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Part 14

Des amulettes authentiques, selon les formules indiquées par Sidi-Bou-Saad.

Sur de petits carrés de papier, des lignes d’écriture croisées (comme souvent les dernières pages des lettres de femme).--Généralement une sourate du Koran, le chapitre de l’_Aube_, ou des _Hommes_: et cela se porte au cou, soit dans un sachet de cuir, soit dans un étui de métal. Préservatif de tous maux, fécondité pour les épouses, très salutaire aussi pour les chevaux et les chameaux, surtout si l’on y ajoute quelques gouttes d’eau d’Aïn-Selam et quelques mottes de terre bénie prise aux jardins de Mozafrane. Et, plus nombreux sont les sachets, plus naturellement le remède est efficace; plus on est guéri des maux physiques et des tares ravalantes; plus on est sauvé des démons; plus on est apte à trouver le chemin des Paradis où les belles vierges, redevenant toujours vierges, offriront aux croyants ardents la beauté de leurs yeux noirs, de leurs corps souples et parfaits.

--Ya Sidi Taleb, dit un nomade, j’emporte deux papiers qu’avalera mon père malade ou que je ferai, inch’ Allah, bouillir dans son breuvage...

Le taleb approuve.

--Tu as raison, ô mon fils. N’oublie pas d’acheter aussi le verset qui guérit les douleurs et donne la vraie résignation: «Seigneur, Seigneur, lorsque tu dis d’une chose: _Koun_ (sois), elle est; ton ordre est accompli entre le _Kaf_ et le _Noun_ (entre le K et l’N)...» Et ces bienfaits ne sont pas tout; la possession écrite de ces paroles efface quinze jours de péchés sur le registre de l’ange, au Ciel.

--Ya Sidi Taleb, c’est qu’elle est plus chère que les autres, la sourate de _Koun_.

--Le salut ne semble jamais trop cher, ô mon fils!

Je souris, entendant ceci. Le taleb s’en aperçoit, veut se justifier. Et nous discutons un peu, dans un mélange de théologie, de poussière et de chameaux bramants qui nous fait mal à la tête.

Mais cela aide à passer le temps.

XXXVI

14 novembre.

Toujours de l’imprévu succédant au marasme.

La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat mêle, depuis ce matin, son tumulte aux tumultes précédents: et voici mon plus facile retour assuré. Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché peut-être... L’heure de la poudre, chère aux croyants, l’heure des préparatifs contre l’ennemi règne à Mozafrane--et les pilons de la huitième cour broient en cadence le salpêtre et le charbon.

* * * * *

Car cette caravane du Touat nous apporte, avec ses dons de _ziara_, une demande de vengeance et la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel fut le motif de son retard. «Par la koubba trois fois sainte!» depuis des jours le pieux convoi, animé par son zèle, aurait dû nous arriver! Mais il avait été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant, si l’on veut, de la zaouïa djazertique. Un _rezzou_ de pillards abominables! Perte de chameaux. Perte d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les coupeurs de route n’avaient pas respecté la _ziara_!

--Ce sont des Beni-Mezreug! Chiens fils de chiens! Fils de prostituées! Fils du Chitane!

Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les doléances, elles sont--qui sait?--encore exagérées.

--Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il va devenir nécessaire de châtier ces Beni-Mezreug, dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans quoi leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde iraient bientôt jusqu’à piller nos troupeaux ou les jardins de l’oasis. Allah seul sait quelle est l’insubordination de ces hommes, indignes du nom d’hommes. Et certes _Il_ est Clairvoyant: Et certes _Il_ est Puissant et se venge!...

Le tapage assourdissant des conversations, dans les cours et dans les places, s’anime ce matin d’un air guerrier. Des gardes partent à méhari, conduisant un _goum_ de volontaires, fusil en travers du beurnouss. Et, comme je traversais les parterres du côté de ma tonnelle, j’aperçus dans le Sahara une autre troupe nombreuse, richement montée, qui s’en allait de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier blanc... On eût dit le neveu du chériff, le glacial Si-Ahmed-ould-Djazerti.

--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne te trompes pas; c’est bien Si-Ahmed lui-même (Dieu le protège et le fasse réussir!). Il va au-devant de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente sa gloire!) pour avertir celui-ci des événements et protéger sa dernière étape. O Sidi, que les déprédations de ces Beni-Mezreug sont impardonnables! Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars! Dieu maudisse leur engeance et interrompe leur génération!

Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement combatif, pareillement excité. Il m’a conduit voir la fabrication de la poudre, avec les produits qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés entre les jambes du pileur habile et dévot. Pan, pan, pan! Aucun accident ne se produit, et c’est merveille.

--Ya Sidi Taleb, le salut sur toi! Allah veuille nous accorder vraiment la joie d’une journée de poudre!

--Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu parler aussi fort une bonne poudre!

La poudre... _el-baroud!_ Mot que l’Arabe prononce les yeux brillants et la bouche tremblante, en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement grand est l’amour de cette poudre qu’au Sahara la plupart des nomades, par figure de rhétorique, nomment leur fusil: _la poudre_--que ce soit un vieux tromblon, une escopette, une vieille machine à moulinet--ou l’arme la plus moderne, Remington perfectionné introduit au cœur des Déserts par les influences étrangères que vous savez.

--Ya Sidi! ya Sidi! la poudre va parler!

En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette histoire guerrière ne me paraît pas sérieuse. L’essentiel est que Si-Ahmed nous ramène le grand chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave taleb à ses belliqueuses ardeurs.

XXXVII

15 novembre,

_Il_ est arrivé, _Lui_, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite...--l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti...

Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que tous dormaient, comme tombe silencieusement la neige des pays du Nord, pendant le sommeil des hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des choses du ciel, de celles qui sont au-dessus de notre pouvoir et de nous-mêmes; qui nous sont envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que nous discutions leur force, ni leur physique domination.

--Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent plus la paix du tombeau. J’ai vécu. J’ai revu la Lumière des lumières! J’ai revu notre Grand Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation!).

Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour tremblent de joie, en me racontant ce mystérieux retour nocturne. Par une petite poterne, _Il_ était entré. La masse des pèlerins ne savait rien de la sublime Présence: car on n’aurait pu contenir les élans de leur amour ni l’enthousiasme de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement averti les Beni-Mezreug de l’approche des utiles vengeances.

--Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se montrera que demain à la foule, quand seront foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous! Mais écoute, ô Sidi: ma bouche t’apporte un message. _Il_ désire saluer en toi l’hôte de Dieu et le bonheur de cette zaouïa. Vêtu en simple mokaddème, le capuchon rabattu, il va te rendre ses hommages ici, dans ta chambre. _Il_ se glissera inconnu le long des couloirs secrets. Sidi! Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...

Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement. Il apostrophait Bou-Haousse, Barka, Bachir, Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des tapis, puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions, et terminait lui-même la besogne.

--Ya Sidi, tu _le_ verras!...

Et tel était son émoi que l’apparition de «l’hypocrite», de Si-Hassan-ben-Ali, qui venait à son tour m’annoncer protocolairement la fameuse visite, ne toucha point le brave homme. Il ne s’en aperçut pas pour ainsi dire--tellement troublé qu’il soupirait comme une mule qui s’ébroue--si nerveux qu’il renversa le bahut de Smyrne, seul meuble de cette pièce immense. Et son agitation finissait par me gagner. Je m’attendais à une grosse déception, certes: mais j’avais hâte de l’éprouver, d’examiner face à face le possesseur de tant d’âmes, celui dont le moindre signe peut ébranler les couches profondes du continent noir.

--Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...

Celui que je vis, dans un cérémonial très simplifié par l’incognito, je n’ai guère pu le juger avant ce soir, au cours d’une longue et deuxième entrevue chez lui. Et quand je risque ce mot: juger, c’est une simple formule--car on ne juge à peu près que ce que l’on connaît, compare et comprend.

Or, les documents me manquent pour ces trois primordiales opérations de l’esprit.

Mais ils me manquaient bien davantage encore à cette heure matinale du premier abord, quand je buvais le thé à la menthe sous mes poutrelles vertes, en compagnie du grand personnage. J’étais fort dérouté. Cet homme de tournure princière en son beurnouss de travesti ressemble extraordinairement à tous ces chefs, ces caïds, ces aghas rencontrés ailleurs. C’est le même calme satisfait, le même port de tête, le même air «déjà civilisé». J’avais cru à je ne sais quoi de plus farouchement grandiose, de plus sauvage--de plus renfrogné, comme le sont toujours les autres membres de la famille, les Djazerti silencieux. Bref (je le pressentais du reste), j’éprouvai ce désappointement badaud de foule guettant un souverain et s’émerveillant de le trouver si pareil à n’importe qui--et d’une si simple, si coutumière humanité...

_Il_ est très beau, pourtant, Sid’Amar--quarante ans à peu près--une parfaite désinvolture. Et il parle, chose surprenante. Il parle avec cette éloquence enflammée des Arabes bien-disants. Il fait des phrases--et vite--et beaucoup.

--Ya Sidi, module-t-il en saisissant sa tasse d’un geste européen, je suis allé jusqu’en la ville de Tunis, voici trois ans, lors de mon voyage à Kairouan. Vos institutions sont admirables, vos arts exquis et vos femmes très belles. Si tu veux me faire la faveur de venir chez moi ce soir, je te montrerai, Sidi, des photographies de... hé, hé, hé, hé!... Mais excuse-moi, par le Puissant, de te fixer grossièrement ainsi l’instant de la visite dont tu voudras m’honorer. Hélas, tu vas nous priver bientôt (inch’ Allah) de l’immense joie causée par ta présence--et moi, demain, je ne pourrai plus trouver de loisir. Dieu le veut ainsi. Celui qui commande, ô Sidi, doit être le premier des serviteurs.

Comme il me disait au revoir en rabaissant son capuchon blanc--semblant ainsi quelque moine de race hautaine--il me proposa le tour du propriétaire.

--Nous irons, si tu veux, par les galeries fermées, aux écuries de la cinquième cour. On ne t’a pas montré mes chevaux, je crois, Sidi.

Je le suivis, avec le sentiment très net que son air aimable et familier était un masque voulu. Il doit avoir des dents et des griffes, celui pour qui les vies humaines sont si peu, celui qui, respirant l’encens de la fanatique adoration, marche dans le prestige des miracles et dans le nimbe de la _baraka_ djazertique...

--Ya Sidi, voici mes «buveurs d’air». Par Allah! les présents de chevaux sont le don de _ziara_ qui m’est le plus agréable. Il est saint. Et notre aïeul vénéré, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, l’a proclamé: «Si tu entretiens ou élèves un cheval pour la cause de Dieu, tu seras compté parmi ceux faisant l’aumône.» Admire ces crinières, ô Sidi! et ces croupes fines!... Rassasie ton œil! Et vérifie la nourriture que je fais répandre devant leurs naseaux. Tu seras de mon avis, Sidi, en y attachant de l’importance. Le cheval noble qui hennit nous dit clairement: «Fais-moi manger comme ton frère, et monte-moi comme ton ennemi!...»

Il frappa sur l’encolure d’un superbe étalon noir.

--C’est une de mes joies, par la koubba! Il faut emplir de bonheur sa vie, car elle est aussi courte que la traversée de l’ombre d’un arbre.

Alors il se tut. Évidemment, cette loquacité en mon honneur lui semble un peu rabaissante. Il regardait maintenant dans le vide. Il écoutait au loin, et tout près, et partout, le brouhaha des pèlerins qui chantaient ses louanges et qui tous auraient bondi, s’ils l’avaient su là, pour baiser avec des transports la trace de ses pas. Un orgueil souleva ses paupières. Un sourire étrange glissa dans sa barbe noire.

Je la «voyais» passer, la volupté de la puissance et de la domination.

* * * * *

Vint le soir. Visite rendue après visite reçue, comme il sied. Et puisque se présenter seul aurait été mesquin, affecté, ridicule (et puisque mon brave Si-Kaddour n’est pas assez officiel), l’«hypocrite», le khodjah-chef, fut chargé de me prendre chez moi et de m’introduire aux appartements du grand chériff.

--Méfie-toi, ô Sidi... me souffla Si-Kaddour, auquel revenait la haine avec le sang-froid.

Me méfier? certainement: au Sahara l’heure est toujours présente de se méfier. Mais pourtant cette heure-là me paraissait si sereine... Les magies somptueuses du couchant déroulaient leurs indicibles merveilles. Le Désert se pâmait, sensuellement blond sous les ardents rayons d’adieu. Qu’il est admirable, cet Erg stérile. Combien ses formes de souplesse et de grâce nous prennent violemment, d’une sorte de désir jamais assouvi. Et c’est pour cela que ces nomades misérables errent sans cesse, dans une orgueilleuse joie. Ils oublient leurs fatigues, leur pauvreté sale et leurs nombreuses tares physiologiques, ils oublient tout, parce que, de sables en sables, ils _la_ possèdent un peu plus chaque jour, l’impossédable, la vaste splendeur glorieuse, l’immensité d’âpres jouissances et de lente mort...

Je vous le dis: avoir profondément senti cette ivresse--et ils la sentent--les élève, eux très brutes, plus haut que la brute. Joie des horizons de lumière et d’étendue qui les pénètre consciemment, qui est «à eux», qui est «en eux» et que nul ne peut leur ravir. Mais leur sauvagerie puérile ne s’en trouve pas diminuée--ni leurs appétits violents--ni leurs instincts dangereux. _Au contraire._ Je le voyais bien ce soir, après ces minutes où le feu de l’astre qui tombe embrase la terre, et où tous se recueillent, interrompant le tumulte des trop nombreuses assemblées. Leurs prunelles sauvages, ayant savouré du bonheur, en étaient soudain plus hostiles sous les plis du voile et la corde de chameau mal nouée. J’étais davantage l’impur Roumi, puisqu’ils entendaient plus farouchement bruire leur sentiment de peuples indomptés.

--Ya Sidi...

Le beau khodjah-chef discourait, tandis que nous traversions les places entre des groupes compacts et des chameaux agenouillés. Et les fins beurnouss flottants de Si-Hassan-ben-Ali s’accrochaient aux piquets des tentes.

--Ya Sidi, nous t’aimons; nous t’aimerons en notre souvenir, et nous compterons sur ton amitié...

Vaines paroles, qui m’arrivaient dans l’air du soir par-dessus le grondement de la foule... Et Si-Hassan soignait son geste, sans paraître se soucier des humbles à ses pieds ni du coucher du soleil aux lignes planes de l’horizon. Il m’entraîna soudain, prit un couloir sombre pour échapper ainsi plus vite aux curiosités des _khouan_.

--Ya Sidi, tu es notre ami! Par la bénédiction de la koubba, si j’ose te le suggérer, ta haute influence ne pourrait-elle obtenir de ton _baïlek_ (gouvernement) une distinction française? qu’on enverrait de Paris, gage de paix et d’alliance, à notre sublime grand chériff?

Si-Hassan-ben-Ali me retenait debout maintenant, avec la fermeté de qui _veut_ faire accepter ses paroles. Et je m’ébahissais qu’en l’Erg reculé, près de la Hamada presque inconnue, les Croyants voulussent agripper ce ruban rouge qu’ils méprisent en tant qu’honneur, mais qu’ils se disputent, gloriole et jouet. Quoi! ce n’était pas assez des aghas de nos territoires, cravatés de moire sanglante avec une étrange profusion? Les voisins, les ennemis allaient s’y mettre, à cette curée des étoiles d’émail? Et tant de soins du beau khodjah avaient préparé ceci?...

--Ya Sidi, excuse ma franchise: tel, tel et tel de votre Sahara l’ont reçue, la distinction! Pourtant ils n’aiment guère les Français, par ma chance des Paradis je te le jure! Et si les Français ne le savent point, c’est alors qu’ils ont aux yeux le voile opaque dont souffrit Tobïa... Ya Sidi, par Allah, par ta tête chérie, par les entrailles heureuses de celle qui t’a conçu, ce serait la vraie justice que d’honorer notre grand chériff--et quelques autres de son entourage, parmi ceux qui sont des maîtres de l’attachement et de la fidélité.

L’obscurité croissait. Il susurrait tout bas, tout bas de sa voix enveloppante et câline:

--Ya Sidi, tu es notre ami! Et mon âme est en morceaux à l’idée de te quitter!

* * * * *

Je n’étais pas au bout de mes étonnements stupéfiés. Une porte s’ouvrit brusquement, jetant dans le noir intense un reflet de lueur rose, dernier adieu du soleil couché. C’était le «salon» du chériff, et de la pénombre une forme émergea, dressée pour me saluer--la haute stature de Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed- Djazerti...

--Sois avec le salut, ô Sidi! que la bénédiction de notre aïeul Sidi-Bou-Saad repose sur toi!

Les formules se prolongeaient encore, faites de cet orgueil, de cette _grandesa_, de cette familiarité «cherchée», dont le mélange est inquiétant,--et je m’installais à peine au bord d’un divan bas, à la mode turque, quand j’entendis un bruit singulier bien connu de moi--la petite explosion d’un gaz qu’on allume dans un manchon de verre.

Je ne pus retenir une sourde exclamation. Une lumière aveuglante avait jailli... _Ma_ lumière, ma lumière-phare, tant cherchée depuis tant de jours, restée vision féerique et miraculeuse! Et je la retrouvais devenue prose, émanant d’un appareil gazogène, moderne engin! Elle me souffletait pour ainsi dire, réalité pénible, rançon des menues joies idéales qu’a pu trouver ici ma sensibilité.

Allons, la poésie musulmane se brûlait les ailes. Ce foyer fulgurant mettait les djinns en fuite, et le rêve avec...

Il me fallut exprimer pourtant une très vive admiration, puis examiner et louanger les richesses de l’immense salle--superbe, je l’avoue, contenant entre ses murailles des trésors à faire pâmer des amateurs orientalistes--mais rappelant trop çà et là que le grand chériff fut à Tripoli, à Tunis... et même dans le _home_ incohérent d’aimables demoiselles, hospitalières plus que femmes de goût. On a réuni, pour cette pièce d’apparat, ce que la zaouïa compte de très beau et ce qu’elle possède d’odieusement absurde. Et les armes brillent, et le clinquant scintille. Et les ivoires de l’Inde et de Chine, les bronzes persans antiques semblent humiliés par le toc et l’éclat de la camelote parisienne, des _Nippsachen_ viennoises et du _Krimskrams_ de Berlin...

Le thé me fut offert.

--Bois, ô Sidi!

Il fumait, le breuvage blond, entouré de gâteaux, chargeant une table de cèdre vraiment arabe, aux ciselures à jour patiemment fouillées--mais les tasses peintes venaient de Londres; les cuillères étaient de forme russe, et le plateau de mosaïque me parut napolitain, fragments de marbre sertis de métal. Et ce luxe un peu détraqué, sous cette flamme ardemment pâle, trop blafarde, trop intense, qu’un générateur «dernier système» alimentait, finissait par ramener au songe à force de s’en extrêmement éloigner.--Et je m’hypnotisais aux étincellements des miroirs de Venise, des écrans de pierreries, des merveilleux bahuts florentins du XIVe, avec leurs plaques d’or poli. Je m’imaginais Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le volontairement pauvre, le pénitent, l’ascète, revenu sur cette terre, et comparant ces magnificences filiales aux parois de son humble grotte où sa vie s’acheva pieuse, dans le jeûne et les privations.

--Ya Sidi, permets que je te fasse connaître mon fils!

Un enfant s’approchait, de treize ou quatorze ans, lourdement chargé de draperies blanches. Et je tombai dans une nouvelle surprise à l’idée de n’avoir jamais soupçonné, durant trois mois, l’existence de cette jeune tête, espoir du chériff qui perdit, me confia-t-il, ses autres rejetons premiers-nés... Jamais Si-Kaddour ne m’en a parlé. Jamais Barka le négro n’a laissé rien échapper qui le concernât, à travers ses propos exubérants et fantasques. Mystère? Non: silence simplement. L’un de ces «trous» qui se produisent, vide qu’on n’aperçoit point sous le réseau compliqué des effusions musulmanes.

--Ya Sidi, mon fils se nomme Bou-Saad ainsi que l’ancêtre vénéré.

--Le bonheur sur ta soirée, ô Bou-Saad! lui dis-je.

Un peu interloqué, un peu hébété, le jeune garçon saluait d’un geste chérifien. Puis il but, comme nous, du thé à la menthe. Et je contemplais sur ses jeunes traits l’abrutissement de son âge intermédiaire. Crise torpide que traversent tous les Arabes... Celui-ci eût évidemment préféré, à l’honneur douteux de toucher les doigts d’un Roumi, des plaisirs moins hypothétiques. Il souhaitait rejoindre sur ses fréchias d’amour les deux ou trois femmes qu’on a dû lui donner déjà--proies sensuelles et légitimes, voluptés précoces dont les pères et surtout les mères se montrent pourvoyeurs zélés.

Et le petit Bou-Saad voyait au fond de sa tasse, sous le liquide, des formes de luxure. Et il se taisait. Et son père souriait doucement, songeant aux joies de son âge tendre... Et le silence reprit un instant ses droits méconnus... Du nard brûlait dans des cassolettes.

Si-Ahmed, neveu du chériff (ai-je noté qu’ils étaient là, tous les Djazerti neigeux, beurnouss immobiles, statues muettes, plus pétrifiées encore que de coutume?), Si-Ahmed regardait l’enfant, l’héritier de la baraka sainte et profitable. Une vie, c’est peu de chose, une seule vie puérile et frêle, séparant une ambition d’un pouvoir. Et le beau khodjah Si-Hassan-ben-Ali regardait Si-Ahmed comme Si-Ahmed regardait Bou-Saad. Et tous ces cœurs d’Islam battaient doucement, d’un tic-tac très régulier d’animosité et de haine.

--Ya Sidi, fit le grand chériff, nous ne formons tous qu’un seul sentiment, qu’une seule pensée en plusieurs corps; nous sommes les Ouled-Djazerti.

* * * * *

Les aromates chargeaient l’air de vapeurs plus lourdes. J’attendais ce qui n’avait pas été dit, ce qu’on voulait me demander--le pourquoi des manœuvres du cheikh suprême. Il s’était _abaissé_ jusqu’à me prier de l’attendre, puis à se rendre ce matin dans ma chambre, et à me recevoir ce soir trop amicalement chez lui, avec un fatigant essai des manières d’Europe. Tout cela ne pouvait être en vain. Des paroles nécessaires allaient venir, qui tardaient--et dont je ne prévoyais en rien le sens ni la portée.

Mais soudain, bonhomme et princier, dédaigneux et courtois, le chériff leva la main.

--Ya Sidi, écoute!

Et ce fut un discours diplomatique.

--Ya Sidi, j’en atteste nos livres et les vôtres, la France est un pays de _baraka_, protégé d’Allah! Une seule chose m’étonne parmi ce que j’en apprends (excuse ma liberté, Sidi). Vous n’honorez point beaucoup vos prêtres, dit-on, ni ceux qui parlent de la Divinité... Vous faites des lois contre les moines... C’est là un tort, ô Sidi! Mais, d’autre part, je sais qu’en Ed-Djézaïr (Alger) et en toutes vos villes qui sont peuplées de notre peuple, vous respectez cependant notre foi musulmane. Vous faites enseigner le saint Koran aux fils des croyants, par des maîtres capables: mais ceci, qui mérite toute louange, doit encore être fortifié, et cet enseignement plus développé encore. Car le saint Koran est la moelle même de l’autorité divine et de la sagesse humaine. Bien mieux, Sidi: au saint Koran se trouvent (et vos sujets musulmans instruits trouveront) des sourates par quoi nous, fils d’Allah, avons le droit religieux de rester «avec vous» et de regarder vos terres soumises d’Afrique comme «terres d’Islam». La _fetoua_ de la Mecque, obtenue par l’un de vos chefs, n’a fait que publier les vérités contenues de tout temps dans le Livre et dictées par le Seigneur même. Il est le Savant, l’Immense. Il voit tout et connaît tout.

Ici, une pause. Une tasse de thé. Les parfums de l’air semblaient plus pénétrants, plus graves. Nous tournions à la politique, aux événements récents qui m’étaient encore inconnus.

--Ya Sidi, des ferments de discorde inquiètent la paix des pays d’Islam. Je ne parle pas de nos dissensions intérieures. Mais le _baïlek_ de la France, depuis quelque temps, n’était plus d’accord avec le sultan de Constantinople. Les ambassadeurs des deux puissances ont dit adieu à leurs ambassades. Aujourd’hui, vos vaisseaux, ayant traversé la mer, menacent de loin Stamboul la sacrée. Je te communique ces nouvelles qui peuvent, ô Sidi, t’intéresser.