CHAPITRE II.
_Akabah-el-Soughaïer_. — _Kassaba-Zarghah_. — Lettres et signes sur les monuments. — _Parætonium_. — Tombeaux arabes. — _Apis_. — Les _Hedjadjs_. — Pluies.
Ptolémée fait mention de deux _Catabathmus_ dans la Marmarique[38] ; et ce nom qu’il donne à deux anciens bourgs désigne également, comme on sait, les vallées qu’ils dominaient.
Que les Arabes aient été guidés par cette tradition ou par le simple aspect des localités, il est toutefois remarquable qu’ils appellent aussi _Akabah-el-Soughaïèr_ et _Akabah-el-Kébir_, c’est-à-dire la petite et la grande descente, les mêmes lieux nommés _Catabathmus parvus_ et _Catabathmus magnus_ par le géographe d’Alexandrie.
Les collines de l’_Akabah-el-Soughaïer_ s’avancent dans la mer, où elles forment le cap _Kanaïs_[39], probablement l’_Hermæa extrema_ du même auteur ; leur direction est du nord au sud, et selon les Arabes, elles se prolongent par mamelons jusqu’à l’Oasis de _Gharah_, en décrivant une légère inclinaison vers l’ouest.
Ces collines, qui ont environ cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, sont pour ainsi dire le premier échelon des hauteurs qui s’élèvent progressivement jusqu’aux montagnes de la Pentapole ; nous les traversâmes le 14 à midi, et nous allâmes camper le soir auprès d’un torrent formé par les eaux des pluies.
Les deux rives du torrent étaient couvertes de camps d’Arabes ; la couleur foncée de leurs tentes contrastait avec le vert pâle d’une végétation naissante. La nature commençait à sortir de l’état de langueur auquel elle est réduite dans ces cantons pendant neuf mois de l’année. Les pluies pénétraient dans les crevasses de la terre endurcie par les rayons brûlants du soleil d’Afrique ; ces pluies bienfaisantes étaient attendues avec impatience, et leur arrivée était célébrée avec des transports de joie par ces Arabes errants dans une contrée où ne coule aucune rivière, où ne jaillit aucun ruisseau.
Qu’il est intéressant le spectacle qu’offrent ces habitants à cette heureuse époque de l’année ! Toutes les familles dispersées sur la lisière de terres qui s’étend depuis Alexandrie jusqu’au golfe de Bomba, se mettent alors en mouvement ; on se demande quels sont les lieux les premiers favorisés par les soins de la Providence : tel endroit est-il désigné, on s’empresse de s’y rendre ; chameaux et juments sont indistinctement employés à la charrue ; la terre est bientôt sillonnée, et reçoit le grain qui doit avec le lait composer la principale subsistance de ces peuples, barbares il est vrai, mais dont les mœurs sont hospitalières et simples.
Les eaux du torrent avaient attiré ce grand nombre d’Arabes que nous trouvâmes sur ses bords. Il régnait un tel contentement parmi eux qu’il se manifestait même dans leurs travaux. Ici l’on préparait les instruments aratoires ; plus loin on mesurait le grain qu’on allait ensemencer ; et ces apprêts se faisaient avec une vivacité et une joie extraordinaires chez des hommes naturellement graves et silencieux.
Les troupeaux surtout paraissaient avoir pris une nouvelle vie : on voyait le menu bétail bondir autour du torrent, se grouper autour des arbustes, tandis que le patient chameau, qui sentait ses flancs rafraîchis, oubliant sa masse et ses habitudes, gambadait lourdement dans la plaine.
Et ce contentement des hommes, ce bien-être des animaux, étaient causés par un spectacle si commun dans nos contrées, par un peu de verdure naissante, par une nappe d’eau roulant dans ce canton aride !
La satisfaction, même chez les peuples les plus sauvages, dispose à la bienveillance ; aussi fûmes-nous accueillis favorablement par ces pasteurs. Mon titre de chrétien ne produisit aucun mauvais effet ; je leur dis que nous nous rendions à Derne pour des affaires de commerce, et ils parurent le croire. Le cheik du camp voulut même célébrer notre arrivée par un repas splendide ; selon l’usage antique et toujours pratiqué par ces nomades, il fit immoler un mouton pour être servi en entier aux convives. _Ibrahim_, c’était le nom du cheik, me témoigna des égards et une franchise auxquels les Arabes ne m’avaient pas encore habitué. J’eus de nouveau l’occasion de remarquer que les idées de ces hommes gagnent souvent en justesse ce que l’éducation et la manière de vivre leur font perdre en étendue.
Les projets de _Mohammed-Aly_, et principalement son organisation des _Nizam-el-djédid_, étaient le sujet des entretiens de tous les habitants de la contrée. _Ibrahim_ me faisait quelques remarques judicieuses sur les événements qui se passaient en Égypte, et sur les suites qu’ils pouvaient entraîner, lorsque des objets plus intéressants que les discours politiques du cheik attirèrent toute mon attention.
Tandis que les femmes plus âgées faisaient les préparatifs du repas hospitalier, et qu’elles étendaient les tapis dans la tente, les jeunes filles, après avoir relevé les plis ondoyants de leur draperie, se dispersèrent dans les environs pour recueillir des herbes sèches et des broussailles, seul combustible dans un pays dépourvu d’arbres. Je suivais les mouvements rapides de leur taille svelte, la gaucherie pleine de graces de leur démarche ou plutôt de leur course ; j’écoutais avec plaisir leurs chants, dont les fortes intonations contrastaient avec des voix virginales.
Selon l’usage constant, une d’entre elles récitait toute la chanson ; ses compagnes ne répétaient que le refrain ; et tandis que celle-ci racontait, sur un air simple et peu varié, l’amour infortuné d’un jeune guerrier pour _Fatmèh, la plus belle des fleurs du désert_, mais appartenant à une tribu ennemie ; tandis qu’elle représentait l’amant, solitaire dans sa tente, devenu insensible à la vengeance, infidèle à _la loi du sang_, et laissant sa jument errer, sans soins, dans la vallée, les autres interrompaient de temps en temps ce récit, en répétant toutes ensemble _hia Alem ! hia Alem !_ ô amour ! Les chants avaient cessé, et la nuit avait succédé au riant tableau qui s’était offert à mes yeux. La simplicité, je dirai même le bonheur de la vie arabe, ne m’avaient jamais autant frappé ; et j’étais absorbé dans une foule d’idées dont je ne ferai pas l’inutile confidence au lecteur. La voix d’_Ibrahim_ vint enfin me distraire de mes réflexions, et le _bismillah_ nous invita à commencer le repas. Tous les notables du camp assistaient à ce festin ; et pendant qu’à la lueur des feux le cheik en faisait gravement les honneurs, les jeunes filles drapées comme des cariatides nous offraient le grand vase de lait, dans lequel nous buvions tous à la ronde... Mais il est temps que je termine ces détails, et que je reprenne le fil de mon récit.
Le 15, je quittai avec regret ces bons pasteurs qui nous avaient reçus avec tant de cordialité. Deux heures après notre départ, nous franchîmes une nouvelle chaîne de hauteurs, nommée _Mendar-el-Medah_, dont la direction est du N.-N.-O. au S.-S.-E. ; et de là je quittai avec M. Müller ma caravane, pour aller faire une excursion vers le sud dans la vallée _Thaoun_. Des ramifications de collines, les unes fertiles, les autres rocailleuses, occupent un espace de huit heures, depuis les bords de la mer jusqu’au _Bir-Thaoun_, situé à l’extrémité de la vallée qui porte le même nom.
Ce canton a dû être autrefois très-habité ; nous y aperçûmes fréquemment des traces de fondations ; mais aucun édifice n’est encore debout. De _Bir-Thaoun_, en suivant la direction N.-N.-O., nous arrivâmes, après sept heures de marche, auprès d’un monument remarquable, nommé _Kassaba_, _Zarghah-el-Ghublièh_ ; il est situé sur une élévation qui le fait apercevoir de très-loin. Cet édifice forme un carré régulier, dont chaque côté a 7 mètres 4 déc. de long sur 4 mètres 1 décim. de haut. Ses murs ont à l’extérieur un soubassement massif, au-dessus duquel prennent naissance des colonnes engagées et des pilastres. Le côté sud offre un encadrement en relief, qui représente une porte. (Voy. pl. IV, 2.) Mais l’entrée n’est réellement pratiquée qu’au plafond par une ouverture carrée d’un mètre 4 décim. La partie supérieure manque ; elle devait être couronnée par des frises dont on aperçoit encore les fragments dispersés aux alentours. Intérieurement il est vide, et depuis le sommet jusqu’à la base les assises s’écartent successivement, et lui donnent une forme oblique. Ce petit édifice, dans lequel je trouvai des débris d’ossements, que le contact de l’air réduisait aussitôt en poussière, fut sans doute un tombeau élevé sous le règne des Ptolémées.
A deux heures, au nord de ces ruines, on trouve un autre monument dont les proportions sont plus élégantes, et les pierres des assises plus petites que celles du précédent ; ses angles sont aussi ornés de pilastres, mais beaucoup moins massifs. Il est construit sur une espèce de grand piédestal, formé par quatre rangées d’assises disposées en escalier, et posées elles-mêmes sur un banc de roche qu’on a aplani à la surface, et taillé en guise de mur aux deux côtés de l’édifice. (Voy. pl. IV, 1.)
Ces ruines nommées également _Kassaba-Zarghah_[40], mais avec la désignation de _Baharièh_ qu’elles prennent de leur situation au nord des premières, ont au premier coup-d’œil une grande analogie avec les tombeaux que l’on rencontre en si grand nombre dans la Cyrénaïque. Toutefois, l’intérieur voûté et revêtu d’une couche de plâtre, en diffère tout-à-fait, et je doute que ce monument ait eu la même destination. Aux environs, on aperçoit des fondations d’une belle époque, et une grotte sépulcrale contenant des niches cintrées. Tous ces indices attestent dans ce lieu l’emplacement d’une ancienne ville, peut- être celle de _Gyzis_[41], dont le port, actuellement appelé _Mahadah_, se trouverait à peu de distance vers l’est. Avant de quitter ces ruines, je ne dois pas omettre de faire mention des signes que l’on y remarque.
Selon le plan que j’ai adopté, je préfère réunir les faits qui ont une liaison entre eux, et les offrir en masse, plutôt que de les exposer en détail et dans l’ordre des lieux où ils se présentent successivement. Cette méthode ôte peut-être à la relation d’un voyage une partie de l’intérêt local, en ce qu’elle ne met pas le lecteur immédiatement en présence des objets décrits. Mais elle me paraît plus succincte, puisqu’elle évite des répétitions, et mieux convenir aux observations, puisqu’elle les réunit et qu’elle en offre le résultat.
Rien en effet ne me paraît plus susceptible d’augmenter l’utilité d’un voyage, dans une contrée peu connue, que de comparer entre eux les divers objets qu’elle renferme, de suivre la chaîne des rapports que l’on découvre quelquefois entre les choses les plus contraires ; et quoique cet examen suivi n’ait souvent pour résultat que le doute, ce doute peut au moins nous conduire à découvrir la vérité.
C’est ainsi qu’en observant, pour la première fois, les signes que l’on voit sur plusieurs monuments de la Marmarique, je fus d’abord frappé de leur bizarrerie, sans être toutefois tenté, ainsi que l’a fait M. Scholz, d’y reconnaître les traces précieuses, quoique très-obscures, d’un langage inconnu. Dès que j’eus revu les mêmes signes sur de nouveaux monuments, et en dernier lieu sur les deux _Kassaba-Zargah_, non seulement je fus confirmé dans ma première opinion, mais je crus reconnaître leur vraie origine par les observations que je vais exposer :
Parmi ces signes, il faut d’abord distinguer les lettres grecques, avec lesquelles ils n’ont aucune liaison, et que l’on voit aussi quelquefois sur les mêmes monuments. Elles sont gravées régulièrement ou irrégulièrement, ou bien elles appartiennent à des époques plus reculées, telles que les suivantes :
[Symboles]
Ces lettres, que j’ai réunies ici, sont éparses sur différents édifices ; elles ne sont point des restes d’inscriptions, puisque on n’en voit jamais plus de deux sur la même pierre de l’assise, et qu’elles sont isolées et placées quelquefois à une grande distance entre elles. Selon toutes les probabilités, elles auront servi de marques de repère aux architectes qui ont élevé ces monuments.
Quant aux signes bien plus importants que ces lettres parce qu’ils n’appartiennent à aucun alphabet connu, et qu’ils ont fait naître une haute question de philologie, voici ceux que j’ai recueillis dans la Marmarique[42] :
[Symboles]
Ce que j’ai dit sur la situation des lettres se rapporte également à celle des signes, en ajoutant que ceux-ci sont beaucoup plus multipliés sur les différents monuments, et disposés toujours irrégulièrement et très-souvent en désordre ; que les uns sont frustes, tandis que les autres paraissent très-récents ; enfin, que les mêmes signes que l’on voit sur les édifices se trouvent quelquefois aussi sur des rochers, ce qui n’a pas lieu pour les lettres grecques. Après ces observations, il est inutile d’ajouter que ces signes ne peuvent être _les traces d’un ancien langage_, puisque leur situation respective ne permet pas de croire qu’ils aient pu former des mots.
Néanmoins, si la question de philologie, posée par mon prédécesseur, perd de l’intérêt qu’elle a dû exciter dans le monde savant, la solution de l’objet qui l’a suggérée ne reste pas moins à donner ? Cette solution paraît d’abord se présenter naturellement, en donnant à ces signes la même destination qu’aux caractères ; mais, si je ne me trompe, ce serait détruire une erreur pour lui en substituer une autre.
Que les érudits prêtent un moment d’attention à quelques observations, qui ne sauraient être remplacées par le secours de la science.
Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ont l’habitude depuis un temps immémorial de distinguer leurs tribus par des marques. Leurs troupeaux et principalement les chameaux en portent l’empreinte ; elle sert à les reconnaître lorsqu’ils s’égarent, ou qu’ils se confondent avec ceux d’une tribu voisine. Chaque tribu d’Arabes et même chaque subdivision ou branche d’une grande tribu, depuis la Barbarie occidentale jusqu’aux confins de la Syrie, ayant sa marque particulière, on conçoit qu’il a fallu varier ces marques à l’infini, et les rendre souvent très-compliquées.
Ainsi, lorsque la tribu forme une peuplade considérable, on ajoute à la marque générale d’autres indices accessoires qui servent à distinguer les grandes familles qui la composent, et par conséquent leurs propriétés.
C’est par cette raison que dans les tribus que j’ai connues, j’ai vu souvent la répétition du même signe distinctif, mais avec de légères différences, qui n’échappent point à l’œil exercé du Bédouin. Pour ne parler que des contrées qui nous occupent, ce signe [Symbole] et le suivant [Symbole], accompagnés d’un ou de plusieurs traits horizontaux [Symbole] ou perpendiculaires [Symbole] ou penchés, [Symbole], se reproduisent d’une manière très-variée : le premier, parmi les familles des _Harâbi_ ; et le second parmi celles des _Aoulâd-Aly_ ; j’ai remarqué que celui-ci [Symbole] est particulier aux _Sammalouss_, cet autre [Symbole] aux Arabes de la Syrte[43].
Il faut ajouter à ces observations, que les Arabes ont l’habitude de tracer la marque distinctive de leurs tribus sur les monuments, et même sur les rochers qui présentent une surface unie[44]. Lorsqu’ils voyagent, ils choisissent de préférence les lieux les plus écartés dans les déserts, pour y déposer le témoignage de leur passage ; et imitent en cela certains Européens qui croient _monumentaliser_ leurs noms, en les gravant profondément sur toutes les ruines qu’ils rencontrent.
Les édifices antiques et les rochers, que l’on trouve sur la route d’_Audjelah_ et aux environs de _Syouah_, sont couverts de ces marques, qui sont positivement arabes, puisque la plupart appartiennent à des tribus modernes. Elles sont tracées, il est vrai, d’une manière généralement plus irrégulière, et moins profondément, que le plus grand nombre de celles que l’on voit dans la Marmarique et dans la Cyrénaïque ; mais on peut observer que, ne faisant que passer dans ces lieux sauvages, les Arabes ne peuvent donner à ce petit trait de vanité, le même soin que dans les cantons plus fertiles, où cette occupation peut les aider à tromper la durée du temps, pendant que leurs troupeaux paissent dans les environs.
En un mot, quoique parmi les signes de la Marmarique et de la Cyrénaïque, il n’en soit qu’un très-petit nombre que je puisse affirmer être réellement arabes, néanmoins ceux-ci ont avec les autres une analogie si frappante, tant par leur forme que par leur disposition, qu’ils me paraissent avoir tous la même origine et la même cause. Les différences qui les distinguent, peuvent d’ailleurs être facilement expliquées, en supposant, avec vraisemblance, que plusieurs de ces signes aient été tracés par des Arabes étrangers, en traversant ces contrées, et que d’autres soient antérieurs aux habitants actuels, et appartiennent à des tribus maintenant éteintes. Cette dernière hypothèse est d’autant plus probable, que lorsque l’on connaît la scrupuleuse fidélité avec laquelle les Arabes modernes suivent les traditions de leurs ancêtres, on chercherait dans ces contrées les traces de ces anciens usages, si on ne les avait pas sous les yeux[45].
Le 16, après six heures de marche au N.-O. de _Kassaba-Zarghah_, nous arrivâmes auprès d’un port, qui présente une position maritime très- avantageuse. Sur ses bords de sable et couverts d’un lit d’algue, je vis les traces peu apparentes d’un ancien bourg, parmi lesquelles je ne distinguai qu’un grand mur d’enceinte, construit très-grossièrement, mais contenant des débris d’une belle époque.
Cet édifice fut élevé par les Arabes modernes, en partie avec les pierres d’anciens monuments ; et, selon mes guides, il servit long-temps de forteresse, alors que les _Aoulâd-Aly_ régnaient en souverains dans cette contrée. De cette construction frêle, mais spacieuse, il ne reste plus que quelques pieds au-dessus du niveau du sol. Je dirai bientôt la cause et l’époque de sa destruction.
Ce lieu est le célèbre _Parætonium_[46], connu de tous les anciens géographes, et souvent mentionné dans l’histoire. Le nom de _Baretoun_ que lui donne _Aly-Ghaouy_, n’est plus connu par les Arabes actuels ; ils lui ont substitué celui de _Berek_, qui n’offre qu’un léger rapprochement avec le nom ancien.
Plus d’un titre contribua à illustrer cette ancienne ville, soit qu’on la considère comme la capitale du nome Libyque[47], et ensuite comme boulevard de l’empire romain en Égypte[48], soit qu’on se rappelle qu’elle servit d’asile à la fuite d’Antoine et de Cléopâtre[49], et surtout qu’elle fut le point de départ d’Alexandre pour se rendre au temple de Jupiter Ammon. _Parætonium_, autrement appelé _Ammonia_, entouré de collines rocailleuses et stériles, ne dut apparemment la célébrité dont il jouit dans l’antiquité, qu’à son port bien abrité par une ligne de gros rochers, et dont la circonférence, au rapport de Strabon[50], était de quarante stades. Les temps modernes viennent à l’appui de cette observation, puisque de tous les anciens ports de la Marmarique, celui de _Berek_, encore très-spacieux de nos jours quoique en partie envahi par les sables, était le seul qui attirât, naguère même, quelques djermes arabes, et occasionnât un peu d’activité et d’abondance, au milieu de la tristesse et de l’isolement qui l’entouraient.
Les _Aoulâd-Aly_ en avaient fait l’entrepôt de leur commerce, et plusieurs de leurs cheiks s’y étaient établis. Ceux-ci habitaient cette grande masure dont j’ai fait mention, qu’ils appelaient orgueilleusement _el Kala’h_, la citadelle ; de même qu’ils donnaient le nom de jardins à quelques bouquets de palmiers entretenus à force de soins, et dont il ne reste plus que des rejetons. Les environs de _Berek_ étaient alors couverts de camps nombreux, qui se renouvelaient pendant toute l’année. Les caravanes de _Syouah_ et d’_Audjelah_ y apportaient leurs dattes, et les habitants des points les plus éloignés de la Marmarique venaient échanger dans ce port leurs laines et leurs grains, contre les _ihrams_ et les _tarbouchs_[51] de Derne et de Tripoli, ou contre les toiles, les armes et la poudre d’Alexandrie.
Mais les projets du Pacha d’Égypte ne s’accordaient point avec l’indépendance des _Aoulâd-Aly_ ; il voulut la détruire : la ruse et la force furent tour-à-tour employées ; il attira les principaux Cheiks à sa cour ; les fortifications furent détruites ; en un mot, cédant au génie de cet homme extraordinaire, les _Aoulâd-Aly_ se virent forcés d’échanger _Berek_ pour Damanhour et Alexandrie[52]. Dès-lors les vents du désert couvrirent de sables ces restes de culture et d’habitations qui seuls, dans tout ce littoral, n’étaient pas encore devenus leur proie.
Auprès des monuments de la Marmarique, et surtout auprès de ceux situés sur des élévations, il est rare de ne pas voir des tombeaux arabes. Cet usage est remarquable, en ce qu’il paraît tout-à-fait contraire aux idées religieuses des habitants.
Selon leurs fausses traditions, auxquelles néanmoins ils ajoutent la plus grande foi, tous les monuments anciens ont été construits par des chrétiens, toutes les villes maintenant en ruines ont été habitées par eux. Or, comment concilier l’aversion qu’ils portent au nom de chrétien, et le dédain qu’ils témoignent pour leurs travaux, avec cet usage constant d’ensevelir les restes de leurs parents et de leurs amis, auprès de ces mêmes monuments dont ils méprisent et les auteurs et l’objet ? Je laisse à d’autres le soin d’expliquer la cause d’un choix si contradictoire avec le fanatisme et le génie destructeur qui caractérisent généralement ce peuple.
Le peu d’art que les Arabes mettent à construire leurs tombeaux, contraste singulièrement avec les anciens édifices auprès desquels ils les placent. Dès que le corps est couvert de terre, les honneurs tumulaires se bornent à l’entourer d’un petit mur, ou d’une simple rangée de pierres en forme elliptique. Un éclat de roche brut, ou taillé en guise de turban, indique par la place qu’il occupe, celle où se trouve la tête du défunt. (Voyez pl. IV, 2.) Leur attention à ne point couvrir de pierres le corps même, a un but qui n’est pas dénué d’intérêt : _Que la terre lui soit légère !_ Telle est la prière qu’ils adressent au prophète ; et c’est afin d’en suivre le sens littéral, qu’ils écartent soigneusement du corps tout objet qui pourrait être trop lourd.
On voit quelquefois, dans ces déserts, des tombeaux construits avec plus de soin ; ils ont toujours la même forme, mais ils sont plus élevés, et les pierres sont liées avec du ciment. Ces tombeaux renferment le corps des Cheiks ou Santons. Il est d’usage parmi les voyageurs, et surtout parmi les _Hadjis_[53], de s’arrêter dans les lieux où ils sont situés, d’implorer la protection du Cheik défunt, et de réciter auprès de ses mânes quelques versets du Coran.
Je vis à _Berek-Marsah_ un de ces tombeaux ; il est de grand renom parmi les habitants de la contrée. La vue des offrandes pieuses qui couronnaient la tombe révérée, m’offrit un spectacle curieux dans ce lieu solitaire : des lampions que les Arabes venaient allumer lors des grandes fêtes, et des étoffes de différentes couleurs, suspendus ensemble à des bâtons, s’agitaient dans l’air, et se confondaient souvent avec les tresses de cheveux que les femmes bédouines y avaient déposées ; des verreries, des œufs d’autruche, et d’autres offrandes encore plus bizarres que j’y remarquai, attestent la pauvreté de ces nomades et leur aveugle crédulité.
Le 17, en nous dirigeant toujours vers l’ouest, après trois heures et demie de marche dans un terrain rocailleux, nous arrivâmes à _Boun- Adjoubah_, vallée fertile, bornée du côté de la mer par une dune de sables, et par des collines peu élevées du côté opposé.
Nous retrouvâmes dans ce lieu des palmiers dans tout le développement de leur végétation ; hors quelques rejetons à _Berek-Marsah_, nous n’avions plus revu cet arbre depuis notre départ d’Alexandrie. Des bouquets de figuiers, groupés avec les dattiers, donnaient à cette vallée un aspect pittoresque, et surtout agréable pour nos yeux, habitués à la nudité du désert que nous avions parcouru.
Je comptai jusqu’à dix puits creusés à 20 mètres de profondeur, et contenant une eau très-douce ; deux piliers, construits par les Sarrasins, s’élèvent à leurs côtés ; un soliveau fixé entre eux sert encore à placer la corde pour puiser l’eau.
Les Arabes modernes ont entouré ces puits de murs, tant dans l’intention de les garantir de l’invasion des sables, qu’afin de clore de petits jardins maintenant abandonnés.
Sur la colline qui borde la vallée au sud, sont les vestiges de deux édifices, dont il ne reste plus que les fondations. Une de ces ruines s’appelle _Kassr Bou-Souéty_, du nom d’un cheik arabe du corps des _Acheibeât_. Ce cheik a long-temps résidé dans ces lieux, où, par le secours des puits, il faisait cultiver des jardinages, et soignait les palmiers et les figuiers qu’on y voit en grand nombre.
J’ai dit plus haut que _Berek-Marsah_ était habité lorsqu’il était l’entrepôt du commerce des _Aoulâd-Aly_. La fertilité de la vallée de _Boun-Adjoubah_, et sa proximité de _Berek_, attiraient auprès d’elle une grande partie des camps qui couvraient alors cette partie du littoral. _Bou-Souéty_ s’était fortifié dans les ruines de ce dernier lieu, mais ces frêles fortifications furent détruites, et ses habitants éprouvèrent le même sort que ceux de _Berek_, lors de la catastrophe dont j’ai fait mention.
La position avantageuse de _Boun-Adjoubah_, ses puits nombreux, les traces d’anciennes habitations, et sa distance de _Parætonium_[54], autorisent à reconnaître dans la situation de ce lieu celle du bourg _Apis_, consacré à la religion des Égyptiens.
Suivant Scylax, _Apis_ était la limite de l’Égypte ; il est remarquable que _Boun-Adjoubah_ sert encore aujourd’hui de point de démarcation entre le gouvernement d’Égypte et celui de Tripoli. Il serait curieux de connaître la cause du choix que les modernes ont fait de ces limites : au premier abord, elle offre un nouveau témoignage aux nombreuses preuves que nous pouvons citer, sur le respect que les habitants conservent pour les anciennes traditions.
Nous quittâmes _Boun-Adjoubah_ dans la même journée du 17 ; à trois heures de distance, à l’ouest, nous traversâmes un profond ravin nommé _Arghoub-Souf_, à l’embouchure duquel est un petit port (_Marsah- Lebeïth_).
Le pays que nous parcourions, depuis la petite _Akabah_, avait presque toujours le même aspect et le même caractère : des terres argileuses, mêlées avec du sable qui leur donne une couleur jaunâtre, et plus ou moins rocailleuses, nous offraient à chaque instant des traces d’anciennes habitations, des citernes à sec ou dont le plafond était écroulé. En général, le sol de la petite _Akabah_ est plus élevé, et sa surface est plus inégale que celui de la vallée Maréotide. Les terres labourables y sont plus souvent croisées par des élévations stériles et rocailleuses. Cette disposition du terrain continue à être la même durant seize heures de marche, depuis _Marsah-Lebeïth_ jusqu’à _Chammès_, où nous arrivâmes dans la soirée du 18, sans avoir rien vu de remarquable en parcourant cette distance.
Dans ce dernier lieu est un château sarrasin, connu par Edrisi[55] sous le nom de la tour _Alschemmas_. Ses murs, construits très-grossièrement, conservent encore toute leur hauteur ; intérieurement, il est divisé en trois pièces ; deux canons de fer sont à demi enfouis parmi les décombres. Des puits très-profonds, et sans doute antérieurs au château, attirent auprès de _Chammès_ tous ceux qui traversent cette contrée.
Parmi ces voyageurs, il en est une classe dont j’aurais déja dû faire mention, d’autant plus que leur fâcheuse rencontre m’avait plus d’une fois causé des inquiétudes qui se renouvelèrent plus vivement encore à _Chammès_. Ces voyageurs, nommés _Hedjadjs_, pélerins, viennent de divers points de la Barbarie, et se rendent à la Mecque pour y visiter le tombeau du Prophète, ou bien ils retournent de leur voyage, qui le plus souvent n’est rien moins que pieux.
Ce sont, la plupart, des gens de la dernière classe du peuple, et des paresseux qui préfèrent les hasards d’une vie errante et parasite aux soins de se procurer par le travail une existence dans les villes.
Réunis en nombre indéterminé, ordinairement de dix à quinze, n’ayant pour équipage que deux peaux destinées à contenir l’eau et la farine ; le corps drapé par un _bernous_ (Voy. pl. IV, 2), ils se répandent dans les déserts, infestent les contrées qu’ils parcourent, ne suivent aucune direction dans leurs courses vagabondes, accostent tous ceux qu’ils rencontrent, et passent ordinairement la nuit dans les tentes des Arabes, où ils reçoivent l’hospitalité, eu égard à leur prétendue destination.
Malheur au voyageur isolé, qu’un funeste hasard fait tomber au milieu de ces troupes de _hedjadjs_ ! Ils lui demandent d’abord, au nom du Prophète, à partager ses provisions de bouche et quelquefois même ses vêtements. Si celui-ci refuse, et s’il oppose de la résistance, c’est pis encore : ils tirent de dessous leur draperie un couteau à deux tranchants dont ils sont toujours munis ; ils entourent de tous côtés l’infortuné voyageur, afin qu’il ne puisse s’enfuir ; et bien souvent, après l’avoir dépouillé totalement, ils ne lui font pas grace de l’existence.
Peu de jours s’étaient passés, dans le cours de notre voyage, sans que nous eussions rencontré des bandes de ces pélerins ; on m’avait mis en garde contre la perfidie de leurs intentions, et je devais employer la plus grande fermeté pour les faire éloigner de ma caravane. Il était plus difficile de s’en débarrasser lorsque nous étions campés ; il fallait alors les menacer de faire feu, et ce n’était qu’après nous avoir accablés d’invectives que notre bonne contenance les engageait à nous quitter.
On demandera pourquoi les Arabes permettent que ces vagabonds commettent avec impunité de pareils désordres ? On peut répondre que le fanatisme est le plus puissant des palliatifs, et que le voyage des _hedjadjs_ étant considéré comme œuvre sainte, on devient moins rigoureux sur les moyens qu’ils emploient pour l’exécuter. D’ailleurs, lâches comme tous les malfaiteurs, ils n’attaquent jamais que des personnes isolées, ce qui aide à-la-fois la poltronnerie des coupables et les dérobe plus facilement aux investigations des habitants. Il faut aussi ajouter que dans le nombre de ces pélerins il en est, mais bien peu, dont les intentions sont réellement pieuses et qui ne commettent jamais de mauvaise action.
On ne doit pas confondre avec ces _hedjadjs_ des pélerins d’une classe plus élevée, que l’on désigne par le même nom. Ceux-ci forment des caravanes quelquefois très-nombreuses, surtout celles qui viennent de Maroc et de Fez. Elles s’élèvent parfois à deux ou trois cents personnes, parmi lesquelles on compte souvent des femmes, et à trois ou quatre cents chameaux. Ce voyage leur offre un double but : le zèle religieux s’y trouve concilié avec le gain, et en accomplissant un pieux devoir, ils ont l’avantage de vendre à haut prix leurs marchandises au Caire et dans les autres villes qu’ils rencontrent sur leur passage.
Depuis notre départ d’Alexandrie, nous avions souvent essuyé des pluies, mais de courte durée ; elles ne commencèrent à nous incommoder par leur continuité qu’à _Chammès_, et après avoir quitté ce château elles devinrent si violentes qu’elles interrompirent tout-à-fait notre voyage. Malheureusement, aucune élévation ne se trouvait ni aux environs, ni au lieu même où nous fûmes surpris par l’orage. Obligés à nous arrêter, il nous fallut poser les tentes dans une plaine argileuse, où nous ne pûmes pas même réunir assez de pierres pour dresser un tertre afin de nous garantir de l’inondation qui devint bientôt générale.
Ces contrariétés me prouvèrent dès-lors que presque tous les usages des Arabes sont le fruit d’une expérience réfléchie, et qu’un Européen doit bien se garder de juger de leur importance avant d’avoir pu apprécier leur utilité. Les Arabes nomment souvent leurs tentes _biout_, maisons : il m’était arrivé plus d’une fois de les plaisanter sur la dénomination qu’ils donnaient à quelques lambeaux de toile ; d’autant plus, leur disais-je, que loin d’offrir des pavillons élégants comme celles des Osmanlis, leurs tentes écrasées contre le sol, ressemblent de loin plutôt à des taches noirâtres qu’à des habitations humaines.
J’appris dans cette circonstance à mieux réfléchir sur la valeur des termes que ces hommes simples adaptent si bien à leurs usages ; et je dus avouer aux Arabes qui m’accompagnaient que, non seulement leurs tentes méritaient le nom de maisons, mais qu’elles leur étaient préférables pour des nomades, puisqu’elles ont tous les avantages de ces dernières, sans en avoir les inconvénients.
Spacieuses, mais très-basses, ces tentes résistent à la force du vent par leur forme aplatie ; de même que par leur tissu épais, de poil de chameau, elles assurent à la famille arabe et à son modeste mobilier un abri impénétrable aux pluies de longue durée.
Habitué par mes précédents voyages au climat sec et au ciel toujours serein du désert libyque, je me servais de tentes turques à _choubak_ et à _touslouk_. Celles-ci ont un dôme exhaussé, qui favorise dans l’intérieur la circulation de l’air, tandis que leur tissu de coton et d’une blancheur éclatante repousse les rayons du soleil. Ces qualités, précieuses dans les sables brûlants de l’intérieur de la Libye, devenaient funestes dans les cantons pluvieux de la Marmarique. Aussi, malgré nos précautions, nous fûmes souvent obligés de redresser nos tentes qui nous ensevelissaient sous leur volume humecté.
Les orages se succédèrent sans interruption pendant les journées des 19, 20, et 21. Ce mauvais temps prolongé fut la cause première de la longue maladie de mon compagnon de voyage, M. Müller. En vain nous cherchâmes à nous préserver de l’humidité avec des lits de broussailles ; nos draperies de laine étaient tellement trempées que nous ne pûmes parvenir à les sécher.
La saison dans laquelle nous voyagions présente encore un autre inconvénient pour parcourir ce pays ; c’est la nature argileuse des terres, qui deviennent, après de fortes pluies, très-glissantes et presque impraticables pour les chameaux chargés. La nature a créé cet utile animal afin d’aider l’homme à traverser les vastes solitudes occupées par les sables ; sa pate large, cartilagineuse, et dépourvue de sabot, foule sans fatigue les plaines sablonneuses, tandis qu’elle est mal assurée, et qu’elle glisse sur des terres humides, ou se blesse en heurtant les pierres d’un chemin rocailleux.
Ce même motif rendit la marche de la caravane lente et souvent interrompue, lorsque nous pûmes enfin quitter ce lieu, le 22. Heureusement, après avoir fait avec peine quelques lieues de chemin, le sol, à l’approche de la grande _Akabah_, devint plus sablonneux et nous permit de suivre notre marche ordinaire.
Le 23, nous passâmes auprès du _Kassr-Ladjedabiah_, situé à vingt-quatre heures de _Chammès_. Ce monument, un des plus considérables que j’aie vus dans la Marmarique, fut élevé par les Sarrasins. Ses murs conservent encore toute leur hauteur ; ils sont construits en belles assises, mais dépourvus de tout ornement d’architecture : deux tours carrées sont aux angles du côté ouest ; intérieurement est un puits, et l’on voit des escaliers pratiqués dans l’épaisseur des murs pour arriver au sommet.
Les grandes dimensions de cet édifice, qui fut probablement un château fort, donnent une haute idée de l’ancienne puissance des princes arabes dans cette contrée ; et par sa situation à quatre heures des plus hautes montagnes de la Marmarique, et à une égale distance de la mer, il paraît avoir été destiné en même temps à défendre le littoral et à protéger l’intérieur des terres contre une invasion venant de l’Ouest.
Entre _Ladjedabiah_ et l’_Akabah_ est un puits qui appartient à la même époque que celle du château ; l’eau en est excellente : nous en fîmes une abondante provision, et allâmes camper à peu de distance dans une vallée non loin du mont _Catabathmus_.
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[Note 38 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 66. POLYB. Excerp. CXV.]
[Note 39 : Depuis _Abousir_ jusqu’à la grande _Akabah_ le rivage est le plus souvent formé par une digue de sables blanchâtres ; je n’ai pu vérifier si les bords du cap _Kanaïs_ offraient un endroit quelconque dont le sol fut tellement blanc, qu’il lui ait fait donner, dans l’antiquité, la dénomination spéciale de _Leuce-Acte_.]
[Note 40 : Le mot _kassaba_ signifie, en arabe, un bourg ou un village.]
[Note 41 : Je lis _Gyzis_ dans Cellarius ; d’Anville écrit le nom de ce lieu, _Zygis_ ; l’anonyme _Zygren_, et il le place à sept stades de _Leuce-Acte_.]
[Note 42 : M. Scholz a donné dans son ouvrage (Voyag. d’Alex. à Paræt. p. 56) la plupart de ces signes.]
[Note 43 : Les Arabes placent ces marques sur les chameaux avec un fer chaud, et de manière qu’elles soient visibles, lors même qu’ils sont chargés. On les voit toujours sur la tête de l’animal ; mais lorsqu’elles sont compliquées, elles sont distribuées sur l’épaule, la mâchoire et le museau. C’est encore par la place que ces marques occupent sur ces différentes parties du corps du chameau, que les Arabes distinguent leurs tribus.]
[Note 44 : Cette remarque, que j’avais déja faite en divers endroits, me frappa d’une manière plus évidente encore à Cyrène. Plusieurs fois, en traversant les ravins de la Pentapole, le guide _Harâbi_ qui m’accompagnait s’est écrié, en me montrant de ces signes tracés sur les rochers : _Allah inallou el-nicham dè ; hamdou-lillàh el Aoulâd-Aly khallou belednah_. « Maudite soit cette marque ! grâces à Dieu, les Aoulâd-Aly ont quitté notre pays. »]
[Note 45 : J’avais rédigé cette partie de ma relation, lorsque MM. Denham et Clapperton ont publié leur important voyage dans l’intérieur de l’Afrique, conjointement avec celui de feu M. Oudney. Les détails que contient cet ouvrage sur certaines _lettres_ des _Touariks_, me paraissent avoir assez d’analogie avec les signes dont je viens de faire mention, pour m’engager à exposer quelques idées à ce sujet. Je me servirai de la traduction française de MM. Eyriès et de La Renaudière ; son exactitude est plus que suffisamment garantie par les noms des deux savants traducteurs.
Voici les lettres des _Touariks_, avec l’interprétation de leur son, telles que les voyageurs les ont publiées :
[Lettre tifinagh] Yet.
[Lettre tifinagh] Yout.
[Lettre tifinagh] Youf.
[Lettre tifinagh] Yow.
[Lettre tifinagh] Ê.
[Lettre tifinagh] Yib.
[Lettre tifinagh] Yes.
[Lettre tifinagh] Yim.
[Lettre tifinagh] Yiche.
[Lettre tifinagh] Yiu.
[Lettre tifinagh] Youz.
[Lettre tifinagh] Jz.
[Lettre tifinagh] ...
[Lettre tifinagh] You.
[Lettre tifinagh] Yid.
[Lettre tifinagh] Yir.
[Lettre tifinagh] Yei.
[Lettre tifinagh] Yaï.
[Lettre tifinagh] Yin.
M. Oudney vit pour la première fois plusieurs de ces caractères sur un monument romain, à _Germa_, dans le Fezzan (t. I, p. 65), et dans la suite il en trouva un plus grand nombre tracés sur les rochers, dans tous les lieux fréquentés par les _Touariks_ (_id._ p. 68 et 105). Il remarqua que quelques-uns de ces caractères avaient évidemment plusieurs siècles, et que d’autres étaient très-récents[a] (_id._ pag. 69) ; enfin il fit la rencontre d’une personne qui en connaissait plusieurs, mais il lui fut impossible de trouver quelqu’un qui les comprît tous (_id._ page 70), ni un seul livre écrit dans cette langue (_id._ p. 99). Cette découverte, ajoute-t-il, mit son esprit en repos sur ce sujet.
M. Oudney a négligé de nous apprendre si ces caractères formaient des inscriptions suivies : il dit, il est vrai, qu’ils sont écrits indifféremment de gauche à droite, ou de droite à gauche, ou horizontalement ; ce qui, loin de prouver aucune série réelle entre eux, semble indiquer, au contraire, dans la position de ces _lettres_, le même désordre que j’ai observé dans celle des _signes_. Des indigènes ont articulé devant les voyageurs le son de ces caractères, mais aucun ne les connaissait tous, et néanmoins M. Oudney a observé que plusieurs paraissaient tracés très-récemment. Or si personne parmi les _Touariks_ ne connaissait toutes ces lettres, comment pouvaient-ils en faire usage ? et s’ils en faisaient usage, n’auraient-ils eu d’autres livres que des rochers ?
Remarquons maintenant que tout ce qui paraît invraisemblable comme _lettres_ d’un alphabet, s’explique naturellement comme _signes_ de tribus arabes.
Presque tous les _Touariks_ sont nomades, assure M. Oudney (t. I, p. 71). J’ai dit que tous les nomades d’Afrique[b] et de plusieurs autres pays, ont l’habitude de distinguer leurs tribus par des marques qu’ils tracent très-souvent sur les monuments et sur les rochers ; il ne me paraîtrait donc point surprenant que les _Touariks_ eussent multiplié les marques de leurs tribus sur des rochers, puisqu’ils préfèrent les lieux solitaires, et qu’ils ont souvent cherché un asile dans les montagnes (_id._ pag. 71).
On a trouvé ces _lettres alphabétiques_ dans les déserts, chez des _nomades_, et non dans les villes chez des hommes sédentaires. Les indigènes n’en connaissaient qu’un certain nombre ; les unes paraissaient très-récentes, et les autres très-anciennes : rien de plus naturel, si l’on suppose que ces marques, comme celles que j’ai vues, appartiennent à des tribus de diverses époques.
Enfin, pour terminer ces comparaisons, M. Oudney n’a pu trouver aucun livre écrit en _caractères touariks_, de même que M. Scholz a cherché inutilement dans la Marmarique[c] une inscription entière en _signes_ dont plusieurs sont positivement arabes.
Je n’ignore point qu’il est des personnes tellement idolâtres de tout ce qui appartient à une époque reculée, que récusant peut-être l’identité relative des faits que j’ai exposés, elles seront tentées de reconnaître dans ces marques ou caractères, tant du littoral que de l’intérieur de la Libye, une analogie vague, et par cela même précieuse, avec des langues actuellement éteintes. De ce que les Phéniciens se sont incorporés anciennement avec les Libyens de la côte, comme l’indique Hérodote ; de ce qu’il paraît qu’ils furent ensuite chassés avec ceux-ci dans l’intérieur des terres, soit par les armes des Romains, soit par l’invasion de l’islamisme, ces personnes pourront supposer qu’ils se soient réfugiés dans les montagnes des Garamantes, où ils eussent formé un peuple à part, qui aurait conservé jusqu’à nos jours des traces de leur ancien alphabet ; et ce peuple serait les _Touariks_.
J’avoue qu’une pareille origine donnée à ces signes, ou, si l’on veut, à ces caractères, flatte plus l’imagination que mes vulgaires rapprochements, et qu’il est plus beau d’élever un édifice que de le détruire.
Mais, à ce propos, je rappellerai un fait remarquable, et qui pourrait ne pas lui être absolument étranger. Le savant Gébelin avait cherché long-temps les emblèmes de mystères profonds dans les inscriptions et les figures d’animaux gravées sur les rochers du mont Liban, lorsque MM. Montaigu et Volney reconnurent que ces inscriptions et ces dessins avaient été tracés par les Grecs qui se rendent annuellement en pélerinage au couvent situé sur cette montagne.]
[Note a : M. Scholz a fait la même remarque pour les signes de la Marmarique (Voyag. à Paræt. p. 50).]
[Note b : Je sais que les Touariks, comme les autres nomades, mettent la marque de leurs tribus sur leurs chameaux.]
[Note c : Voyage d’Alexandrie à Parætonium (en allemand), pag. 54.]
[Note 46 : Il serait superflu d’insister sur l’identité de situation entre le _Parætonium_ des anciens, le _Baretoun_ d’Aly-Ghaouy, et le _Berek-Marsah_ actuel. Mais il ne me paraît pas inutile de faire remarquer que les distances données par Strabon et Arrien, d’Alexandrie à _Parætonium_, correspondent exactement avec l’observation en longitude faite en ce dernier lieu par M. Gauthier, si l’on adopte pour le premier de ces auteurs des stades de six cents au degré, et que l’on suive la ligne la plus courte ; et si, pour le second, on contourne avec Alexandre les sinuosités de la côte, et que l’on compte les stades à sept cents au degré. (Voyez STRAB. l. XVII, § 8 ; ARRIAN, l. III, c. 4, et ma carte générale.)]
[Note 47 : MANNERT, Géog. des Gr. et des Rom. t. X, part. II, p. 19.]
[Note 48 : PROCOP. de Ædif. lib. VI, 2.]
[Note 49 : FLORUS, lib. IV, 11.]
[Note 50 : L. XVII, § 8.]
[Note 51 : Bonnet de drap rouge que portent généralement tous les Orientaux.]
[Note 52 : Ces évènements eurent lieu, suivant M. le général Minutoli, en 1819. (Voyage à l’Oas. d’Ammon, p. 64.)]
[Note 53 : Pélerins qui se rendent à la Mecque.]
[Note 54 : Strabon place _Parætonium_ à cent stades d’_Apis_, et je n’ai mis que trois heures et demie (marche de caravane) pour me rendre des premières ruines aux secondes ; ce qui correspondrait tout au plus à quatre-vingts stades de six cents au degré ; néanmoins, comme les distances calculées par les heures de marche sont sujettes à des variations, et que Strabon a quelquefois employé des stades d’une plus grande étendue, je ne crois point que cette légère différence puisse empêcher de reconnaître l’emplacement d’_Apis_ dans les ruines de _Boun- Adjoubah_.]
[Note 55 : Troisième Cli. p. 93.]
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