels, servent parfois à obscurcir l’histoire au lieu de l’expliquer.
Que si Lemaire, sans avoir aucune idée d’archéologie comparée, eût cependant donné quelque développement à ses descriptions ; s’il eût ajouté que ces boutiques se trouvaient sur le penchant abrupt de la montagne, qu’on ne pouvait y parvenir qu’en escaladant des ravins, ou en suivant un sentier très-étroit, il est hors de doute que, d’après ces indications, le profond érudit Thrige se serait bien gardé de placer dans ce lieu le marché d’une grande ville, où devaient arriver de tous côtés un grand nombre de charriots, où devait affluer une population agricole, commerciale et surtout très-riche. Ces considérations me font insister plus fortement sur la place que j’ai indiquée au marché de Cyrène, dans la plaine aux confins méridionaux de la ville, et me suggèrent encore une idée sur ce lieu, idée très-vague, il est vrai, et que je donne pour telle, sans pouvoir toutefois résister à l’attrait qu’elle me présente.
A l’extrémité de la rue, endroit non loin duquel, je suis forcé de me répéter, sont la citadelle et le marché de Cyrène, on trouve un groupe d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du travail, ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la Nécropolis. Pindare nous apprend que le tombeau de Battus premier fut placé à l’extrémité du marché de Cyrène[284] ; et Catulle rappelle évidemment cette tradition en parlant du tombeau sacré de Battus l’ancien[285]. Serait-ce céder trop facilement à mon penchant pour les hypothèses, si je supposais qu’un de ces tombeaux qui élèvent encore auprès du parc silencieux leur faîte décrépit, quoique sans doute réédifié, eût contenu primitivement les cendres du chef de la colonie de Théra ? J’ai cherché attentivement parmi les monceaux de débris qui encombrent les façades de ces tombeaux, et rien n’a pu aider à mes conjectures. Le nom de Carnéade, gravé sur un cube de marbre richement sculpté[286], a frappé mes yeux ; mais cette intéressante homonymie à laquelle j’aurais désiré m’arrêter, fait sourire involontairement l’esprit dans ces solitudes, sans pouvoir toutefois le convaincre.
Il me reste à parler d’un autre fait, entraînant d’autres identités, et se rapportant à la même époque que les précédentes. Pour en prendre connaissance, il faut que, du point où je me trouve, je traverse les ruines de Cyrène dans leur plus grande étendue ; que j’en franchisse l’enceinte présumée, et que j’arrive à l’extrémité occidentale de la Nécropolis.
J’ai fait mention des groupes d’arbres et d’arbustes qui ornent cette partie de la Nécropolis. Si l’on s’avance à travers le flanc de la montagne qui se prolonge vers l’ouest, le nombre de ces arbres augmente de plus en plus ; ils s’étendent même au-dessus du plateau dans l’espace de quelques minutes, jusqu’à ce qu’on rencontre un profond ravin, bordé de précipices et couvert d’une riche végétation. Cette forêt, la seule qui existe sur la plaine et aux environs de Cyrène, rappelle le bois que le pieux Battus fit planter auprès de la ville, et qu’il consacra aux dieux[287] ; rapprochement vers lequel j’ai été d’autant plus facilement entraîné, qu’un monument remarquable m’a paru l’appuyer. A l’extrémité de la forêt, et sur le flanc oriental du ravin qui lui sert de limite, on voit un sanctuaire creusé dans le roc, et le plus grand comme le plus pittoresque de tous ceux que j’ai vus dans la Pentapole. Des marches taillées avec un soin infini aident à y descendre de la plaine de Cyrène, comme à y monter du fond du ravin. Ces marches, assez larges pour que deux personnes puissent y passer de front, présentent le plus souvent une saillie hors du flanc du ravin, quelquefois y sont profondément creusées, et de telle manière qu’elles se trouvent enfouies entre deux murs de roche très-exhaussés.
A ces différences occasionées par les angles brusques du ravin, la nature et le temps en ont ajouté d’autres. Le ciel pluvieux de la Cyrénaïque et sa chaleur fécondante donnent à la végétation une telle activité, qu’elle se glisse partout, remplit chaque cavité, couvre chaque élévation. Elle paraît même vouloir lutter de force avec la dureté des rocs : elle leur dispute à chaque pas le terrain, les divise en mille parties, pénètre dans leurs moindres crevasses ; enfin, pour revenir à mon sujet, elle change de faibles arbustes en arbres vigoureux, et présente des troncs noueux, d’épais ombrages sur des massifs de roche auparavant nus et polis : tel se trouve en effet le bel escalier qui conduit au sanctuaire.
On pénètre dans l’hypogée par trois grandes marches, et l’on arrive dans une vaste pièce quadrangulaire, entourée d’un banc large et peu élevé ; au fond on voit un autel carré, au-dessus duquel est une grande niche réservée à la statue de la divinité qui présidait à ce lieu. Les plantes saxatiles, et celles principalement qui aiment les endroits humides et ombreux, couvrent à un tel point les parois de l’hypogée, qu’il faut les en enlever par touffes, afin de pouvoir déchiffrer les inscriptions dont ces parois sont couvertes. Après ce dépouillement que l’on fait à regret dans ce lieu antique, et comme si l’on portait sur ces champêtres décorations une main sacrilége, un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble des inscriptions suffit pour nous convaincre qu’elles appartiennent à des époques bien différentes entre elles. Elles bariolent en tous sens, et de la manière la plus irrégulière, le moindre recoin de l’hypogée : les unes sont gravées profondément en lettres de cinq ou six pouces ; les autres sont d’une écriture si fine qu’à peine sont-elles perceptibles ; et, considérées séparément, chacune d’elles est sans liaison avec celle qui la précède ou la suit, et ne forme jamais qu’une phrase très-courte, souvent tronquée par le temps. Puis on lit çà et là une foule de noms isolés, dont l’homonymie, quoiqu’elle ne soit peut- être qu’illusoire, produit néanmoins une agréable surprise : Tels sont ceux d’_Aristocle_, _Alexandre_, _Jason_, _Agathocle_, et autres.
En résumant ces documents intéressants, il en résulte que ce lieu était un temple hypogée consacré probablement à l’une des principales divinités de Cyrène, et que les étrangers venaient le visiter, comme pour acquitter un pieux devoir. Or, la situation de ce monument religieux auprès de la seule forêt que l’on trouve sur la plaine de Cyrène, me paraît s’accorder parfaitement avec l’objet et l’origine présumés de ce bois, qui remonterait par conséquent à la première phase de la colonisation grecque en Libye. Les cyprès majestueux qui le composent, seraient donc les descendants de ces arbres que le chef de la dynastie des Battiades consacra aux Dieux ! Et cette destination votive, fruit de la sage politique d’un roi populaire, aurait traversé les divers âges de la Pentapole : elle aurait survécu aux changements de gouvernement et de mœurs ; elle aurait été respectée par les maîtres successifs de cette contrée ; et n’aurait enfin échoué que contre la nouvelle religion de l’Orient, contre l’austère christianisme, dont ici, comme ailleurs, on retrouve les emblêmes dans de petites niches informes qui déparent l’entrée du vénérable sanctuaire.
Tels sont les tristes et rares débris que j’ai aperçus dans le lieu où s’élevait autrefois Cyrène, et le petit nombre d’identités historiques que j’ai pu établir sur eux avec quelque fondement. Pour donner une idée moins imparfaite de cette ville célèbre, et surtout de ses monuments, je voudrais en vain suppléer aux ravages du temps par les ressources que présentent ordinairement les livres, ces autres débris des âges antiques, je n’y trouve, à mon grand regret, qu’à glaner çà et là de stériles et ingrates notions.
Selon quelques auteurs, une ville nommée _Zoes_ ou _Zoa_ aurait existé antérieurement à Cyrène, et dans le lieu même où celle-ci fut bâtie. Les uns ont prétendu que cette ville fut fondée par Battus, et nommée par la suite Cyrène[288] ; et les autres, que Battus n’en fut que le second fondateur[289]. Mais plusieurs savants, entre autres Wesseling, Walckenaer, et notamment Thrige[290], ont suffisamment combattu cette opinion, et prouvé qu’elle n’avait d’autre fondement qu’une erreur philologique, laissée dans l’édition d’Hérodote de Valla. Je ne me fatiguerai pas non plus inutilement à éclaircir quelle fut la véritable origine du nom de la ville de Cyrène. Je laisserai à d’autres le soin de déterminer si cette origine vient du mont ou de la fontaine Cyré, comme le dit Callimaque ; si ce nom de Cyré est libyen ou grec, ce dont Mannert doute ; ou bien si Cyrène dut son nom à la fille du roi Hypsée, dont l’histoire, racontée primitivement par Pindare, fut expliquée ensuite de diverses manières par Diodore, Eustathe, Justin, Étienne, et devint surtout bien connue par les beaux vers de Virgile. Ce qui résulte d’incontestable de ces traditions obscures et compliquées, c’est que la ville de Battus fut bâtie sur le sommet de la montagne, et auprès de la belle fontaine que j’ai décrite ; que cette fontaine fut par la suite consacrée à Apollon, et que la ville fut nommée Cyrène, n’importe à nous qu’elle ait pris ce nom de la montagne, de la source, ou de la fille du roi Hypsée.
Il est aussi hors de doute que, si l’on en excepte Carthage, Cyrène dut être la ville la plus considérable de l’Afrique connue de l’antiquité : l’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours. Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une table, et à cent stades de la mer ; ce qui permit au célèbre géographe de l’apercevoir de son vaisseau dans un trajet maritime. De tels renseignements servent à toutes les époques : le temps n’y peut rien changer, aussi les avons-nous trouvés exactement fidèles. Nous n’en pouvons dire autant des édifices qui ont fait surnommer Cyrène la Magnifique, la très-bien Bâtie, la Ville au trône d’or[291]. Cependant, quoique nous n’ayons vu à leur place que des débris clair-semés et d’informes agglomérations de pierres, le grand nombre de tombeaux encore debout et l’élégance de leur architecture portent à croire le chantre des Pythiques, d’autant plus que l’histoire a pris le soin de faire mention de plusieurs de ces édifices.
Indépendamment des temples d’Apollon et de Bacchus dont j’ai parlé, nous savons par Hérodote qu’à l’est de Cyrène s’élevait une colline consacrée à Jupiter Lycéen[292], et probablement couronnée d’un temple. Pausanias nomme celui de Jupiter Olympien, et Tacite, celui d’Esculape, dans l’un desquels les Cyrénéens renfermaient leur trésor[293]. On peut citer encore ceux de Minerve, de Rhea, de Saturne, et enfin celui de Diane où l’on célébrait les fêtes _Artemitia_, instituées à Cyrène en l’honneur de cette déesse[294].
Ces temples, dit Théophraste, étaient construits en bois de thyon[295] ; et quoiqu’il soit permis de n’appliquer les expressions du naturaliste grec qu’à la charpente seule, et non à la totalité des édifices, néanmoins cet usage s’explique suffisamment par les grandes forêts de cet arbre qui couvrent les montagnes de la Pentapole, et par le défaut de marbre et d’autres matériaux précieux qui leur sont étrangers. En outre, cette importante tradition ajoute une nouvelle raison à celles que j’ai données relativement à la complète destruction des édifices de l’Autonomie. Si l’on se rappelle les fréquents incendies causés par les Barbares qui envahirent dans les quatrième et cinquième siècles les différents cantons de la Cyrénaïque septentrionale, et dont Synésius a tracé plusieurs fois l’affligeant tableau, on cessera assurément d’être surpris que les restes des temples échappés aux réédifications romaines, et construits en grande partie de bois résineux, soient devenus à cette époque la proie des flammes, au point que nous ne trouvions plus à leur place que des pierres éparses ; tandis que, dans d’autres contrées, des monuments qui remontent à une antiquité infiniment plus reculée, bravent et braveront encore long-temps les efforts des hommes et des siècles.
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[Note 265 : Traduction de M. Letronne, d’après une copie rapportée par Della-Cella (Annales des Voyag. par Eyriès et Malte-Brun, t. XVII, p. 337).]
[Note 266 : PIND. Pyth. IV.]
[Note 267 : CALLIM. Lavacr. Pallad.]
[Note 268 : Idem, Hymn. in Apoll.]
[Note 269 : HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 270 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 271 : Je suis ici, comme dans l’Introduction historique, la tradition d’Hérodote préférablement à celle de Callimaque, pour ce qui concerne la cause et les circonstances de l’arrivée de Battus à la fontaine d’Apollon. Selon Callimaque, ce fut un corbeau qui conduisit les colons de Théra auprès de cette fontaine ; et il n’est pas inutile de dire que cette tradition, comme la plupart de celles des anciens, est fondée sur une observation locale. Le corbeau est le seul oiseau que l’on rencontre partout en Libye, et particulièrement dans les zônes de sable. Or, cette remarque, qui me paraît propre à expliquer la tradition de Callimaque, peut expliquer aussi la raison pourquoi le corbeau, malgré son croassement et son noir plumage, fut par la suite consacré au dieu de l’harmonie, à Apollon, amant de la nymphe Cyrène.]
[Note 272 : CALLIM. Hymn. in Apoll.]
[Note 273 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 274 : Id. ibid.]
[Note 275 : Voyez pl. LX.]
[Note 276 : Hérodote affirme que les Grecs ont emprunté des Libyens l’égide de Minerve, originairement déesse de la peuplade des Auséens qui habitait les bords de la grande Syrte. Les femmes de ces Libyens, dit- il, et cette assertion est confirmée par Hippocrate et Apollonius de Rhodes, s’habillaient de peaux de chèvres, dont une partie, coupée en petites bandes, pendait sur leurs genoux en guise de franges, ce dont les Grecs ont fait des serpents. Le père de l’histoire a pris même le soin de faire remarquer que le nom grec Égide, vient de ces vêtements libyens (l. IV, 189).]
[Note 277 : Voyez pl. LIX.]
[Note 278 : C’est le jugement qu’en a porté M. Letronne ; voyez Nouv. Annal. des Voyages, t. XVII, p. 343.]
[Note 279 : Ouvrage cité, p. 340.]
[Note 280 : Voyez au surplus, pour ce qui concerne le château de Cyrène, DIODORE, l. XIX, c. 79 ; POLYEN, l. II, c. 28.]
[Note 281 : PINDARE, Pyth. IV.]
[Note 282 : Dans PAUL-LUCAS, t. II, p. 90.]
[Note 283 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 268, 277.]
[Note 284 : PINDARE, _loc. cit._ v. 124.]
[Note 285 : CATULLE, Od. VI, v. 6.]
[Note 286 : Voyez pl. LXV, fig. 4.]
[Note 287 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 288 : FRISCH. in Annotat. ad. Callim. Hymn. in Apoll. v. 88.]
[Note 289 : SCHNEID. ad. Pind. p. 134.]
[Note 290 : Histor. Cyren. p. 113.]
[Note 291 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 292 : HÉROD. l. IV, 203.]
[Note 293 : Dans celui de Jupiter Olympien, selon Pausanias (l. VI, c. 19) ; ou dans celui d’Esculape, selon Tacite. THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]
[Note 294 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]
[Note 295 : THEOPHR. Hist. plant. l. V, c. 5.]
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