Chapter 18 of 20 · 4073 words · ~20 min read

CHAPITRE XVIII.

Du _silphium_, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues dans l’antiquité.

J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au premier rang le _silphium_.

L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante, dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est ainsi que le _silphium_ de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires, partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des notions laissées par l’antiquité sur le _silphium_, avec une plante trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux anciens naturalistes.

En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du _selinum_ ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme celles de la _phyllis_[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant quelques renseignements de plus. La racine du _silphium_ avait, dit-il, une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait, cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est celui que nous fournissent les médailles de Cyrène.

Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du _silphium_, que l’on reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement. J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu.

Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité.

Selon Théophraste, le _silphium_ croissait principalement aux environs du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très- distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle, auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le _silphium_ sur la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont cru approcher de la vérité, en supposant que le _silphium_ croissait dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de Cyrénaïque _silphifère_, de Libye _silphifère_, que l’on trouve fréquemment chez les écrivains de l’antiquité.

Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui offrît la moindre ressemblance avec le _silphium_, tel que les anciens et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière.

Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et Hérodote au _silphium_, on trouve fréquemment dans la partie septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande ombellifère nommée par les Arabes _derias_, et dont voici les principaux caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse, un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune, échancrée et très-ouverte.

D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe également des genres _ferula_ et _laserpitium_ ; du premier, par la grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai classé cette plante dans le genre _laserpitium_ ; mais, ne pouvant lui trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce genre, je me suis décidé à la nommer _laserpitium derias_. Est-il nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation extérieure qui existe entre mon _laserpitium_ et le _silphium_ des anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs propriétés.

Les naturalistes cités disent que le _silphium_ faisait endormir les brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair meilleure. Mon _laserpitium_ conserve encore l’une et l’autre propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de ma caravane de manger le _derias_, qui à cette époque commençait à couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa vertu excessivement purgative a une action plus violente encore lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins de _derias_, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un autre ciel que celui de Barcah.

Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de toutes celles que possédait le _silphium_, c’est la seule que nous puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier _Thysias_, et le second _Caulias_ ; quelques auteurs ont même donné indistinctement à l’un et à l’autre le nom de _Larmes de la Cyrénaïque_.

Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision, et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la célébrité du _silphium_, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité.

Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une simple tige de _silphium_ fut estimée comme un présent qui n’était point indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du _silphium de Battus_ ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une tige de _silphium_ au temple de Delphes, et un don semblable fait par les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les Romains faisaient du _silphium_, et de la haute valeur qu’il eut dans le commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains. Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie, la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de la Perse ; néanmoins le _silphium_ de la Cyrénaïque eut des qualités beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la plus marquante de notre _silphium_ avec celui de ces différents pays consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de vivres, se nourrirent de _silphium_ abondant dans cette contrée[342].

Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du _silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une solution satisfaisante.

En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous voyons le _silphium_ recueilli avec soin, et très-abondant dans la Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait encore de son temps d’abondantes récoltes de _silphium_[343]. Il commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle, temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les montagnes de Cyrène.

L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du _silphium_, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le _silphium_, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ; et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les dilapidations des gouverneurs romains, dont le _silphium_ était un des principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera certainement pas surpris que le _silphium_, limité à la lisière septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes, contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits. Le _silphium_ fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les solitudes ; et le _silphium de Battus_ a reparu de toutes parts dans sa patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le _silphium_, jeté sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant l’arrivée des Grecs en Libye.

D’autres plantes, quoique moins célèbres que le _silphium_, ont néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque.

Le _thyon_, appelé par les Latins _citrus_, était un arbre que les anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les philologues ont prouvé que le nom de _Thyades_ donné aux Bacchantes avait infailliblement rapport à ces tables de _thyon_, dont l’analogie avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le _thyon_ doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella, qui paraisse mieux convenir au _thyon_, soit par la grande hauteur et les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part, qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le _thyon_, porte à présumer que ce dernier devait être également un conifère.

Si l’on parcourt au printemps ces forêts de _thyon_, qui du sommet des montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ; et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez les Grecs et les Romains[349].

Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection, qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de luxe[350].

On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce _jardin de Vénus_, un parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351]. Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues des botanistes sous les noms de _Rosa silvestris_ et _spinosissima_ ; n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler.

Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque qui acquirent quelque renommée ; ce sont le _sphagnos_ ou _bryon_ et le _misy_. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un caractère remarquable. Quant à la seconde le _misy_, c’était, selon Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet.

* * * * *

[Note 327 : THEOPHR. de Causa plant. l. I, c. 5. PLINE, l. XIX, c. 3.]

[Note 328 : Belley suppose que les graines du _silphium_, portées par les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).]

[Note 329 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]

[Note 330 : PLINE, l. XIX, c. 3.]

[Note 331 : _Loc. cit._]

[Note 332 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 108. HÉRODOTE, l. IV, 169.]

[Note 333 : _Laserpiciferis jacet Cyrenis_ (Ode à Lesbie, v. 4).]

[Note 334 : ARRIAN. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. PLINE, l. V, c. 5.]

[Note 335 : STRABON, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]

[Note 336 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 244.]

[Note 337 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]

[Note 338 : PLINE, l. XII, c. 23.]

[Note 339 : Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane, habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes, p. 242).]

[Note 340 : PLINE, l. XIX, c. 3.]

[Note 341 : SOLIN. Polyhst. c. 14.]

[Note 342 : ÆLIAN. Varior. Hist. l. XII, 37.]

[Note 343 : PLAUTE, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.]

[Note 344 : STRABON, l. XVII, c. 3.]

[Note 345 : PLINE, l. XVIII, c. 3.]

[Note 346 : SYNES. Epist. 106.]

[Note 347 : THEOPHR. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce naturaliste ajoute que le _thyon_ croissait aussi aux environs d’Ammon ; et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que doit être le _thyon_, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier de Phénicie.]

[Note 348 : PLINE, l. XXI, c. 6.]

[Note 349 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 252, 253.]

[Note 350 : Id. ibid. p. 254, n. 35.]

[Note 351 : ATHEN. l. XV, c. 29.]

* * * * *