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CHAPITRE XV.

Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène.

Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même.

Nous voici de retour au port d’Apollonie ; nous nous empressons de traverser la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, et nous pénétrons dans un ravin par où l’on se rend habituellement à la plaine de _Grennah_, nom moderne de l’ancienne métropole de la Cyrénaïque. J’ai tant de fois parlé de la disposition géologique de ces montagnes, des masses lugubres de leur haute végétation, de l’agréable variété des bosquets groupés sur les collines, ou enfouis dans les vallées, qu’il deviendrait insipide d’en faire de nouvelles descriptions, d’autant plus que dans ces moments j’y prêtais peu d’attention. Égyptiens, Nubiens et Européens, chacun de nous ne songeait qu’à _Grennah_, et ne parlait que de ses ruines mystérieuses. Ce fut dans cette préoccupation que nous franchîmes les premières terrasses de la montagne, et que nous nous trouvâmes à _Magharenat_, endroit richement boisé, et ainsi nommé à cause des grottes vastes et profondes qu’on y trouve.

Ces immenses excavations, situées à moitié chemin d’Apollonie et de Cyrène, surprennent au premier aspect : leurs entrées béantes s’aperçoivent de loin, quoique à demi-cachées par des touffes d’arbres, et présentent autant de gouffres ténébreux, qui saisissent un instant l’imagination remplie des récits merveilleux des Arabes. Mais ce premier effet dissipé, l’observation succède, et l’esprit n’en est que plus satisfait.

On peut entrer à cheval dans tous ces hypogées taillés dans la montagne, et l’on se trouve dans des pièces ayant trente à quarante mètres de chaque côté, soutenues, comme on doit le supposer, par plusieurs rangs de pilastres placés régulièrement ou irrégulièrement, selon la solidité que la roche a offerte. Dans aucun on ne reconnaît le moindre indice de destination sépulcrale. Plusieurs sont ornés au-devant d’une espèce de portique monolithe et d’une salle découverte ; d’autres ont une avenue droite ou sinueuse ; et un d’entre eux se distingue par un bel et large escalier pratiqué également dans la colline, et couvert dans toute sa longueur d’une voûte de construction. Cette voûte fut infailliblement destinée à mettre à l’abri des intempéries de l’air les habitants de Cyrène, qui venaient dans ce lieu visiter les marchandises envoyées d’Apollonie ; car, n’en doutons point, ces vastes hypogées furent des magasins. J’ai dit, d’après Diodore, qu’Apollonie fut pendant long-temps l’entrepôt du commerce de Cyrène. Or, quelque soin que les habitants aient mis à adoucir la pente de la voie publique qui conduisait du port à la capitale, cette voie ne dut jamais être d’un accès facile aux charriots qui transportaient les marchandises. Outre la montée très- escarpée voisine d’Apollonie, il fallait, après les magasins où nous nous trouvons, en franchir une seconde pour arriver à Cyrène ; et l’intervalle qui sépare ces deux grands escarpements est lui-même hérissé de petites terrasses, et partout croisé de vallées et de ravins. Un entrepôt, au milieu de cette voie, dut donc être indispensable pour les objets de gros volume, tels que les marbres, métaux, et autres matériaux étrangers au sol de la Cyrénaïque, et qui y étaient apportés de la Grèce et de l’Asie mineure. La destination et la situation de ces hypogées me paraissent, par conséquent, suffisamment motivées ; de même que le soin que les anciens ont mis à les creuser, et surtout leurs étonnantes dimensions, appuient les notions que nous a laissées l’antiquité sur le commerce considérable que la Grèce africaine faisait avec les principaux ports de la Méditerranée.

Ces appartements souterrains, situés loin de la route que suivent les caravanes de la Mecque et même du chemin qui conduit de Derne à Ben- Ghazi, offrent, depuis bien des années, des habitations commodes aux Arabes de Barcah. Des tribus entières en ont successivement fait leur domicile, et des ateliers de divers genres y ont été tour-à-tour établis. Cependant des hordes de bandits ont parfois envahi ces paisibles retraites ; elles en ont chassé leurs possesseurs, et en ont fait le repaire de leurs déprédations ; mais leur séjour n’y a jamais été de longue durée. Les tribus voisines se sont réunies ; les bandits ont été dispersés, et les propriétaires légitimes sont rentrés en pouvoir de leur bourgade troglodyte.

C’est peut-être à ces usurpations momentanées, ou pour mieux dire, à ces farouches usurpateurs, funeste assemblage de ce que les déserts recèlent de plus fainéant et de plus vicieux, qu’il faut attribuer une tradition, vrai pendant de la ville pétrifiée, tradition également transmise par des voyageurs, et aussi légèrement accueillie par des savants ; je veux parler de la peuplade libyenne, parlant un langage inconnu, et habitant les montagnes entre Cyrène et Apollonie. Je croirais barbouiller trop inutilement du papier que de donner sur ce sujet d’autres explications. De même que les voyageurs des temps antiques s’arrêtaient probablement à la station du chemin de Cyrène, nous nous y sommes reposés un instant, et nous poursuivons ensuite notre route.

Peu de sites, même dans les plus beaux cantons de l’Italie, présentent un aspect aussi pittoresque que les sentiers que nous parcourons. Il faut ajouter qu’ils sont presque partout parsemés de précieux débris qui, quoique à peine reconnaissables, doivent nécessairement produire dans ces lieux un tout autre effet que ceux que l’on rencontre dans les champs tant de fois visités de la Grèce européenne. Ce n’est point sans éprouver une surprise agréable que l’on aperçoit tantôt un pilastre de marbre posé par le temps, comme pour inviter à la méditation, sous les branches horizontales d’un énorme cyprès ; et tantôt le torse gracieux d’une statue de quelque nymphe adorée à Cyrène, autour duquel les myrtes et les lentisques entrelacent leurs faibles rameaux, et semblent vouloir le défendre contre la main des Barbares. Mais je n’en finirais pas, si je voulais reproduire cette foule de détails, source de mille sensations que le moindre accident faisait naître, et qu’un autre accident effaçait. Je m’étais recueilli, je jouissais de tout ce qui m’entourait, et j’avançais en silence ; je ferai de même maintenant : cela vaut mieux que mes oiseuses paroles.

Après une heure et demie de marche des magasins souterrains, distants eux-mêmes de deux heures d’Apollonie, nous arrivons au pied de la seconde montée. Un large sentier taillé dans le roc est devant nous ; les roues des chars antiques le sillonnent ; nous y pénétrons, et nous suivons avec lui transversalement les échelons de la montagne. Mais à peine avons-nous fait quelques pas sur ce chemin, que nous commençons à y rencontrer latéralement d’élégants tombeaux ; nous avançons, et les tombeaux se multiplient, pour ainsi dire, devant nous ; enfin nous avons atteint le point le plus élevé du chemin, et un spectacle imposant se développe alors à nos yeux. Tout le flanc de la montagne, autant que la vue peut en embrasser l’étendue, se présente couvert de façades de grottes, de sarcophages et de débris de toute espèce. Ces ruines s’étendent fort loin dans la plaine qui se déroule à nos pieds, et couronnent aussi les hauteurs qui nous dominent : nous voilà donc dans la vaste Nécropolis de Cyrène.

Cependant cette réunion immense de débris de plusieurs âges et leur poétique désordre frappent tellement la vue, qu’ils n’y apportent que confusion, et l’on a besoin de se recueillir pour pouvoir distinguer tant d’objets d’entre eux. A cet effet, nous nous hâtons de chercher une retraite parmi ce grand nombre de grottes. Nous en trouvons une immense au centre même de la Nécropolis ; elle contient plusieurs salles spacieuses, la caravane entière peut y pénétrer, les logements sont distribués, et nous sommes enfin installés auprès des ruines si désirées.

On conçoit toutefois que ce n’est pas sans pourparler, et sans de certaines conditions, qu’un Européen prend ainsi possession d’une caverne fort commode au milieu même des habitants scénites qui occupent le canton. Dès l’arrivée de la petite caravane étrangère, un grand divan est convoqué, et tous les cheiks des environs sont aussitôt accourus. Le cérémonial simple mais imposant du désert, des figures sauvages garnies de barbes noires et touffues, des yeux sévères et pétillants de feu qu’on aperçoit à demi cachés sous de larges draperies, des fusils, des poignards et des chevaux, ornent, composent, entourent la grave assemblée. L’Européen en occupe le centre : on lui demande d’abord à connaître le motif de sa visite inattendue ; il communique l’autorisation du Bey : résidant dans sa province, on n’en ferait aucun cas ; absent, on en rit ; il faut donc qu’il songe à d’autres expédients. Il s’explique avec franchise ; il promet de se tenir à l’écart des terres ensemencées, de ne parcourir que les rocailles, de ne vivre que parmi les ruines ; puis il fait de petits cadeaux : c’est de la poudre et des armes, objets séduisants pour ces hôtes du désert. Leurs farouches regards à cet aspect se radoucissent, ils parcourent ensuite l’attirail de l’Européen : point de luxe ; des chameaux qui ruminent dans un coin, pour équipage ; des draperies grossières et des armes pour costume : cela n’excite pas beaucoup l’avidité, et sent même un peu la fraternité. Les cheiks hésitent d’abord, puis ils se laissent persuader. On se touche de part et d’autre dans la main, on se fait l’accolade, on partage le pain et le sel : le séjour légal en devient irrévocablement assuré ; enfin l’assemblée se dissout, et l’exploration commence. Les premiers jours furent destinés, comme on doit le supposer, à une inspection générale des lieux, à dresser, pour ainsi dire, le plan des recherches. Jusqu’à présent, dans toutes les ruines de la Pentapole, les excavations dans le roc ont préalablement attiré notre attention ; et cette habitude, contractée dans la visite du plus petit bourg, devient une espèce de nécessité dans la capitale. Malgré son immense étendue, on ne peut retrouver quelque idée de son ancienne architecture, que dans le nombre et la magnificence de ses tombeaux ; et chose singulière ! ce qu’elle contenait autrefois de plus lugubre est le seul témoignage qu’elle offre maintenant de sa splendeur passée.

Le vaste cimetière de Cyrène était, comme je l’ai déja bien des fois appelé, une vraie Nécropolis ; c’était une ville des morts séparée de la ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne, elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines, s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette Nécropolis, malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle est couverte, on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres, longent horizontalement la montagne, et sont divisées en deux parties par un ancien chemin sillonné profondément par les roues des chars, et contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes sépulcrales, dont l’élégance et la variété du style, et surtout la conservation très-souvent intacte, forment un grand contraste avec les amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la plupart taillés dans la colline même, sont placés au-devant des terrasses, et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses sépultures dont ils relèvent l’éclat, ressemblent plutôt à des blocs massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les grands : même distinction, même sort après la mort que durant la vie. Mais laissons là les tombes grossières des pauvres, elles n’apprennent rien en faveur de l’art ; et c’est de l’art que j’ai promis de m’occuper.

On peut établir comme règle générale, que partout où les localités permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la roche, au lieu de les bâtir, ils en profitèrent soigneusement ; c’est ce que j’ai fait plusieurs fois remarquer en parcourant les ruines de la Pentapole, et ce qui se reproduit d’une manière plus frappante dans la Nécropolis de Cyrène. Ceci soit dit toutefois pour les personnes peu initiées dans la connaissance de l’architecture ancienne, car on est loin généralement d’ignorer que les tombeaux grecs et romains de l’Asie mineure et de la célèbre Petra présentent la même observation. En partant de ce principe, on ne sera donc pas surpris que, parmi toutes les élégantes façades qui ornent cette Nécropolis, il y en ait peu qui ne soient au moins en partie taillées dans la roche : des accidents locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement. Dans ce dernier cas, on a équarri, parfois horizontalement, parfois perpendiculairement, la roche formant la base, la moitié ou les trois quarts de la façade ; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes, ou complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de rapiécetages sont loin de déplaire à la vue, parce qu’ils sont faits avec beaucoup d’art, et que la partie de la façade taillée dans la colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises simulées, et succèdent avec régularité aux assises véritables. La solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de soins ; et ce but n’a pas été trompé.

Parmi ce grand nombre de tombeaux, le style dorique domine continuellement. On le trouve quelquefois pur avec ses colonnes cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements ; et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son type originel, paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place de colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures, au lieu d’angles droits. Non seulement ce style caractérise un grand nombre de monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur les édifices grecs ou romains de l’Oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous apprenait pas que la colonie des Ammoniens fut successivement alliée et dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains, cette identité de formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à constater les témoignages de l’antiquité.

Cependant toutes les grottes de cette Nécropolis ne sont pas ornées de façades à ordres d’architecture ; on y en trouve quelques-unes pareilles à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci sont-elles antérieures ou postérieures aux précédentes ? c’est ce que je ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit, ces dernières grottes méritent seules d’être appelées Hypogées, puisque seules elles contiennent de vastes appartements souterrains, qui s’avancent quelquefois très-loin dans la montagne. Les autres seront mieux désignées en les nommant Mausolées-excavés ; car, loin de contenir de grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de deux à six caisses funéraires, séparées par des cloisons taillées avec un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois inégales en hauteur et profondeur, sont elles-mêmes divisées par d’autres cloisons horizontales posées sur des étais, ou taillées aussi dans le roc. Les mausolées des environs du _Naustathmus_ nous ont déja offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en excavation. Dans les uns comme dans les autres, nous voyons une, deux et quelquefois trois caisses creusées au-dessous du niveau de la façade ; nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne perpendiculaire des caisses supérieures, en former parfois l’exacte continuation, et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la longueur[244].

Telles sont en général les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Il me reste à parler, sinon d’un nouvel ordre, du moins d’un nouveau genre d’architecture employé dans la Nécropolis. Celui-ci participe des deux précédents, en réunit l’étendue et l’élégance, et par cette combinaison présente plus de grandiose : je nommerai les grottes qui le composent Hypogées à portique.

Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la montagne, domine toute la Nécropolis, et déploie par cette situation à une très-grande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du monument ; et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en appartements funéraires, et décorée au-dehors de vingt-six colonnes et pilastres massifs, disposés sur une seule ligne, et ayant pour entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien ; mais voici la grace élégante du ciseau grec, jointe aux faveurs du ciel de l’Attique.

Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé, et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées, ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique, ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu- près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.

Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule ligne.

C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire, mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes, ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence.

Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective. Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ; que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes, de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246].

Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs. Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes, dans un autre hypogée.

Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247]. Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous allons continuer nos visites souterraines.

Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées, où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause. Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie _exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.

Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis, offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie, donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de lui[248].

Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages, archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient. Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251]. On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ; et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.

Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour : pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir, comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes. Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une tente.

Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée : elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois représenté sur leurs médailles.

Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines, m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle que je viens de décrire.

Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très- élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.

Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ; mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon, accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux. Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une autre qui me paraît moins aventurée.

Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main, entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ; intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles, être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et conjectures.

Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage, agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie.

C’est par une de ces promenades dont je ne prolongerai pas davantage l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle dans une attitude de douleur.

La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux, ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur, comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire.

On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question, j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut beaucoup, des objets à dédaigner.

Au reste, quelle que soit la valeur de cette foule de conjectures dont je bariole à chaque instant ce livre, il me serait aussi difficile de les passer sous silence, que de les établir sur des fondements plus solides. Elles seules donnent, à mes yeux, un peu de vie aux lieux que je parcours ; sans elles, la pensée toujours froide et languissante se lasserait bientôt de l’aspérité des rocailles, et du silence monotone des déserts : elles m’ont soutenu dans ma longue migration en Libye ; puissent-elles soutenir de même celui qui voudra bien en affronter l’aride narration !

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[Note 244 : Voyez les pl. XXXI, XXXIV, XLI.]

[Note 245 : V. pour la perspective et les détails de ce monument, pl. XXXVII, XXXVIII.]

[Note 246 : Voyez pl. XLII, XLIII.]

[Note 247 : Voyez pl. LXIII.]

[Note 248 : Voyez pl. XLIX, L.]

[Note 249 : LETRONNE, Moniteur, 29 décembre 1825.]

[Note 250 : SALLUST. de bell. Jugurth. c. 18.]

[Note 251 : Chronic. Paschale, p. 32.]

[Note 252 : Voyez pl. LIII, 2.]

[Note 253 : Voyez pl. LIII, fig. 1.]

[Note 254 : SYNES. Epist. 133, ed. Petav. p. 271.]

[Note 255 : Voyez pl. LII, 2.]

[Note 256 : Même pl. fig. 1. Cette manière de provoquer le soulouc contre les gazelles est exactement pratiquée de nos jours par les Arabes de la Libye.]

[Note 257 : HÉRODOTE, l. IV, 192.]

[Note 258 : Cette erreur provient de ce que les Maronites, à l’exemple de plusieurs auteurs de l’antiquité, et notamment de Virgile, ont confondu le cerf avec la gazelle, comme le pense d’Herbelot, ou, ce qui me paraît plus vraisemblable, avec le bubale. Ce quadrupède, que les naturalistes ont classé, je crois, dans la famille des antilopes, beaucoup plus grand que la gazelle, a des formes proportionnément aussi sveltes, et sa tête est garnie de très-longues cornes en spirale. Je l’ai rencontré fréquemment dans l’intérieur de la Libye, et principalement aux environs de l’Oasis d’Ammon.]

[Note 259 : Voyez pl. XXXIX, 1.]

[Note 260 : Voyez pl. LV.]

[Note 261 : Voyez pl. LI.]

[Note 262 : Voyez pl. LIV.]

[Note 263 : TERENT. Eunuch. act. I, sc. 2.]

[Note 264 : PLAUT. Rudens.]

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