Chapter 10 of 19 · 3940 words · ~20 min read

Part 10

--Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci n’est rien. Tu aurais souhaité tant soit peu un léopard, une autruche, une négresse d’Éthiopie ou quelque autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour nous ni distance ni obstacles. Eh quoi! ton immense bonté craint d’affliger le possesseur actuel de la gazelle?... Rafraîchis ton œil, ô Sidi! Songe, n’importe qui de nos _khouan_ nous enverrait au premier avis, dans une outre, le sang de tous ses enfants!...

Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose soigneux de finir sur un «effet». Mais dans cet effet, pourtant, est une vérité enclose. La zaouïa demande des présents, ou des sacrifices, ou des vies--et tout s’offre.

--Je te laisse, Sidi, avec le bien!

--Avec le bien!

--Avec le bien!

Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire peur aux pigeons bleuâtres:

--Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite du khodjah.

Le vieux redoubla ses soupirs: «Ya Sidi!» en faisant de grandes enjambées près de mon fauteuil remis en route. Mais quand nous fûmes seuls, il exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit les malheurs qui pouvaient résulter pour moi de ma confiance téméraire.

--Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de simples nomades: «Le son ne devient jamais farine; l’ennemi ne devient jamais ami...» Ya Sidi!...

XXIII

21 octobre.

Encore quarante-huit heures d’anxieuse attente...

Mais, pour occuper cette attente, les navrances de Si-Kaddour et diverses anecdotes. J’avais bien deviné: au Ciel est un bon Djazerti, patron de ceux qui songent trop que leur «appareil» sera levé après-demain.

* * * * *

C’était vers le soir. Les Djazerti de cette terre venaient d’accomplir leur visite à l’hôte, leur devoir qu’ils ont repris avec la plus édifiante ponctualité. Ils quittaient ma tonnelle (dont le sol est maintenant raffermi). Ils s’en allaient--toujours semblables à eux-mêmes, toujours énigmatiques, muets, graves, austères, rigides, visages sans pensée discernable, masses de blancs vêtements accumulés ne laissant point deviner où commence la laine des draperies, où finit la chair sanctifiée des membres ni du corps. Et leur suite «accompagnait», en ordre silencieux...

--Ya Sidi, murmura Si-Kaddour, regarde celui dont le cœur est atteint d’infirmité.

Infirmité morale, je le compris bientôt, en voyant quel élégant beurnouss visait le regard scandalisé du vieux taleb.

--Ya Sidi, reprit-il, une infirmité siège en _son_ cœur et ne fera que s’accroître. Mais le Miséricordieux connaît les secrets, les entretiens, les embûches cachées: il est au-dessus de tout... Je vais raconter quelque chose à ta haute compétence, Sidi. Tu te souviens, n’est-ce pas, qu’hier un papillon de Dieu s’était posé sur moi, présage de nouvelle? Eh bien, cette nouvelle est venue... par un courrier... non pas bonne, _idri Allah_! La plus aimée de nos zaouïas-filles, celle de Siouah, se rebelle contre son Maître; elle refuse de nous envoyer les présents de ziara qu’on dépose là-bas pour nous. Ce sera donc désormais une rivalité déplorable, une scission même peut-être, à moins que le Seigneur ne pulvérise les intrigants. Or, Sidi, laisse-moi te l’apprendre, le mokaddème dirigeant notre maison de Siouah, c’est le propre cousin du khodjah. Ya Sidi, ya Sidi! En vérité, je te le répète, par mon bonheur futur des Paradis, par la bénédiction sublime du Vénéré Sidi-Bou-Saad, la main de Si-Hassan-ben-Ali se retrouve en tout acte de révolte. Et sa bouche a deux souffles: l’un propage au loin le Mal, et l’autre feint perfidement de réchauffer ici le Bien!

Je songeais, écoutant le taleb.

Siouah... Nom célèbre, pays béni d’Égypte... Ancienne oasis de Jupiter Ammon, où tant de souvenirs fabuleux et mythiques s’éveillent--où Alexandre le Grand crut devoir se rendre et se prosterner--où les thaumaturges des villes grecques allaient chercher leurs moyens de miracles... Et j’y croyais voir, blanche et secrète entre les palmiers, la zaouïa-fille des Djazertïa près d’autres rivales, en ce lieu sacré que les croyances, les schismes, les sectes se disputent encore aujourd’hui...

--Ya Sidi, continuait Si-Kaddour, je souhaite ardemment, de toute mon âme de vieil homme, le retour de notre Illustre Chériff (Dieu le ramène avec le bonheur!). Bien que sa magnanimité soit toujours trop douce à Si-Hassan, il empêcherait beaucoup de péchés par sa seule présence. La divine _baraka_ l’éclairerait sur le danger.

--Tu crains alors, ô taleb, que vos _khouan_ de Siouah ne s’attachent à d’autres «Ordres»?

Comme un cheval fourbu recevant de l’éperon, le pauvre taleb rassembla son courage. Il gesticula quelque peu, pour protester. Il leva ses yeux jusque-là rivés au tapis. Et très haut dans le ciel il vit passer les sombres oiseaux de mauvais augure--les sansonnets, les _zerzour_ aux bandes impressionnantes, au vol bruissant, rapide et noir.

--Non, ô Sidi! Nos fidèles, inch’ Allah, suivront toujours notre Règle, bien que d’autres sucent leurs dons. A quels Ordres, à quels Ordres veux-tu que des Djazertïa s’abandonnent?... A quelles nouvelles et fallacieuses doctrines se plieront les cœurs ayant une fois goûté l’Extase en la vraie voie de Sidi-Bou-Saad? Sans vouloir nommer nos rivaux des sables, hem, hem! dont il ne me sied de faire ni blâme, ni éloge, les _khouan_ Djazertïa iront-ils aux Khadrïa[10], qui souffrent parmi leurs disciples les misérables sous-groupes des Derkaoua mendiants ou des Aïssaoua mangeurs de verre?... Iront-ils aux Rhamanïa, qui prétendent avec impudence que le corps de leur fondateur gît entier en deux villes différentes, faveur miraculeuse dont Notre-Seigneur Mohammed le Saint Prophète, lui-même, n’a pas joui?... Iront-ils aux Cheikhïa, qui négligent les choses spirituelles pour les vains honneurs des hommes?--et d’ailleurs la gloire de ceux-ci a baissé: ils sont montés et descendus, comme le soleil... Iront-ils encore, que te dirai-je, Sidi, aux Bakkaïa du Soudan, qui font mille simagrées avant et après la prière, trois signes à droite, trois signes à gauche, trois derrière eux, trois vers la terre et trois vers le ciel?... Ou aux Naquechebendïa de Perse, qui, sous couleur d’ascétisme, négligent les intérêts de ce monde, et même ceux inéluctables de la Justice et de la Vérité?...

[10] Tous les Ordres cités dans ce paragraphe (sauf les Djazertïa) y sont nommés sous leur vrai nom.

Il se tut enfin. Les _zerzour_ passaient, passaient, projetant sur le sol l’ombre de leurs compagnies épaisses, emplissant l’air, par minutes, de la stridence de leur vol. Et la science théologique demeurait inerte, un peu inquiète, semblant avoir du plomb dans l’aile... Infortuné Si-Kaddour...

C’est alors que Bou-Haousse, disparu depuis le matin, se précipita en trombe au pied de mon fauteuil, clamant sur un timbre suraigu:

--Ya Sidi, tu es mon père! Tu es mon seigneur! Moi ton serviteur, j’ai droit à la considération!

Plusieurs beurnouss criards suivaient. Mais la voix vrillante de mon guide dominait tout, me perçait le tympan.

--Ya Sidi, je ne connais que toi et Allah! Personne n’est au-dessus de moi, que toi et Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!

Il fallut bien un quart d’heure, je n’exagère pas, pour ne rien savoir encore--mais simplement pour discerner quelques paroles des autres hurleurs:

--Fils de chien!

--Fils du péché!

--Fils de celle chez qui descendaient les cavaliers!

--Fils de celle qui jamais n’a dit non!

Je pensais aux fusées d’un feu d’artifice, les dernières, celles du bouquet. Elles se croisent, elles se mêlent, elles ne font qu’un tout aveuglant. Au lieu d’aveuglé, mettez abasourdi: voilà ce que j’étais. Je ne m’en serais jamais tiré sans l’aide du bon Si-Kaddour, plus accoutumé que moi à ces véhémences arabes, à ces rauques fureurs, à ces yeux furibonds, à ces poings brandis au ciel.

--Ya Sidi, raisonna-t-il, que ton cœur ne se tourmente point de ces choses. Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte, on ne doit point l’accuser. Ben-Ziane va reconnaître qu’il s’est trompé.

--Qui cela, Ben-Ziane?

Dans le tumulte je n’avais pu discerner l’accusateur. Mais, au prononcé de son nom, un petit homme chafouin, pâle, maigre, souffreteux--un de ceux qu’avaria la tare physique si fréquente au Sud--cessa de tendre vers Bou-Haousse un bras menaçant, plus décharné que le possible. Il se terra, lui aussi, entre les roues de mon fauteuil.

--Ya Sidi! Par Sidi-Bou-Saad, j’invoque Allah et sa Justice!

C’était moi qu’il invoquait, pour l’instant, d’une voix plus élevée encore que celle de mon Bou-Haousse. Et l’un glapissait: «Tu es mon père!» Et l’autre râlait: «Je suis ton fils!»

--Ton guide m’a volé, Sidi! il m’a dévalisé! Je suis un homme mort, Sidi! Je suis aussi dépouillé que le jour où je suis sorti du ventre de ma mère!

Et cependant Bou-Haousse continuait son apologie:

--Ya Sidi! Le mensonge n’a jamais glissé sur mes lèvres! Ce vil imposteur ne te persuadera pas, Sidi! Je le méprise plus qu’un enfant de moucheron! Moi, ton serviteur, je suis sans crainte! J’ai droit à la considération!

A dire vrai, cette prétention semblait généralement admise par le cercle de curieux qui, très vite, s’était formé, grossi, aggloméré, risquant de rompre la tonnelle.--Et les épithètes injurieuses, relatées plus haut, n’allaient pas du tout au voleur. Elles tombaient au contraire en pluie sur le capuchon du volé.

«Le serviteur de l’hôte est aussi l’hôte»: cela déterminait l’opinion.

Mais quand, avec mes idées de Français, j’eus déclaré vouloir pour Bou-Haousse une exemplaire punition, l’aspect de la scène se modifia. Au lieu de rugir d’orgueil, mon guide bêla d’innocence. Les amis-défenseurs prirent tout à coup je ne sais quel air de n’avoir rien vu, ni su, ni entendu,--ni rien dit non plus, depuis une heure. Seul l’excellent Si-Kaddour persistait en son projet de m’éviter cet esclandre.

--Ya Sidi, je t’en conjure par ta tête chérie, laisse aller cette petite histoire au fil de l’oubli...

Mais j’exigeais une suite à l’affaire devant le «khadi de l’Islam» qui juge les différends, à la zaouïa.

--Écoute-moi, ô taleb!

--Je t’écoute, Sidi, je t’écoute, car tes paroles sont toujours agréables et profitables...

A force de m’écouter, il finit par m’entendre. Et Bou-Haousse, qui m’entendait aussi, sanglotait désespérément, faisant retentir l’air de ses protestations.

--O Sidi, tu méconnais ton fils chéri!

Mais au contraire cet inappétissant Ben-Ziane, le volé, transporté de joie embrassait mes genoux, mon épaule, et même un peu mon fauteuil:

--Sidi, ô mon père! Qu’Allah augmente ton bonheur! Qu’il détruise tes ennemis! Qu’il te rende pareil à l’eau courante! Qu’il te donne cent chamelles et une chamelle. Je suis ton esclave, je suis ton cher fils!

Il fallut presque l’emporter de force, afin d’éviter la mort par les baisers.

XXIV

22 octobre.

Je m’impatientais, ce matin, devant le tribunal du khadi, plus semblable à une boutique qu’à un lieu auguste et solennel. Il y avait là, par terre devant la porte, quantité de plaideurs et de témoins accroupis sur les talons, patiemment, béatement, commentant à perte de vue leur bon droit indéniable. Du bruit bourdonnait--une humeur joyeuse--et les tasses de thé jouaient leur rôle bienfaisant et consolateur.

Mon fauteuil roulait parmi les compliments.

--Tu vas bien?

--Bien.

--Tu vas bien?

--Bien.

--Bien.

--Bien...

Un salut mieux scandé résonna dernière moi. C’était, survenant tout à coup, Si-Djelloul-ben-Embarek, Grand Oukil, administrateur du temporel de la zaouïa, gardien suprême des saints tombeaux, et tellement majestueux que parfois il m’intimide. Son «amplitude» se montra très cordiale. Comme hier Si-Kaddour, il fit aujourd’hui le louable essai d’empêcher ce qu’il appelait une inconvenance.

--Ya Sidi, par Allah sur toi, ne laisse pas comparaître publiquement ce Bou-Haousse! Foule aux pieds cette petite chose!...

Et je sentis que, pour cela seulement, le gros personnage était sorti ce matin. Il voulait me parler, sans risquer son prestige dans une démarche trop directe. Qui sait même si le retard du fameux «khadi de l’Islam» ne provenait point de son influence?... Et je devinai davantage encore: derrière leurs murailles épaisses et leurs portes inconnues, les Djazerti blancs, les Sphinx, souhaitaient de même que «la petite chose» fût négligée par moi--si toutefois des Sphinx pétrifiés peuvent _souhaiter_--avoir un mouvement de l’esprit ressemblant à de la vie...

Mais malheureusement, plus on souhaitait, plus je m’obstinais en la décision opposée. Après cet aveu, je ne pourrai plus céler que j’ai mauvais caractère...

--Ya Sidi, me disait le gros homme, tu es plus inébranlable que les fondements des sept cieux.

Ayant ainsi protesté et dégagé sa responsabilité, Si-Djelloul-ben-Embarek sourit, très épanoui. J’ai peine à le croire complice secret des intrigues du beau khodjah-chef. Mais c’est évidemment l’un de ces fonctionnaires zélés, contents d’eux, tyranniques quand on leur montre de la faiblesse, et pouvant devenir instruments passifs d’une habile flatterie...

Nous entrâmes tous au tribunal du khadi.

Je ne puis transcrire ici l’océan de paroles superflues où se noient les affaires entre Arabes beaux parleurs, et qui fait une comédie de toute séance de justice civile. Les deux hommes, Bou-Haousse et Ben-Ziane, crièrent, hurlèrent, s’injurièrent. Ce dernier voulait prouver qu’il avait été tondu, et je me déclarai prêt à le tenir pour écorché--j’étais assez confus d’avoir amené un voleur chez mes hôtes...

Mais ne pouvait-on punir Bou-Haousse? L’estimable Si-Khouïder-ben-Abdallah, juché derrière son comptoir, n’avait-il donc aucune lumière éclairant ce cas spécial?

Embarrassé, le khadi, au lieu de me répondre, feuilletait son code malékite, et consultait--lui aussi, Seigneur!--les gloses des commentateurs des Livres Saints. Cependant le grand oukil me disait:

--Pardonne à ton serviteur, ô Sidi, puisque ta trop grande bonté crut devoir réparer sa faute...

--Pardonne-lui, ô Sidi, renchérissait Si-Kaddour. Tu ne peux espérer le corriger. La queue courbe du chien sloughi ne se redressera point, même si tu la mets sept ans dans un étui...

Néanmoins nous passions en revue les moyens répressifs. La matraque éloquente se trouvait écartée par mes habitudes françaises et par la prière du grand oukil. Une amende? Avec quoi l’eût-il payée, puisqu’il venait de restituer tous les douros de son _mezoued_? La prison prolongée? J’en deviendrais la victime, accoutumé que je suis au service de ce coquin; et, davantage encore, je vais avoir besoin de lui, pour ma «contre-opération», demain.

Le khadi tournait toujours les feuillets de ses gros livres et me proposait des «punitions» vraiment puériles: promener Bou-Haousse dans la zaouïa, avec, sur la poitrine, un «écriteau de honte». Le revêtir de haillons vermineux. Le priver durant trois jours de cousscouss.--Châtiments du monde islamique qui sait à quel point ses enfants, parfois féroces, restent de petits enfants. Je refusai ces expédients, fallacieusement coercitifs. Je remis à plus tard la solution du problème... Finalement nous nous séparâmes sans avoir rien décidé:

Allah est le plus instruit!

Et nous allâmes déjeuner. Le grand oukil me conduisait, toujours majestueux, toujours bonasse, toujours serviable. Il cherchait en sa tête une compensation aux tracas judiciaires que j’avais voulus, mais qui n’auraient pas dû m’atteindre dans la zaouïa bénie de Mozafrane. Avec simplicité, avec le même calme dont il m’avait vanté tout à l’heure les talents de chasseur de son chaouch Djouba («Tu ne peux concevoir son habileté, Sidi: tout ce qu’il a visé est inscrit tué»), avec la même simplicité, donc, le grand oukil me fit cette offre inattendue:--Si tu veux une belle femme, Sidi, tu n’as qu’à souhaiter, et tu la trouveras sur tes fréchias par mon ordre...

Divers détails suivirent, assez peu chastes. Et je ne voulus pas répondre que je connaissais dès longtemps la présence à la zaouïa de ces «dorées», de ces danseuses qui vivent ici sans y danser à cause de la gravité du lieu, ces «beautés» (récite mon vieux taleb) «dont les yeux brillent comme la lune au zénith et dont les bras sont polis comme la hampe des étendards»--et qui font partie de la haute hospitalité.

Ce sont des usages très anciens, plutôt bibliques. Aux caïds, aux chefs arrivant de loin sans leurs femmes, on ne croit pas du tout, par cette politesse, faire perdre le droit de réciter pieusement la sourate vingt-troisième:

Heureux sont les croyants... Qui évitent toute parole déshonnête, Qui savent commander à leurs appétits sensuels.

XXV

23 octobre.

C’est aujourd’hui, c’est tout à l’heure...

Je ne suis pas d’ordinaire une telle poule mouillée. Cette fracture, à Paris, je l’aurais tout bonnement considérée comme une fracture, c’est-à-dire une simple épreuve de patience. Mais sous ce terrible climat, le paludisme aidant, il arrive que les os brisés ne se ressoudent point, et restent inertes en présence.

Mon énergie s’est usée pendant ces deux mois d’inquiétudes et de souffrances--car j’ai souffert aussi physiquement, beaucoup. Est-ce bon? Est-ce mauvais? Je l’ignore. Mon vieux Si-Kaddour prétend y voir un excellent signe: le travail douloureux mais sûr menant au «raccommodage» parfait. Du reste, le taleb s’en remet à la Puissance de Là-Haut, si loin de nous si petits. Et voici le Koran ouvert, pour me relire quelque chapitre:

Dieu sépare le fruit du noyau. Il tire le brin d’herbe d’une graine desséchée. Il crée, il tue. Il fait la mort avec de la vie: et de même il fait revivre ce qui semblait mort ou endormi. Il est le Miséricordieux!

Ai-je mérité la miséricorde?...

XXVI

Même jour, minuit.

En deux mots, comme les notes d’un soir de bataille:

Nous avons «rompu le plâtre», et je ne suis pas, hélas! certain du résultat. Quel engourdissement, quelle impression hésitante, au sortir des langes rigides et durs. Ma cheville est très faible. Je la traite avec la gaucherie un peu affolée des jeunes mères qui n’ont jamais encore enfanté...

Si j’allais tout compromettre par ignorance?

Puis il me semble à d’autres instants que tout est déjà compromis. Je frissonne. Moi qui n’aime point les médecins, je regrette pourtant de me sentir ès mains du seul Si-Kaddour, privé des lumières de la Faculté...

XXVII

30 octobre.

Vraiment, c’était bien une naissance; et l’on me traite comme une accouchée: petits soins, petites friandises, visites--oh, surtout, des visites! A peine me reste-t-il le temps d’éprouver une joie quelconque de cette issue probablement favorable--si rien de fâcheux n’intervient.

Le cheikh des tolbas m’envoie de la confiture, reçue de Damas ces temps derniers. Le grand oukil me fait présent d’un coussin de cuir découpé, le plus beau que j’aie jamais vu, apporté l’autre jour à la zaouïa par les Touareg. Et le délicieux khodjah, Si-Hassan-ben-Ali, me vante doucereusement les charmes de la gazelle arrivée hier dans les bras d’un cavalier--une petite bête mignonne et fine, malicieuse et timide, que j’ai baptisée Faffa, au grand scandale de mon vieux taleb.

--Ya Sidi, tu es au-dessus de mes paupières! Mais, par Allah, une gazelle a-t-elle besoin d’un nom?

Alors nous dissertons, nous discutons. Le Prophète avait bien nommé sa chamelle favorite Kosouah, et ses ânes Ofaïr et Yafour. Et sa mule blanche, sa célèbre mule Doldol, Si-Kaddour voulait-il donc l’oublier?

--Ya Sidi, la vérité est avec toi. Ne te moque pas de ton serviteur. Mais ces noms que tu me cites n’étaient pas des noms d’homme, ni de femme des hommes. Rien qu’en cette zaouïa, Sidi, cinquante au moins de nos filles en Dieu, esclaves ou libres, s’appellent Faffa!

Je ris. Faffa ne sera Faffa que pour les Français plus tard et maintenant pour moi. Sans nul souci des propos, elle trottine autour du tapis, frappant de ses petits sabots le dallage des faïences claires--et ce joli toc-toc, si léger, me semble battre la mesure aux élans de mon espoir. La vie est belle, quelquefois.

J’aspire à la liberté de toutes mes forces, la vraie liberté, celle qui résulte de cette chose si simple, si peu appréciée quand nous la possédons: l’inconsciente rapidité du mouvement. Courir... même par ce temps lourd, j’en fais un idéal qui me hante. J’y songe le matin, quand la nacre de l’aube tardive découpe en noir le grillage doré de ma fenêtre--et le soir, quand l’écroulement des argenteries encadre de nouveau le mouton rôti--et la nuit, lorsque la prière est annoncée par le _moudden_. J’y songe même quand midi flamboie: avoir chaud par suite d’une course folle, comme un enfant.

* * * * *

Je n’ai point mentionné les phases traversées cette semaine, les oscillations entre mes doutes et ma croyance à la guérison.

--Allah est le maître des événements. Il domine tout, me répétait Si-Kaddour.

Cependant, pour aider Allah, il convoqua près de mon tapis le chef-masseur des étuves, Hamou-ben-Missouk, celui qui pétrit sous ses doigts les chairs les plus djazertiques. Or cet Hamou me déclara, par la bénédiction et le salut, qu’au bout de quinze jours de traitement ma jambe serait apte à me conduire «jusqu’à la fin de la terre!» Je n’en demande pas même autant. Et je l’écoutais cependant, charmé de ses promesses, cet homme aux petits yeux bridés, mystérieux, dont les longs bras maigres détiennent ma future santé.

--Ya Sidi, la force, la résistance, la souplesse sortiront pour toi de mes deux mains comme le vase sort des mains du potier. Que Sidi-Bou-Saad me brûle sur place si tu te rappelles en partant quelle est celle de tes chevilles qui t’aura retenu chez nous, qui me donne aujourd’hui la gloire de te servir...

Son regard est équivoque, et son sourire. Il porte la tare morale de ceux dont le métier s’accompagne d’à-côtés louches et discrets: la robuste beauté de son corps n’arrive pas à faire illusion, mais pas du tout, sur la beauté de son âme. Il sent mon impression. Il essaie de la combattre en dogmatisant médecine et chirurgie.

--Mauvaise cassure, ô Sidi! heureusement ton sang vaut de l’or. _Ak Rabbi!_ je te le répète, avant une lune, si Dieu veut, tu retourneras dans ta France à condition que d’ici là tu viennes tous les jours au _hamma_--car, te soigner, je ne le puis sans la buée chaude et salutaire. Tu verras ma science, ô Sidi! Tu ne pourras en croire ni tes muscles ni tes yeux. Par la baraka très sainte! j’ai guéri plus de seigneurs que ta tête chérie n’a de cheveux. J’ai remis l’épaule à Si-El-Aïd, j’ai enlevé à Si-Tahar le mal des princes (la goutte)--et combien d’autres, très remarquables, n’ai-je pas soulagés entre les illustres Djazerti!

Il fallut prier ce faquin d’aller surveiller son étuve, en laquelle je me rends depuis très consciencieusement.

Et là ce sont chaque soir des séances bizarres où je joue le rôle d’un objet, d’une chose docile qu’on tourne et retourne parmi la buée fantastique et le doux ruissellement de l’eau. Hamou-ben-Missouk chantonne à voix basse (malgré la défense des pieuses règles). Il s’approche de moi, il me palpe, et son chant se coupe de souffles haletants, étouffés, presque indiscernables. Les deux esclaves noirs qui l’aident glissent félinement sur le sol mouillé. Et j’entends derrière les murs des papotages, de petits cris de femmes, des rires légers, jeunes et frais... Je pense aux ébats singuliers dans la piscine de Bagdad, j’évoque le portefaix, les trois jeunes filles, tous ces contes de licence et de suavité dont l’Orient charme encore maintenant ses oisivetés voluptueuses... Puis aux rudesses du grand massage succèdent de lentes pressions dont Hamou repose sa fatigue et la mienne. Il se met à raconter, sans préambule, de merveilleuses histoires saugrenues qui s’ajustent à mes songes:

--... Alors la mère du sultan dit à son fils magnanime: «Ne cherche pas davantage, ô toi que j’ai porté! Donne à celui qui est présent, couvre celui qui dort, oublie celui qui est absent.» Mais il n’écoutait point sa mère, parce qu’il voulait ce jeune homme et cette belle femme...

Le conte s’interrompt sans que je le sache ou que j’y prenne garde. Les nègres passent, colossales silhouettes. Les rires tintent derrière le mur... L’eau tiède s’égoutte paresseuse... Hamou chantonne...

Et comme aux jours de mon arrivée, mon âme est «prise» au piège du rêve et de l’irréel.

XXVIII

2 novembre.

L’étuve n’exige que mes soirs.

En cette date mélancolique où Paris visite ses morts, les tombeaux m’ont attiré, et ces souvenirs du passé qui sont les tombes de sensations éteintes. Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait trop de sa splendeur automnale, si différente du tragique été calciné. Je n’ai pas pu mettre mon âme au régime de la tristesse.