Part 9
La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de rouge brique et ses lèvres s’agitèrent pour me complimenter, comme il sied:
--Ya Sidi! par la bénédiction de Celui qui t’a donné tant de mérites, la science est avec toi! Oui, Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement; et le Maître qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux qui purifiera la terre de ce qui ne sera pas croyant, avant qu’elle ne retourne en poudre. Il aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal, un démon fait homme, que vous autres Roumis appelez l’Antéchrist... Et il soumettra également la «Bête», la terrible Bête qui doit sortir d’une mosquée, et qui tiendra, pour les formes extérieures, du taureau, de l’éléphant, du lion, du cerf et de l’autruche. Et cette bête formidable aura septante-sept coudées de long... Le Maître de l’Heure subjuguera le monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le bâton de Moïse et le sceau de Salomon. Et ceux qui seront touchés du bâton resplendiront soudain de blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du sceau auront le visage tout de charbon... Une voix leur criera de l’abîme: «Réprouvés! Réprouvés!»...
Un frisson parcourut encore les êtres simples et violents dont s’entourait mon fauteuil.--Un vol noir des sansonnets de l’oasis passa, dans un grand bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et tous regardaient le présage, sans remuer, sans parler.
--Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour, sera issu d’une famille sainte. Mais nul ne sait quand l’Heure viendra...
Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et de ses disciples la voyaient, _l’Heure_. Plus loin que les sables arides, plus loin que les monts lointains, ils voyaient la Dévastation menée par leur chef et leur cheikh, par le descendant de l’Illustre, par le détenteur de la _baraka_ divine, de l’intercession, de l’étincelle et de la compétence--Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou- Saad-ed-Djazerti.
Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et sur nous, dans le jardin tranquille.
Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se chuchotaient des tendresses, et les petits enfants riaient de nouveau parce que l’histoire était achevée, et que la sauterelle recommençait à bondir parmi la suavité du soir enchanteur...
XX
14 octobre.
Autre température; autre cloche, autre son.
--Ya Sidi, s’enquiert le taleb, ton âme paraît lourde. Ta jambe te fait-elle donc mal? Ou moi, ton serviteur, t’ai-je déplu par quelque parole indigne d’un ami?
Pauvre Si-Kaddour...
Il devrait bien le savoir (surtout par l’observation de ses coreligionnaires): l’humeur de l’homme change plus vite que la direction du vent. Et précisément, le vent joue son rôle dans mon actuel marasme... La tempête souffle au Désert depuis ce matin, le _simoum_ ou _chéhili_ que nous prédisaient les sansonnets par leur vol baissé. Elle souffle, en l’horreur sans limites du Sahara blême. Elle se déchaîne, froide, rageuse, sauvage, dominatrice. Le sable tourbillonne, «fume» au-dessus des dunes, cingle comme une pluie sèche le feuillage des palmiers ployés en deux sous l’ouragan... Une désolation vraiment, ce nuage de grès effrité qui ne connaît point d’obstacles, qui se glisse jusqu’au fond des appartements les mieux clos.
Personne aujourd’hui ne passe en vue de ma fenêtre; tous les habitants de la zaouïa se cachent, se blottissent, se terrent comme des chacals ayant pris peur. Il faut le dévouement de Si-Kaddour pour braver à cause de moi cet enfer lugubre et lamentable.
--Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête et de mes yeux! Ta joie, c’est ma joie. Aussi mon humble moi te supplie de surmonter ton irritation, et de ne pas rester fixé dans le premier degré de l’esprit.
J’accordai la faveur d’une réplique à Si-Kaddour.
--Que signifie, ô taleb, ce premier degré de l’esprit? Serait-ce le bas de l’échelle qui monte vers l’extase?
Si-Kaddour sourit dans sa barbe, heureux d’avoir à ratiociner.
--Ya Sidi, excuse la liberté de mes lèvres qui vont te contredire. Peut-être d’ailleurs ta haute science veut-elle simplement m’éprouver. Les sept degrés de l’esprit, Sidi, ne mènent point par eux-mêmes à l’extase, car l’esprit est l’ennemi de l’extase. Celle-ci nous vient seulement de l’âme immortelle, du cœur corporel et de cette fibre mystérieuse nommée _nefs_, qui n’est, comme tu sais, ni du corps ni de l’âme... Non, l’esprit ne nous mène point à l’anéantissement en Dieu. Il s’y oppose même. Et c’est, tu le conçois, Sidi, pour qu’il cesse de s’y opposer qu’on se trouve obligé de lutter avec lui, de l’assouplir, de diminuer ses interventions jusqu’à ce qu’il se tienne coi, devenu désormais pure modestie et pure sagesse. Veux-tu connaître, Sidi, les phases qu’il traverse alors?
Je n’y tenais pas essentiellement. Pourtant je préférai la voix de Si-Kaddour aux clameurs de la bourrasque.
--Les sept degrés de l’esprit, ô Sidi, sont tels que les a fixés l’illustre Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu augmente sa félicité!):
1º L’esprit enclin à la révolte;
2º L’esprit blâmant;
3º L’esprit inspirateur, et qui cherche;
4º L’esprit calmé;
5º L’esprit satisfait;
6º L’esprit satisfaisant;
7º L’esprit perfectionné. Et chacun de ces esprits, Sidi, nous est clairement indiqué par la couleur qu’il évoque en nous...
J’avais bien ouï parler, à Paris, de la couleur des voyelles découverte par Arthur Rimbaud, mais jamais de la couleur de l’esprit.
--Ya Sidi, par la Mecque et Médine, l’esprit enclin à la révolte éveille la sensation d’une lumière rouge. L’esprit blâmant et jaloux voit jaune. L’esprit qui inspire voit bleu. Et, de degré en degré, la lueur est blanche, verte, grise, jusqu’à l’esprit perfectionné, lequel n’a plus, comme ta connaissance extraordinaire le devine, aucune préférence. Ce désirable esprit voit successivement les sept couleurs de l’arc-en-ciel...
Et comme je ne puis m’empêcher de rire, Si-Kaddour gémit:
--O Sidi, Sidi! ne crains-tu pas d’être à la fois dans le premier et le second degré de l’esprit? Si tu étais musulman. Sidi, je t’engagerais à prononcer cent mille fois le nom d’Allah et soixante-dix mille fois le nom de ses vertus magnifiques. O Sidi! ô Sidi!! ô Sidi!!!
Il faisait ainsi concurrence aux plaintes aiguës de la tempête. C’était beaucoup; c’était trop.
Je m’en débarrassai sous le prétexte d’écrire. Mais le sable poudre mes pages, et les nuées parcourant le ciel m’empêchent de distinguer mes mots. Au propre et au figuré je vois gris, bien que je n’aie pas l’esprit satisfaisant--ni satisfait.
XXI
17 octobre.
Bon! Maintenant, après le vent, la pluie diluvienne, saharienne, qui va gâter ma tonnelle et raviner les jardins--sans compter le dommage causé aux dattes mûres.
De plus en plus je vois gris, très gris--très noir, même. Je me suis donné ici, de cet état, des raisons stupides. Et la vraie raison, je l’ai tue. Et son poids m’étouffe... Je ne puis plus... Je songe trop que ma cheville, dans cinq ou six jours, sortira de sa gaine, peut-être guérie... peut-être estropiée. Angoisse qui me jette à des crises douloureuses, des transes, des affres dont j’évitai jusqu’ici de sonder la tristesse... Mais le temps désespérant pénètre au fond de mon vouloir. Comme aux mauvais premiers jours de fièvre, je me sens tel une épave, une pauvre épave compromise, abandonnée des hommes...
Boiteux, béquillard--la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue...
C’est donc bientôt la loterie de mon espérance, de ma future existence, de ma part de bonheur humain. J’ai peur, anxieusement peur de «savoir»--et, dans cinq ou six jours, je «saurai».
XXII
19 octobre.
Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique. De plus, un cadeau que m’envoie par intermédiaire, pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad; bon prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre tournée sur le blanc jauni de ce papier--véritable hollande, s’il vous plaît, apporté sans doute jadis avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui me prévoyait.
Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le désordre épique des longues chambres-magasins où Babylone et ses profusions prennent un faux air de «décrochez-moi-ça».
Mais quel «décrochez-moi-ça» propice aux charmantes surprises! L’autre jour, y étant entré avec mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions plus sortir...
Je faisais l’inventaire:
Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui doit provenir de la dernière exposition parisienne, mis en relief par le voisinage d’un atroce «réveil» nickelé, à musique!--airs: _la Paimpolaise_ et _la Mascotte_, galop.--De très curieuses statuettes, faïences italiennes. Des lances de chefs Touareg. Une garniture en cuir tressé, envoyée du Turkestan pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du mauvais calicot en pièces. Des saphirs et des topazes. Une pendule Empire monumentale où le char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne le sommet d’un temple d’albâtre. Des bottes hongroises. De la bougie. Des panaches d’autruche. Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense d’ivoire brut. Deux grands flambeaux persans, en argent martelé (XVIe siècle, me semble-t-il), avec des animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas des cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague tournure de chameau--tous ces monstres, entrelacés par des arabesques anciennes, si souples, si ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait commettre un péché d’envie, ces flambeaux; envie que j’ai dissimulée, pour ne pas me les faire offrir.
Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin, quand Si-Kaddour m’incita, d’une parole joyeuse, à quelque peu de promenade.
--Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les impuretés de la terre. Que ta sagesse me pardonne si je lui donne un conseil, Sidi...
Les allées des jardins ne semblaient guère abordables; nous nous sommes résignés à circuler le long des cours et des places, dont quelques-unes en pente sèchent déjà--et sous les galeries. Les _askers_ de garde, signalant notre approche, se levaient ensemble, d’un mouvement rapide, mais aussi rythmé que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations, au vrai sens étymologique du mot:
--_Selam alek! Selam alikoum!_ Que le salut soit avec toi! avec vous!
Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant à moi seul, sont les plus pieux--car ils donnent ainsi le _Selam_ pour moi et pour mon ange gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien qu’invisible, accompagnant Si-Kaddour et l’ange gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis ne manquent point de ce compagnon sacré. C’est une récompense d’Allah, parce qu’ils croient à trois des Livres saints.
--... Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont quatre en tout, Sidi...
Ah! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles explications sur les quatre livres, le Thourat de Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil et le Koran!... ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil!... ni sur les écrits admirables du Vénéré Pôle du Monde, du Saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!
--Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage?
Une troupe bruyante s’avançait,--et c’est tellement rare, le bruit pour le bruit, dans cette zaouïa religieuse... Des cris rythmés s’élevèrent, presque un chant:
--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_
Le bon taleb se prit à rire.
--Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux manque la classe sans quelque raisonnable excuse, on envoie les autres le chercher. Ces enfants ont vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier, Sidi. Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde et le rapportent sur leurs épaules en criant sa honte, comme tu vois.
Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité recommence à m’importuner depuis que «les choses» ont changé, ne m’apercevaient même point ce matin, perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient pour dix minutes l’incarnation du droit répressif, de la Justice. Ils étaient (volupté très arabe) une parcelle de l’autorité.
--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_
Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des charbons, n’essayait pas une lutte impossible. Il se disait, lui aussi: _Mektoub!_ Et son indifférence sournoise se résignait au proche châtiment.
--Mais que va-t-on lui faire, ô taleb?
--Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi. Excuse-moi. La peine varie. Tantôt on _leur_ donne quelques coups de bâton sur les pieds, et tantôt on leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier moyen, par Allah, est une punition très salutaire!
Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans les yeux! Brutalité abominable! Mais Si-Kaddour ne m’écoutait plus, malgré toute sa politesse. Arrêté soudain, sur son épaule il «cueillait» un tout petit papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré les pattes aux fils broussailleux de son beurnouss.
--Ya Sidi! regarde! La frêle créature du Seigneur me présage une nouvelle prochaine. Oui, dès avant ce soir, _inch’ Allah_, j’apprendrai de l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad!
Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement son souffle renvoya dans l’air chauffé le petit papillon bleu--dans l’air voluptueux et fiévreux qui nous venait par bouffées du grand Sahara mouillé de pluie... Puis il reprit, changeant de ton le plus naturellement du monde:
--Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne punissions pas ces élèves? Ils ont passé l’âge enfantin des douceurs, des caresses et de la famille. Ils vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité est avec toi: complète-la en reconnaissant la nécessité de l’obéissance et l’utilité de la souffrance... Par ta tête chérie! La douleur du corps mène à la joie de l’âme. C’est par elle, Sidi, que le _moumine_ devient _meslime_...
Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers? _Moumine_, c’est le croyant. _Meslime_, c’est le musulman, le résigné à la volonté du Tout-Puissant.
--D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en ai reçu, moi qui te parles, du piment dans les yeux. On se roule d’abord de brûlure, ce qui inspire pour l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite l’œil se rafraîchit. Il est net, propre, purifié: la vue percerait les murailles... Ah! Sidi, c’est un bel âge, celui où l’on peut recevoir sans honte du piment dans les yeux!
Justement nous arrivions devant une autre école, d’élèves un peu plus âgés. Si-Kaddour s’interrompit, fit ouvrir devant nous la porte:
--Ya Sidi, que ta bonté le constate: ici règnent la paix et la tranquillité!
Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les écoliers de quatorze à quinze ans, accroupis sur des nattes, psalmodiaient une très difficile sourate du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la bouche en moue, marquait la mesure et de sa baguette tapait çà et là sur l’épaisse coiffure de ceux n’allant pas en chœur.
SOURATE XCVII.--EL KADR.
Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux.
Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit d’El-Kadr.
Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr?
La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois.
A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde pour régler toutes choses.
La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore...
--Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit des arrêts immuables. Les événements de toute l’année sont fixés par les anges durant ces heures redoutables et bénies!
Il était plein d’enthousiasme.
--O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens revivre ma jeunesse. Ici j’ai étudié. Et là, un peu plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans, ardent et modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent défiler, qui poursuivent leurs études et deviennent de savants _tolbas_, et qui porteront les bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines. Ya Sidi! la science est belle quand on la reçoit d’un cœur humble et pieux. C’est la récompense des purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le proverbe nous le dit: «Travaille pour ton honneur jusqu’à ce qu’il soit réputé; et quand il est réputé, dors et reste tranquille.»
Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue... qui n’a jamais, jamais bien compris quelles haines inextinguibles se répandent à travers le monde en même temps que les bonnes gloses et que les commentaires «humbles et pieux».
--Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce temps-là, alors que le grand chériff, père de Sid’Amar (Dieu augmente le salut de l’un et la réputation de l’autre!), nous exposait les doctrines du Vénéré Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle que je dus quitter la salle et m’en aller dans les jardins, où j’errai durant de longues heures, comme soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable... Ya Sidi! Ya Sidi!!... Et ce sont là des joies ineffables... Je te les souhaiterais, Sidi, parce que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je souhaiterais te voir _meslim_... Que mes femmes me soient défendues si je mens!!
Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire, car il est peu d’Arabes ne l’employant pas sept fois par jour. Pourtant (à portée du moins de mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée. Jamais...
Ses femmes? Quelles femmes? Était-ce là un tour oratoire? Lui, mon vieux taleb, mon vieil ascète, marié?
Marié??...
Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient bien aussi violents que les points d’exclamation coutumiers à l’incriminé. J’en voulais à Si-Kaddour de m’avoir trompé--j’appelais ainsi sa réserve--sur un point capital de sa vie. Marié!
Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction _roumie_.
--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te prie d’observer une chose: je dois l’exemple de la pureté à tous nos élèves, à tous nos disciples, à tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, _je ne pouvais donc pas ne pas être marié_.
Il me développa sa thèse devant le Désert vaste et grave. Et il était heureux d’un si beau motif de disserter.
--Le mariage, ô Sidi, nous le nommons «l’indispensable» et «le salutaire». Dès qu’un homme prend femme, le chitane pleure; et quand les diables d’enfer lui demandent: «Qu’as-tu donc, maître?»--il leur répond: «Un fils d’Adam vient de m’échapper!»
Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que je riais.
--Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en effet le mortel n’échappe pas toujours. Mais les vertueux ont du moins une raison de résister. Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux marchands ce bon moyen: avoir une femme légitime dans chacun des divers endroits où les mènent leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse, par exemple, sur le conseil de nos tolbas, s’est marié à Mozafrane sans vouloir que tu le saches--parce qu’il craignait ta moquerie. Mais il ne faut pas railler les efforts du côté de la chasteté...
* * * * *
Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge de l’excellent homme: il apercevait, s’avançant vers nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire aux lèvres, son «ennemi» Si-Hassan-ben-Ali! Et ce furent toutefois des souhaits échangés, des compliments à perte d’haleine, comme il convient, pendant cinq minutes au moins.
--Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix câline, enveloppante, ya Sidi, je bénis Allah qui t’a rougi le visage et redonné ce bien: la santé. Ta jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu permet, plus forte et plus excellente que l’autre. Et nous sentirons en nos cœurs la douleur de te perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton élégante désinvolture devant les jolies femmes de ton pays...
Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour n’avoir pas constaté tout de suite que ce sujet me déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de cette désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue, fit-il dévier la conversation sur les caravanes, puis sur les chevaux, la chasse, les animaux domestiques...
Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux taleb:
Méfions-nous de Si-Hassan (par ce: «nous», je pense à la France). Ce khodjah-chef est extrêmement fort. En lui réside une puissance de domination perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes du pouvoir. Et par ces portes, qu’il entr’ouvre, il regarde tout, s’immisce en tout, tire des fils secrets correspondant avec tout... Il n’y a pas, je crois, une intelligence comparable à la sienne entre les natifs de l’Afrique des sables. Intelligence très musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que compréhensive, plus rouée que vraiment habile, plus patiente que persévérante, plus vaniteuse que fière, plus indomptée que stoïque dans les revers du malheur: telle que, un ensemble à craindre le jour où ces facultés se déchaîneraient contre nous, après avoir--qui sait?--pris leur point d’appui en certaines révolutions de palais...
Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé, du reste? (Je reconnais que mes chemins d’aujourd’hui se ressentent étrangement d’avoir trop vu d’écoliers...) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me vantait les mérites de ces animaux légers, tellement rapides qu’une race spéciale de chiens s’est créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur douceur, leur grâce.
--Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous n’en ayons pas ici. Tu verrais comme elles s’apprivoisent: aussi fidèles que des chevaux, aussi caressantes que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu pas une de ces gazelles, Sidi? Oui, chez toi, en France...
Nous étions groupés sous une des galeries à colonnettes de marbre. Des esclaves nous entouraient de leurs curiosités compactes. Et des pigeons bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour de la tête de Si-Hassan, toujours souriant, affable, digne et noble--beau, plus beau qu’on n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni divinité.
Ce serait un diable plutôt, au fond--un Chitane revêtu d’une forme séduisante. Un peu de l’orgueil infernal luisait sous ses longues paupières quand, à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter ce qui n’existait pas, il répliqua:
--Ya Sidi! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton serviteur? Tu veux une chose, elle se trouve. Je n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre petit papier, et l’un de nos _khouan_ m’envoie la gazelle que tu désires, privée, docile, accoutumée à se coucher sur un coussin dans un coin de la chambre. Un cavalier galope pour aller; il galope pour revenir; six jours passent: la gazelle est là. Quel disciple oserait ne pas accomplir nos simples vœux!
Il disait: _nos_. Le son de ses paroles rectifiait: _mes_. Et je fus curieux tout à coup de voir jusqu’à quel point il parlait sérieusement. J’acceptai, au grand dam de Si-Kaddour.
S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases polies n’étaient que le vent du désert susurrant parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien apprendre. En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva installé, accroupi au dallage, tirant de son écritoire une plume de roseau pareille à celles du bon Si-Kaddour--et Si-Hassan-ben-Ali dicta la lettre. Il interrompait pour «prendre mes ordres».
--La veux-tu toute petite, Sidi?
Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors observer très courtoisement, avec plusieurs circonlocutions et périphrases, qu’un fragile nouveau-né mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le changement de climat le tuerait comme la pluie tue les chameaux, ou comme le soleil tue les grenouilles.
--Par la bénédiction de notre koubba, tu as raison, Si-Kaddour! La plus haute sagesse s’exprime toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable. Réfléchissons. La demandons-nous adulte, cette gazelle? Non, n’est-ce pas! De quatre ou cinq lunes au plus... Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman.
La plume de roseau traçait les caractères à senestre, légèrement, souplement.
«... de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière, tel l’enfant qui ne quitte jamais les pas de sa mère. Si vous n’en possédez point une de cette sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou chez vos amis, immédiatement.
«Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction la plus haute. Il est Clément et Miséricordieux: qu’il soit loué dans les siècles!»
Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de Si-Hassan-ben-Ali. Un coup de tampon. Une empreinte. Et l’un des askers appelé:
--Miloud-ben-Tahar! Selle un méhari! Pars! _Fissa, fissa!_ Vite, vite!
Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte merveilleuse: car ordinairement les Arabes ne sont pas pressés. Enfin je serai donc encombré d’une gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid à Saint-Raphaël, chez ma grand’tante... Cette dernière, enchantée d’une semblable «curiosité» vivante, remerciera dans son esprit le beau khodjah, qui répliquerait, s’il le pouvait, par des phrases analogues à celles dont il me combla: