CHAPITRE VII.
Départ de Derne. — _Hydrax_ et _Palæbisca_. — Vallon _Betkaât_. — Château de _Maârah_. — _Massakhit_. — Ville pétrifiée. — _Zephirium_. — _Aphrodisias_. — Temple de Vénus. — Bains.
Vingt jours s’étaient écoulés depuis que je languissais dans une inactivité forcée, lorsque enfin une lettre de Ben-Ghazi vint me rendre à la liberté. Grace aux pressantes démarches du vice-consul anglais M. Rossoni, le gouverneur _Moukhni_ me permit de visiter la partie de la province comprise entre Derne et _Grennah_, m’enjoignant toutefois de ne point franchir ces limites avant l’arrivée d’un firman de Tripoli. Il m’envoya en même temps plusieurs lettres pour les principaux chefs des tribus arabes, et donna ordre à son premier écrivain, _Hadji-Abd-el- Azis_, de m’accompagner, afin de me garantir, autant qu’il serait possible, des dangers auxquels je voulais, disait-il, si aveuglément m’exposer.
La joie que me causa cette nouvelle fut néanmoins troublée par l’état peu rassurant de la santé de M. Müller. Sa maladie, au lieu de se calmer, avait empiré à un tel point qu’elle le rendait absolument incapable de supporter de nouvelles fatigues. Quelque peine qu’il m’en coûtât, je me vis forcé de le quitter. _Hadji Hamedèh_ se chargea de veiller à son rétablissement ; le plus fidèle de mes Nubiens resta auprès de lui pour le soigner ; et je rentrai dans le désert.
Si la contrainte et les précautions auxquelles un Européen est soumis dans les petites villes de l’Orient, lui en rendent le séjour désagréable lorsqu’il est volontaire, que l’on juge de l’anxiété qu’elles doivent produire sur son esprit, lorsque ce séjour est forcé. Aussi, dès qu’il en est affranchi, dès qu’il a pu rentrer dans les solitudes, il se sent comme débarrassé de lourdes chaînes : il a quitté la gênante livrée des villes, et repris le manteau du désert ; monté sur la jument docile ou sur le fougueux dromadaire, il éprouve le besoin de se répandre dans l’espace ; il respire avec volupté cet air du désert, cet air de liberté qui change en idée de sécurité et de plaisir la frayeur que sans lui son immensité ferait naître.
Cependant les lieux où je me trouvais n’étaient rien moins qu’effrayants, et leur aspect ne pouvait qu’ajouter au plaisir de recommencer mes promenades aventureuses. La partie du plateau qui s’étend au-dessus de Derne, quoique en général dépourvue de haute végétation, est agréablement ondulée de vallées vers le nord, et devient toutefois moins fertile vers le sud.
Les ruines que j’y aperçus sont peu remarquables par elles-mêmes ; mais les souvenirs qu’elles m’occasionnèrent ne sont point sans intérêt. Au sud, et à trois heures de Derne, je rencontrai d’abord une petite construction isolée ; cet édifice est moderne, il est la demeure d’un santon. Après avoir suivi encore cette direction pendant quatre heures, j’entrai dans un enfoncement peu sensible que décrit la plaine vers l’ouest sur un espace de deux heures et demie. A son extrémité, je vis un grand château, grossièrement construit avec des matériaux plus anciens, et à une heure plus au nord les vestiges d’un bourg antique. Quelques mesquins rejetons d’oliviers, épars çà et là aux environs du château, lui ont fait donner le nom de _Zeitoun_ ; de même que des bouquets de figuiers ont fait donner celui de _Kouroumous_ aux ruines du village.
Dans l’un et l’autre lieu, on trouve les restes défigurés de plusieurs tombeaux antiques (V. pl. IX, 1 et 2). Il serait superflu d’entrer à leur sujet dans une minutieuse description ; nous aurons plus d’une fois l’occasion de nous arrêter devant ces innombrables mausolées qui couvrent la Pentapole, et dont l’étonnante conservation nous présentera l’image du deuil survivant presque seule dans cette contrée aux témoignages de son ancienne splendeur. D’autres objets attirent maintenant notre attention.
A cinq heures plus vers l’ouest de ces lieux, sont les vestiges d’un autre village avec une tour antique, qui fut pendant long-temps la résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de _Bou-Hassan_ (V. pl. IX, 3). Ces nouvelles ruines n’ont rien de plus remarquable, et je n’en fais mention dans le moment, qu’à cause de leur position qui les rattache, selon mes conjectures, aux premières plus intéressantes.
Ces deux bourgs se trouvent sur les confins des terres réellement fertiles, puisqu’à quelque distance dans le sud on ne voit plus d’autre végétation qu’une espèce d’arthémise ligneuse, et quelques arbustes clair-semés dans les bas-fonds. Cette situation rappelle celle d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_, villages placés par Synésius aux confins de la Libye aride[116] ; dans l’intérieur de la Cyrénaïque, suivant Ptolémée[117] ; et faisant partie de la Libye Pentapole, d’après la Géographie sacrée[118].
Cependant on ne pourrait émettre sur ce sujet que des conjectures très- vagues, si l’évêque de Ptolémaïs ne nous avait laissé des renseignements plus positifs. Il nous apprend que _Palæbisca_ et _Hydrax_ dépendaient de l’église d’_Erythra_[119], ville située aux bords de la mer, et dont nous parlerons dans la suite. Quoique la dépendance religieuse paraisse avoir entraîné, à cette époque, la possession des terrains environnants[120], néanmoins celle d’un lieu voisin d’_Hydrax_ devint un grave sujet de contestation entre les évêques d’_Erythra_ et de _Darnis_. Synésius, appelé pour juger ce différend, décrit le lieu qui en était l’objet, comme couvert de vignes et d’oliviers, et muni autrefois d’un fort château, abattu par un tremblement de terre, et dont on avait ensuite redressé une partie des murailles[121]. Ce château, ajoute-t-il, était situé dans un endroit spacieux, et il était plus rapproché de _Darnis_ que d’_Erythra_[122] ; puisque cette proximité, évidemment reconnue, fut cause qu’il fut adjugé avec ses dépendances, à Dioscure, évêque de _Darnis_[123].
D’après cette description, transmise par un témoin irrécusable, description qui s’accorde parfaitement avec les ruines et les restes de culture que j’ai fait remarquer à _Zeitoun_, la position d’_Hydrax_ ne saurait être aussi méridionale qu’elle l’est dans plusieurs cartes[124]. On chercherait vainement, en pénétrant davantage dans l’intérieur des terres, des lieux propres à l’olivier, à moins que la même cause ne produisît les mêmes effets, ainsi qu’à Ammon. De plus, dans l’endroit que je viens de décrire, cet arbre avait besoin d’être entretenu par la culture. Il ne se trouve point là sur son véritable sol indigène ; abandonné à lui-même, il ne présente plus que des troncs sans feuillage et de frêles rejetons. Cette circonstance n’a point échappé à l’esprit simple et par cela même souvent observateur des Arabes : le nom qu’ils ont donné à ce lieu, indique leur surprise d’y trouver les restes d’une végétation qui lui est presque étrangère.
Les ruines de _Bou-Hassan_ sont à l’entrée du vallon _Harden_, qui, d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une gorge tellement étroite, qu’elle ressemble à un profond sillon creusé dans la montagne ; à ce point le vallon quitte sa première dénomination, et prend celle de _Betkaât_.
Le désir de connaître dans toutes ses parties la contrée que je visitais, m’engagea à pénétrer dans la gorge de _Betkaât_, malgré les vives instances d’_Abd-el-Azis_, qui s’efforçait de m’en détourner. Je commençai alors à soupçonner le caractère faible de ce vieillard, et, pour en prévenir les dangereuses conséquences, je persistai dans mon dessein. L’axe général de ce vallon est du nord au sud ; mais il décrit une infinité de contours qui en varient l’aspect et produisent les contrastes les plus inattendus. Ses rives très-exhaussées, tantôt resserrées et couvertes d’un bois épais, et tantôt s’élargissant de chaque côté en demi-cercle, forment tour-à-tour de sombres défilés impénétrables à la lumière, et de riants amphithéâtres couverts de riches prairies.
Notre marche fut souvent interrompue par des visites d’Arabes qui sortaient de leurs tentes cachées comme des tanières dans les réduits les plus obscurs. C’était là le motif de la prévoyante sollicitude d’_Abd-el-Azis_ : il fallait à chaque instant décliner nos noms et nos projets ; et le craintif représentant du bey, loin de faire valoir ses titres avec hauteur, mettait au contraire dans ses réponses la politesse la plus affectueuse. Aussi, dès ce jour, il me répéta souvent qu’il aimait le grand air et les plaines, parce que les réduits cachés et les forêts nuisaient à sa santé.
Nous commençons ici à entrevoir le système des Cyrénéens dans la défense de leur contrée : les deux rives de _Betkaât_ étaient autrefois couvertes par intervalles de postes fortifiés, d’où l’on veillait au repos de ses habitants. La mieux conservée de ces ruines se trouve sur le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle consiste en deux bâtisses carrées, construites sur un rocher escarpé, où l’on gravit avec peine. Immédiatement au-dessous des ruines sont deux excavations dans le roc, entièrement comblées ; deux énormes dalles servaient à fermer hermétiquement chaque entrée, placée horizontalement. Ces excavations se trouvent fréquemment dans la Pentapole sous des ruines semblables à celles-ci, qu’elles soient sur des hauteurs ou dans la plaine ; mais cette différence dans leur situation en rendait aussi diverse la destination. Ces souterrains nous présenteront, en effet, tantôt de vastes magasins ou de profonds réservoirs, et tantôt d’étroites galeries pour faciliter les sorties des assiégés. D’autres fois ils formeront de petits sanctuaires : de grandes niches, et de larges entrées ornées de pilastres, en seront la preuve. D’autres fois encore, en les voyant disposés en galerie autour du château, nous y reconnaîtrons de petites nécropolis où l’on déposait peut-être les restes de ceux qui avaient défendu leur patrie contre les attaques des Barbares. Des indices certains nous guideront dans ces diverses destinations. Leur examen réfléchi pourra jeter quelque lumière sur les usages des anciens peuples de cette contrée. Nous étudierons moins la Pentapole en parcourant la surface du sol, qu’en nous enfonçant dans les entrailles de la terre : les Barbares qui ont détruit les édifices n’ont pu faire écrouler les montagnes ; les villes et les temples ont disparu, mais les souterrains existent encore.
Non loin des grottes de _Betkaât_, jaillit une belle source ; ses eaux sortent en bouillonnant du flanc du rocher, et, selon les obstacles qu’elles rencontrent dans leur course, elles se ramifient en plusieurs ruisseaux qui prennent des directions différentes, répandent partout la fertilité, et ajoutent beaucoup aux charmes que présente la sommité pittoresque de _Betkaât_. De ce point élevé, la vue s’étend fort loin, et l’on pouvait apercevoir de tout côté l’arrivée des hordes ennemies. Cette réflexion me suggéra à l’instant une foule de pensées. Un pâtre, placé à côté de moi, m’indiquait les ruines que je désirais visiter : au nord je voyais, me disait-il, la belle vallée _de la Coupole_ ; vers l’est, la colline _des Souterrains_ ; un point noir dans l’horizon annonçait le temple _des Fruits_ ; et plus loin encore était la ville _des Statues_. Mon esprit, tantôt attentif à ces récits et tantôt recueilli en lui-même, se porta involontairement à cette époque où les anciens possesseurs de la contrée veillaient, du lieu même où je me trouvais, à l’arrivée des hordes africaines, et les repoussaient ensuite dans les déserts. Combien les temps étaient changés ! Un descendant de ces peuplades, sauvage comme elles, m’indiquait maintenant en noms défigurés les vestiges des villes où régnèrent jadis les souverains de la Pentapole. Ces tours qui firent trembler ses ancêtres, maintenant écroulées, le Libyen les foulait avec dédain ; il en méconnaissait jusqu’à l’antique usage : et tandis que ses troupeaux paissaient l’herbe qui croît sur leurs débris ; tandis que ses tentes couvraient les plaines et les vallées ; assis sur ces murs autrefois redoutables, paisible, il chantait ses guerres sanglantes ou ses sauvages amours.
Préoccupé par ces idées, je descendis lentement le rocher de _Betkaât_, et m’enfonçai de nouveau dans les sinuosités du vallon. De mêmes objets ne produisirent plus sur moi de mêmes impressions : de nouvelles ruines, de nouveaux sites frappèrent mes regards sans les arrêter ; et nous quittâmes enfin ces sombres défilés, pour entrer dans la spacieuse vallée de _Koubbèh_.
Des vestiges de belles fondations me firent soupçonner que je m’approchais d’un canton des plus intéressants de l’ancienne Pentapole. Mais avant de pénétrer davantage dans l’ouest, entrons dans une nouvelle vallée qui fait suite à celle de _Koubbèh_, et contourne brusquement vers l’est jusqu’à Derne. L’ordre de mes récits me paraît préférable à celui de mon itinéraire.
Cette nouvelle vallée prend d’abord le nom de _Tarakenet_. Moins étroite que celle de _Betkaât_, mais plus boisée encore, elle est, pour ainsi dire, encombrée d’une végétation tellement active, qu’elle couvre entièrement la pente des collines, se presse dans le fond de la vallée, et ne permet de la traverser, qu’en se frayant un passage à travers un épais taillis d’arbres et d’arbustes. En la parcourant, on aperçoit sur une des sommités qui la dominent un autre poste fortifié. De telles ruines sur de pareilles situations sont si fréquentes dans ces montagnes, que désormais il me suffira de les nommer en passant ; je n’entrerai dans quelques détails à leur sujet que lorsqu’elles me présenteront des caractères particuliers. De ce nombre est le château de _Maârah_, situé sur la rive septentrionale de la vallée de ce nom, prolongement oriental de celle de _Tarakenet_.
Ce château construit sur un rocher nu, auprès d’un ancien bourg, forme un grand carré ayant de chaque côté vingt mètres de longueur. Dans l’intérieur, on ne peut plus reconnaître que les fondations de quatre pièces qui communiquaient entre elles par de petites voûtes encore debout. Cet édifice, par la petite dimension des assises, et surtout par le ciment qui les joint, m’a paru appartenir aux Sarrasins ; mais un large fossé qui l’entoure de trois côtés, est incontestablement antérieur au château, et porterait à croire que la construction actuelle fut élevée sur l’emplacement d’un monument plus ancien. Le fossé de circonvallation est entièrement creusé dans le roc, et contient dans les parois opposées aux murs du château un grand nombre de grottes sépulcrales, formant une galerie souterraine. Les Arabes ont changé ces grottes en ateliers, si l’on peut toutefois donner ce nom à des pieux fixés dans les fentes des rochers, où sont attachés des fils de laine que l’on croise avec assez d’adresse pour en faire des _ihrams_.
C’est un spectacle curieux et riche en réflexions que celui des ateliers de _Maârah_ ! Ce n’est point sans surprise que l’on voit à l’entrée de ces antiques sépultures, au lieu d’instruments de fossoyeurs, des fusils armés de baïonnettes ; que l’on entend dans ces cavernes, autrefois consacrées à la douleur et au silence, les bruyants éclats d’une gaîté sauvage. On n’est pas moins frappé de voir les Arabes poser leur nourriture journalière au fond même des sarcophages ; de voir de petits êtres à peine entrés dans la vie, des enfants à la mamelle, s’ébattre tout nus dans des cuves monolithes où l’on purifiait les cadavres avant qu’ils fussent placés dans les tombeaux. Mais on ne peut surtout se défendre d’une impression pénible à l’aspect d’ossements antiques qui, exhumés des cercueils après plusieurs siècles de repos, servent aujourd’hui de navettes pour de grossiers tissus ! Ces rapprochements d’époques, ces bouleversements d’usages, produisent des contrastes bizarres qui arrêtent le voyageur pensif et disposent son ame à la rêverie.
En quittant _Maârah_, si l’on se dirige droit à l’ouest, on rencontre d’abord un nouveau château sarrasin, _el-Harami_[125] ; son nom indique assez à quelle sorte de gens il sert de repaire, et l’on n’est point tenté de s’y arrêter long-temps. Non loin de ce château, on trouve encore les vestiges d’un ancien village, _Kasch-Moursek_ ; et enfin, après six heures de marche de _Maârah_, on arrive à _Massakhit_, ruines d’un bourg plus considérable. C’est là que je voulais d’abord conduire le lecteur avant notre rapide excursion au château des troglodytes.
La situation de _Massakhit_, la ville des statues, peut donner d’avance une légère idée de celle de la métropole, de l’antique Cyrène. La sommité septentrionale du plateau se trouve en cet endroit taillée à pic dans une profondeur de vingt à trente pieds, et forme une espèce de falaise creusée de toutes parts en tombeaux. Ce long mur sépulcral servait de soubassement à l’ancienne ville dont les débris sont épars çà et là, et n’offrent d’autre monument reconnaissable qu’un château appartenant à l’époque romaine. Cependant les fragments de marbre et de statues que l’on y trouve, et surtout le grand nombre d’anciens tombeaux, indiquent suffisamment que cette petite ville dut être florissante dans l’antiquité ; mais continuons maintenant l’examen des vestiges qu’elle nous offre dans sa destruction. Ici, comme ailleurs, les excavations dans le roc, par leur conservation, attirent d’abord notre attention. Celles de _Massakhit_ sont remarquables par la prodigieuse quantité de niches que l’on voit sur leurs entrées, et même sur les masses brutes du rocher. Cette singularité frappera le lecteur, s’il jette les yeux sur la planche à laquelle je le renvoie (Voyez pl. XII). Il y verra une façade dorique bizarrement bariolée de niches grandes ou petites, elliptiques ou carrées, réunies ou isolées. Il en verra au sommet et à la base, dans les métopes et les entre- colonnements. Nul doute que ces singulières décorations, ou pour mieux dire, ces dégradations barbares, n’appartiennent au moyen âge, à ces premiers Chrétiens qui multipliaient partout les symboles d’une religion naissante. Les plus spacieuses de ces grottes paraissent avoir été changées à cette époque en chapelles ; et les autres, offrant dans leurs détails plusieurs points d’analogie avec les catacombes égyptiennes, continuèrent de servir de tombeaux. Des statues et des lampes funéraires furent sans doute placées dans ces trous de diverse grandeur, creusés par la piété ou par les regrets des familles désolées. Par la suite, les images des saints et des saintes confondues dans les champs avec les restes mutilés des dieux du paganisme, contribuèrent ensemble à accréditer chez les Arabes et chez quelques Européens non moins crédules la singulière tradition d’une ville pétrifiée. Quoique ce soit anticiper sur les résultats d’observations ultérieures, néanmoins, puisqu’une erreur notoire ne saurait être assez tôt réfutée, je vais en développer la cause, sauf à indiquer dans la suite les autres lieux qui ont contribué à m’en fournir les moyens.
M. Lemaire n’est point le premier qui ait répandu en Europe la tradition d’une ville pétrifiée. Yakouti avait dit, dès le quinzième siècle de notre ère, qu’il existait à l’orient du Nil une grande ville ancienne, _Ensana_, dont les habitants avaient été changés en pierre, et conservaient les différentes attitudes dans lesquelles ils avaient été surpris lors de leur subite métamorphose[126]. D’autres historiens orientaux ont fait des contes pareils sur les environs de Cyrène ; et des savants, ne pouvant avec raison y ajouter foi, leur ont cherché une interprétation malheureusement peu vraisemblable[127]. Ils ont attribué la cause de ces récits aux stalactites et aux diverses pétrifications que l’on trouve, il est vrai, dans les excavations de Cyrène, et dans le reste de la Pentapole, mais dont le petit volume et la configuration toujours cylindrique ne pouvaient produire un effet aussi merveilleux sur l’imagination des Arabes, quelque facile qu’elle soit à céder aux illusions. Shaw paraît avoir copié littéralement le récit d’Yakouti ; mais il place, d’après un ouï-dire, sans toutefois y croire, la prétendue ville pétrifiée à _Ras-sem_[128], station que l’on trouve au milieu des sables, entre Ben-Ghazi et Audjelah, et que j’ai visitée. Enfin le P. Godefroi et autres missionnaires prolongent la situation de cette ville à vingt journées au sud de Ben-Ghazi, et ajoutent que « toutes choses y avaient été converties en pierre par châtiment de Dieu[129]. »
Ce dernier renseignement, si ridicule au premier abord, devint cependant précieux pour moi, puisqu’il contribua à me donner la clef de cette bizarre tradition provenant, comme l’on voit, de lieux si différents, et accompagnée cependant des mêmes circonstances. Ce fut aussi avec des motifs semblables à ceux allégués par le P. Godefroi, que les Arabes me parlèrent des villes pétrifiées, car ils en connaissaient plusieurs. _Massakhit_ était de ce nombre ; et l’on juge quel fut mon empressement à m’y rendre, pour connaître la cause du grand miracle. Cependant, comme je n’apercevais rien de surnaturel parmi les ruines que j’examinais, et que je témoignais mon désappointement à mes guides ; ils me firent alors jeter les yeux sur des fragments de statues épars dans les champs, et me dirent qu’autrefois il en existait un grand nombre d’intactes ; puis, ils ajoutèrent : « Voilà les hommes qui, par punition de Dieu, ont été changés en pierre. » A ces mots, je ne pus retenir, je l’avoue, un éclat de rire, en pensant combien les traditions populaires les plus absurdes font quelquefois rêver gratuitement de graves érudits.
Il est inutile que j’entre dans de plus longues explications ; celle-ci suffit pour résoudre le problème. Dans tous les lieux où ces hommes crédules ont vu un grand nombre de statues, ils ont fait de ces lieux autant de villes pétrifiées, et les ont appelés indistinctement _Massakhit_, pluriel de _masskoutah_, statue, configuration humaine. Ainsi, plusieurs ruines dans la Cyrénaïque portent le même nom par la même cause. Ainsi, le monument romain couvert de bas-reliefs, que l’on trouve à _Ghirza_[130], nommée aussi _Massakhit_ par les Arabes de Barcah, explique la ville pétrifiée à vingt jours de Ben-Ghazi du P. Godefroi. Ainsi, la capitale des Nabatæens, Petra, contenant encore, au rapport des savants voyageurs Burckardt et Bankes, un grand nombre de statues et de configurations sur la pierre, explique l’_Ensana_[131] d’Yakouti. Mais ce serait abuser du temps et de la patience du lecteur que de le retenir davantage sur un pareil sujet.
Indépendamment des niches dont j’ai fait mention, le séjour des Chrétiens à _Massakhit_ est plus irrévocablement encore attesté par les sculptures de l’intérieur d’une grotte, située à l’extrémité occidentale de la ville. Deux colonnes à chapiteaux en volute, dont un ne fut point terminé, soutiennent les angles d’une frise intérieure, taillée, ainsi que les colonnes, dans le rocher. Cette frise est composée de trois faces, chacune sculptée d’une manière différente : sur celle qui est vis-à-vis de l’entrée, on voit un médaillon formé d’une couronne de laurier, au milieu duquel est une croix entourée de deux serpents ; latéralement au médaillon sont de grossières arabesques où la figure du cœur se trouve souvent répétée. Le symbole du christianisme était aussi sculpté sur les deux autres faces de la frise ; mais les coups de pioche dont il est mutilé offrent le témoignage de la haine des Musulmans, qui cherchèrent à faire disparaître de cette contrée les signes d’une religion proscrite. Cette intention est d’autant plus évidente que les autres ornements sont restés intacts : on y remarque une vigne avec ses grappes et ses feuilles, allusion naturelle à la vigne du Seigneur ; de même qu’on y retrouve le poisson, offrande habituelle des Chrétiens de la Cyrénaïque (Voyez pl. XIII). Ces indices prouvent que _Massakhit_ fut un bourg de quelque importance dans la Pentapole chrétienne ; mais quel fut ce bourg ? Le défaut de renseignements me laisse dans une ignorance complète à ce sujet. J’ose à peine hasarder le nom d’Olbie, ville épiscopale, nommée par Synésius[132], et qui, d’après une liste très-peu géographique, il est vrai, de la Géographie sacrée, aurait été placée aux confins de la Libye Pentapole[133].
Quittons donc ces restes mutilés des derniers âges de la civilisation de cette contrée ; peut-être, en remontant à des époques plus reculées, en foulant des débris plus défigurés encore, nous trouverons des notions moins incertaines et des souvenirs plus intéressants. Au sud, et en vue de _Massakhit_, on aperçoit un monticule couronné de ruines dont l’aspect même de loin est imposant. Je me hâte de m’y rendre, et un vaste édifice quadrangulaire se développe à mes regards : des blocs de grès, de six pieds d’épaisseur, forment ses assises, et sa longueur de chaque côté est de quarante-trois mètres. Cependant la main du temps est parvenue à abattre ces masses monolithes ; il n’en reste plus que quelques mètres au-dessus du sol. Dans l’intérieur, ses efforts destructeurs ont exercé plus de ravages encore : une corniche dorique, et quatre chapiteaux de marbre ornés de feuilles d’acanthe et de grappes de raisin, seuls ont échappé à une complète mutilation (Voyez pl. XXVII, fig. 3, 4). On les voit à demi enfouis dans la terre, au milieu de blocs écornés ; de fûts, les uns renversés, les autres debout, mais n’offrant plus que des tronçons placés de manière à ne donner aucune idée exacte de l’ancienne distribution de l’édifice (Voyez pl. XI, fig. 3). Cependant de tels débris et leur vénérable vétusté indiquent suffisamment que l’on se trouve auprès d’un temple d’une antiquité reculée. Que de regrets on éprouve en voyant sa grande destruction ! et que ces regrets augmentent encore si l’on invoque sur ces lieux les inductions de l’histoire ! Le cap _Tourba_, situé à peu de distance à l’est de _Massakhit_, et à cinq lieues et demie de Derne, est sans contredit le _Zephirium_ de l’antiquité, port et promontoire placé par le Périple anonyme à cent cinquante stades de _Zarine_[134]. Suivant le même stadiasme, une autre station, _Aphrodisias_, se trouvait à soixante stades à l’occident de la précédente ; un temple de Vénus lui avait donné ce nom. Scylax place dans ce même lieu l’île _Aphrodisias_[135]. Cette île est sans doute la même que celle nommée par Hérodote[136], et peut-être aussi que les deux îles du même nom d’Étienne de Byzance[137] ; ajoutons encore que la _Læa_ de Ptolémée[138].
Des circonstances m’ont empêché de visiter cette partie de la côte, et je n’ai pu reconnaître l’île mentionnée par l’antiquité. Toutefois il résulte des traditions citées qu’un temple de Vénus existait dans ce canton. Les ruines imposantes de _Tammer_ se trouvent vis-à-vis de la situation présumée de l’île ou du port d’_Aphrodisias_ ; et quoique ces ruines soient sur le sommet des montagnes, je ne pus révoquer en doute qu’elles ne fussent celles du temple de Vénus. Cette situation d’un édifice appartenant aux premiers âges de la Pentapole, correspond d’ailleurs au système alors adopté par les Cyrénéens, de même qu’elle s’accorde avec celle d’un temple élevé en l’honneur de la déesse de la beauté. Aurait-on placé le sanctuaire des Graces dans une plage stérile, ou dans une île hérissée de rochers[139] ; tandis que les collines voisines offraient des tapis de verdure, des bocages riants et de limpides ruisseaux ? Que cette idée serait contraire au goût des convenances locales porté à un si haut point par les Grecs ! Que la mienne, au contraire, lui devient favorable ! Du monticule de _Tammer_, on voit à ses pieds des bosquets touffus, et la vue s’étend au loin sur la vaste plaine de la mer. Ainsi, le temple de Vénus pouvait offrir aux jeunes amants un asile pour leurs feux dans les secrets ombrages, et l’image de leur durée dans l’infini de l’horizon. A peu de distance vers l’est, on trouve même encore dans un site agréable des myrtes d’une grande hauteur, et dont le tronc, crevassé par le temps, est néanmoins orné d’un vert feuillage. Ces beaux arbres ont vu sans doute plusieurs siècles s’écouler ; peut-être sont-ils du même âge que le temple, mais que leurs destins et leurs symboles sont changés ! Le temple est écroulé ; il n’offre plus que des pierres éparses, ses antiques emblèmes ont disparu ; tandis que le tronc crevassé des myrtes est encore orné des graces de la jeunesse : c’est toujours l’arbre de la beauté ; il a même embelli en vieillissant.
D’autres témoignages ajoutent encore à la vraisemblance de mon rapprochement ; ils prouvent du moins que ce canton fut un des plus florissants de la Pentapole : en s’avançant dans les terres, sur un espace de deux heures, chaque élévation est creusée en tombeaux, de même que le sol est partout couvert de ruines de bourgs et de villages. _Asrak_, _Tadenet_ et _Koubbèh_ paraissent de loin des collines percées circulairement, ou des rubans de roche tachetés de points noirs. _Kaffram_, _Zatrah_ et _Kraât_ hérissent encore la plaine des pierres angulaires de leurs édifices, et contiennent chacun un petit château. Mais au point le plus reculé de cette distance est un monument qui mérite d’attirer notre attention. Huit pilastres à chapiteaux unis forment une galerie couverte de longs blocs monolithes adossés contre la colline. Cette disposition ne justifie point le nom de _Koubbèh_, coupole, que lui donnent les Arabes ; remarquons cependant qu’elle a quelque chose d’égyptien. Dans l’intérieur de la galerie est une petite ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol ; un escalier aide à y pénétrer : dès que les yeux sont plus familiarisés avec l’obscurité, on se trouve dans une grotte dont le plafond, tapissé de capillaires, s’arrondit en voûte sur une source d’eau cristalline. Le murmure que l’on entend indique que l’eau se précipite par un conduit souterrain. Elle passe en effet sous la galerie et jaillit avec force au dehors, d’où elle se répand au loin dans la vallée, et occasionne une si grande fertilité, qu’elle est passée en proverbe chez les habitants de Barcah. Cette eau n’est point thermale, comme je l’avais d’abord supposé[140], quoiqu’elle soit fortement sulfureuse par la saveur. Elle teint en noir les terres qu’elle arrose, tandis que celles des environs sont d’un rouge ocreux.
Selon les indices encore existants, nul doute que des bains ne se trouvassent autrefois dans ce lieu. Sur le devant de la galerie est une petite plate-forme où l’on voit les traces de plusieurs bassins enduits de ciment ; d’autres bassins, taillés aussi dans le roc, mais sur un plan inférieur aux premiers, étaient placés de manière à recevoir, de même que ceux-là, l’eau de la source par une rigole qui les séparait (V. même planche). Les fondements d’un mur de construction qui entourent ces ruines, font présumer qu’elles se trouvaient autrefois dans la même enceinte, et ne formaient avec la galerie actuelle qu’un seul et même édifice. Quoi qu’il en soit, ce qui en reste porte l’empreinte d’une haute antiquité, et paraît être du même âge que le temple de Vénus. Peut-être que ces thermes en dépendaient ? Leur voisinage du temple me rendit cette supposition vraisemblable, et cette vraisemblance était trop de mon goût pour ne point m’y arrêter. Peu à peu elle captiva totalement mes idées ; elle alluma mon imagination ; elle l’entraîna vers ces temps antiques où les jeunes Grecques venaient dans ce frais réduit soulager leurs membres délicats des feux brûlants du soleil de Libye. Un bois touffu devait sans doute l’entourer ? Ma pensée poursuivait ce rêve délicieux, et l’illusion séductrice la secondait. Elle reproduisait devant moi des sentiers ombragés de myrtes fleuris et de thyons odorants. Les nymphes à la taille légère, au doux sourire, parcouraient en folâtrant ce verdoyant domaine ; elles chantaient des hymnes à Vénus ; elles formaient des danses gracieuses ; enfin elles pénétraient dans l’asyle du mystère. L’endroit où je me trouvais recevait en dépôt leurs douces draperies. Que mon rêve me devint cher ! Mais le poursuivre plus long-temps ce serait entrer en des récits trop étrangers à mon grave sujet. Quittons même, il en est temps, des lieux si séducteurs ; Vénus exercerait-elle encore au milieu de ces ruines une secrète influence ?
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[Note 116 : Epist. 67, ed. Peta. p. 208.]
[Note 117 : L. IV, c. IV. Le Père Le Quien pense que le _Palæbisca_ de Synésius pourrait être l’_Alibaca_ de Ptolémée (Orien. Christ, t. II, p. 627).]
[Note 118 : Geog. sacra, p. 284.]
[Note 119 : Epist. 67, id. p. 210.]
[Note 120 : Id. ibid. p. 212.]
[Note 121 : Id. ibid. p. 211, 214.]
[Note 122 : Voyez ma carte topographique.]
[Note 123 : Id. ibid. p. 212, 213.]
[Note 124 : Voyez la table de l’intérieur de la Libye d’après Ptolémée, et la carte de l’empire romain de d’Anville, partie orientale.]
[Note 125 : Le château des Voleurs.]
[Note 126 : DE GUIGNES, dans les Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. II, p. 425.]
[Note 127 : Histoire de l’Académie des Inscriptions, t. VII, p. 224.]
[Note 128 : Voyages de Shaw, t. II, p. 84.]
[Note 129 : État du royaume de Tripoli, p. 46.]
[Note 130 : Voyage dans l’Afrique centrale, par MM. Denham et Clapperton, traduction française ; Atlas, pl. VII, VIII.]
[Note 131 : Mot qui correspond à peu près à celui de _Massakhit_, puisque _Ensan_, en arabe, signifie un homme (D’HERBELOT, mot _Ensan_).]
[Note 132 : Epist. 76.]
[Note 133 : Geog. sacra, p. 284.]
[Note 134 : IRIARTE, Bibli. Matri. v. I, p. 486. STRABON (l. XVII, c. 2) fait mention de deux _Zephirium_, situés entre le port _Naustathmus_ et la Chersonèse. L’un offrait, dit-il, un abri aux vaisseaux : c’est celui du Périple anonyme ; l’autre paraît être le cap de Derne. PTOLÉMÉE (l. IV, c. 4) place de même le promontoire _Zephirium_ entre _Darnis_, et le village de _Chersis_ situé à l’orient du _Naustathmus_. Enfin POMPONIUS (l. I, c. 8) ne connaît dans tout le littoral de la Libye que les promontoires _Zephirium_ et _Naustathmus_.]
[Note 135 : Ed. Gronov. p. 108. GRONOVIUS (ibid.) interprète ce passage de Scylax différemment de Vossius et d’Hudson ; il pense qu’il faut ponctuer la phrase grecque de manière à lire : De la Chersonèse à l’île _Aphrodisias_ stades cinq cent quarante. Cette opinion est d’autant plus vraisemblable, qu’en comptant les stades à sept cents au degré, cette distance de cinq cent quarante stades fait coïncider exactement la position de l’île _Aphrodisias_ de Scylax avec la station du même nom du stadiasme.]
[Note 136 : L. IV, 169.]
[Note 137 : Mot _Aphrodisias_. PTOLÉMÉE place l’île de Vénus, _Læa_, sous la longitude d’Apollonie. ÉTIENNE de Byzance indique une île _Aphrodisias_ auprès de Cyrène : c’est sans doute celle de Ptolémée ; et une seconde dans une autre partie du littoral de la Libye : elle me paraît être celle de Scylax. Cet auteur est le seul qui fasse mention de deux îles de Vénus dans la Cyrénaïque ; d’après d’autres répétitions analogues à celle-ci que l’on trouve dans sa compilation, on est porté à croire que ces deux îles sont probablement la même.]
[Note 138 : L. IV, c. 4.]
[Note 139 : En vain on me répondra que Plaute, dans le Rudens, place un temple de Vénus sur la plage aride du port de Cyrène ; je prouverai plus tard que la fidélité locale a été généralement violée dans cette comédie. En admettant d’ailleurs l’existence de ce temple auprès d’Apollonie, elle serait motivée par le voisinage d’une grande ville. On peut donner la même raison pour le temple de Vénus placé par Strabon au milieu du lac _Tritonis_, voisin, selon lui, de Bérénice.]
[Note 140 : Le thermomètre hydraulique marquait, à deux heures après midi, à l’air libre, 9 degrés au-dessus de 0. Plongé dans la source, il est monté à 11 degrés. Cette augmentation ne provient sans doute que du lieu resserré où se trouvait le thermomètre.]
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