CHAPITRE IX.
Région septentrionale de la Pentapole. — Sanctuaires. — _Erythron_. — _Naustathmus_. — _Ghertapoulous_. — _Zaouani_.
Fidèle à mon système, après avoir visité la partie méridionale de _Lameloudèh_, je m’avancerai dans le nord : des renseignements recueillis m’engageront cette fois à parcourir toute cette partie du littoral.
Jusqu’à présent nous avons vu dans la Pentapole des tableaux gracieux, mais non des images de grandeur ; nous avons vu des terres fertiles, d’agréables vallons, de limpides ruisseaux, et des bosquets plutôt que des forêts. Mais ces bruyantes cascades qui se précipitent du sommet des rochers ; ces épaisses lisières de hauts et majestueux cyprès qui couronnent les monts de leur teinte lugubre ; ces rocs caverneux qui s’entr’ouvrent pour découvrir à l’œil des tapis de verdure et de charmantes retraites ; ces épouvantables crevasses qui déchirent le sein de la terre, et la partagent en deux murs escarpés ; tous ces aspects imposants nous sont encore inconnus : tels sont néanmoins les magnifiques tableaux que va nous présenter la région septentrionale où nous allons pénétrer. Un site commode pour faire stationner ma caravane, me fut indiqué dans les gorges des montagnes au nord-ouest de _Lameloudèh_. A peine fûmes-nous éloignés de deux heures de ces ruines, que les vallées commencèrent à devenir plus profondes, les ravins plus escarpés, et que la végétation plus touffue se développa avec plus de force ; ensuite des gorges étroites succédèrent aux vallées, et nous arrivâmes au lieu désigné par les Arabes. Leurs rapports ne m’avaient point induit en erreur. La colline d’_el-Hôch_ domine par son élévation les hauteurs qui l’entourent, et se trouve détachée des défilés qu’elles forment, par les ondulations plus unies du terrain. Cette situation fut appréciée par les anciens habitants. Ils bâtirent une forteresse sur le sommet de la colline, et immédiatement au-dessous ils creusèrent un bel hypogée, qui, en raison de ses grandes dimensions et de la régularité du travail, est nommé par les Arabes _el-Hôch_ (l’habitation)[160]. Cet hypogée ne contient ni de subdivisions, ni de ces anfractuosités humides et sombres qui décorent aux yeux d’un Européen ces excavations antiques, mais en éloignent les Arabes par l’effet qu’elles produisent sur leur pusillanime imagination. Il présente une belle salle quadrangulaire, contenant dans le fond deux grandes niches, et ornée autrefois sur le devant de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. La nature a réparé toutefois ces outrages du temps : elle a remplacé les pilastres abattus par une double rangée de cyprès, dont le faîte pyramidal et le tronc bronzé de mousse forment un péristyle majestueux et pittoresque.
C’est là que vint s’établir ma caravane. Peu d’endroits jusqu’alors lui avaient offert un gîte si bien abrité ; elle put l’apprécier d’autant mieux que les orages se renouvelèrent bientôt avec plus de force ; mais déja je parcourais les environs.
Dans la partie septentrionale de la Pentapole le dromadaire devient une monture incommode et même dangereuse. Cet animal, si agile dans les plaines, est uniquement fait pour elles. Voyez-le partir, la tête haute, le nez au vent ; voyez le mouvement cadencé de son corps, les ondulations régulières de ses pates ; et vous diriez d’un navire dont le vent propice commence d’enfler les voiles : bientôt le vent redouble ; la proue enfonce dans l’onde qui jaillit écumeuse autour de lui ; il fend majestueusement la plaine liquide ; mais si le port apparaît, le nautonier prudent diminue de voiles, et l’impulsion reçue suffit pour le faire arriver. Ainsi, le dromadaire, d’abord lent dans sa marche, s’anime insensiblement : son cou, naguère relevé, rase déja la terre ; il franchit légèrement l’espace ; le sable vole autour de ses flancs échauffés ; il suit toujours une ligne directe ; et dans la fougue qui l’entraîne, si l’on veut terminer sa course, il faut la ralentir long- temps avant qu’on puisse l’arrêter.
On conçoit qu’avec de pareilles qualités, le dromadaire ne soit point fait pour les régions montueuses. Ses longues pates et le volume de son corps le rendent aussi peu propre à gravir une montagne, qu’à la descendre ; à franchir un ravin, qu’à traverser un torrent. Aussi, cet animal, si apprécié dans l’Arabie et les vastes plaines de l’Afrique, est-il dédaigné par les habitants de Barcah. Ils n’estiment que les chevaux, et sans doute avec raison, puisque, quelque dégénérés que soient les leurs de la race antique célébrée par Pindare, ils ont peut- être gagné en utilité ce qu’ils ont perdu en grace et en légèreté. Monté sur son cheval, l’Arabe de Barcah parcourt tous les cantons de sa contrée ; il visite les lieux les plus escarpés, et côtoie sans crainte d’affreux précipices. On ne guide point le cheval, la bride tombe sur son cou ; il choisit lui-même ses pas : le sentier est presque perpendiculaire ; la pluie en rend la roche glissante ; mais l’adroit animal grimpe, saute, et ne s’abat jamais. Ce n’est point encore ici le lieu de traiter ce sujet ; j’y ai été entraîné malgré moi ; mon inexpérience en est la cause. Cette inexpérience me porta à conduire dans la Pentapole les mêmes dromadaires qui m’avaient servi dans les déserts des Oasis. Je ne présenterai point pour excuse mon affection pour ces anciens compagnons de voyage ; cette raison, peu goûtée de la plupart des lecteurs, entraînerait une digression fort inutile, après celle-ci qui ne l’est guère moins, et que je termine enfin par ce qui aurait dû la remplacer. Durant toutes mes courses dans la région septentrionale de la Pentapole, j’empruntais des chevaux de la tribu auprès de laquelle je me trouvais. Le propriétaire m’accompagnait et me servait aussi de guide. Ce fut ainsi que je quittai ma caravane pour me rendre dans le golfe _Hal-al_.
Désirant moins d’avancer rapidement dans ces cantons montueux, que d’en connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée, prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature, j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé. Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines, j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les découvertes de l’art.
Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature.
Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents qui les agitent.
D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil, et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage ornement.
Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture. Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu.
La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour, c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit l’harmonie.
Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages, auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables. Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux.
Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance.
Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ; l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ; et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales.
Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de _Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous. Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture, et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant, comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques, attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures.
Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin, diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès toujours vert.
S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée _Natroun_ étaient devant nous.
Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination, ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer, car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises, sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie. Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes.
Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux, elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe, _Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon.
La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne _Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de _Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais, jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap _Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise, qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à _Erythra_, pour en approvisionner le navire[166].
Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament mon attention.
De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes, mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si souvent[169].
J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de _Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du littoral de la Cyrénaïque[173].
La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents, durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_.
Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire, il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ; il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi, qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants.
La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre- forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs, sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes nous aurons lieu de nous en convaincre.
Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne. Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué, tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne.
Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles. Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée, le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois excuse en faveur de l’utilité de l’avis.
Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux.
Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses détails).
A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane, on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et totalement rempli de têtes d’enfant.
Des monuments construits avec tant de soins, et un grand nombre de grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ; selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés, et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur ce vaste tableau d’un poétique désordre.
Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau, ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le port[174].
En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au _Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ; ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui, suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ?
Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les présenter séparément.
Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent.
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[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons (Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.]
[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire _Erythra_ en Libye.]
[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 164 : Voce _Erythra_.]
[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.]
[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P. Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver, dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge, c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.]
[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).]
[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le sable (IRIARTE, ibid).]
[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486).]
[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.]
[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2) par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M. Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).]
[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.]
[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il le place trop à l’orient.]
[Note 176 : Voce _Hieræa_.]
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