Part 19
Le _dikhr_ se récite agenouillé dans beaucoup d’ordres; en quelques-uns les mains levées, en plusieurs les mains tombantes. Chez les Snoussïa, le _dikhr_ s’accompagne de postures variées selon l’heure. Le soir et à l’aube, le fidèle peut rester couché, allongé sur le flanc droit, la tête appuyée dans la main droite, tandis que la main gauche égrène le chapelet. Alors il dit rapidement (car la hâte des phrases aide l’approche céleste):
_100 fois_: J’ai recours à Dieu!
_100 fois_: Il n’y a de Dieu que Dieu!
_100 fois_: O mon Dieu, répands tes grâces sur Notre-Seigneur Mohammed, le Prophète Illettré[48], ton envoyé, et sur tous les siens, et accorde-leur la paix!
[48] Il est admis, surtout chez les nomades, que Mahomet ne savait pas lire. Car un jour l’ange Gabriel lui dit: «_Lis!_» et il répondit: «Sidi, comment ferai-je?»
_40 fois_: O mon Dieu, bénis-moi au moment de la mort et dans les épreuves qui suivent la mort.
_100 fois de nouveau_: J’ai recours à Dieu!
_7 fois_: Que Dieu soit glorifié!
_7 fois_: Dieu est grand!
_30 fois_: Il n’y a de puissance qu’en Dieu, l’élevé, l’impondérable.
Puis vient ensuite l’oudifa ou prière, ardemment mystique:
Que Dieu répande ses bénédictions, en quantité aussi incommensurable que l’horizon de son divin amour...
(18)
OUERD OU DIKHR DES TIDJANIA
_100 fois_: Que Dieu pardonne!
_30 fois_: Que Dieu l’immense, celui qui est le seul Dieu, le vivant, l’éternel, pardonne!
_70 fois_: O Dieu, la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed qui a ouvert tout ce qui était fermé; qui a mis le sceau à ce qui a précédé, faisant triompher le droit par le droit; qui a conduit dans une voie droite et élevée. Sa puissance et son pouvoir ont pour base le droit.
_100 fois_: Il n’y a de Dieu que Dieu!
(19)
OUDIFA DES FIDÈLES DE BOU-AMAMA
O notre Dieu, fais frissonner mon cœur du bonheur de t’aimer!
Accorde-moi dans ta miséricorde, ô Miséricordieux, le moyen de te rejoindre!
Consume-moi d’amour, fonds-moi comme la cire molle au soleil de ta bonté!
O Dieu inaccessible!
Mais le vieux renard sait ajouter, aux éloges d’Allah, sa propre louange:
O notre Dieu, je t’invoque par ton ami (Bou-Amama)!
Et tu as dit, ô Dieu, que par ce saint nous irions à toi!
Celui qui nous montre ta Voie est comme un Roi de gloire!
Il baigne ses fidèles de la lumière de sa grandeur!
Sa doctrine lui est transmise depuis le Prophète!
Que par lui mon cœur aille à toi, ô notre Dieu!
(20)
CHANTS PIEUX
Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque taleb d’une zaouïa sainte, il vous répondra, surtout en certains ordres, que la musique instrumentale ou vocale est défendue par de sévères règlements, conformes du reste cette fois à la doctrine du Prophète[49].
[49] «Ceux qui n’auront jamais fait ni écouté de musique en ce bas monde auront aux Jardins futurs des bonheurs supplémentaires indicibles (_Hadits_).»
«Les chanteurs et joueurs d’instruments auront à supporter d’affreux supplices dans les sept enfers (_Hadits_).»
«Sont réputés couverts d’opprobre et récusés comme témoins les chanteurs d’habitude (Code de justice malékite).»
Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements: et, certes, on a l’occasion d’entendre souvent des chants religieux ou dévots sans qu’il en résulte aucun scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent un compromis: ils assimilent les cantiques des _ziars_ ou pèlerins, par exemple, au seul hymne dûment permis, _el-telbïé_, qui se psalmodie pour l’entrée à la Mecque; ils font aussi, parfois, de ces chants populaires, le symbole des sons divins que profèrent les chœurs d’anges, quand ceux-ci s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept mille fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement de comparaison très goûté des fidèles, et très flatteur, évidemment, pour la vanité du chériff qu’on vient visiter.
J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En voici qui sont chantés par des fidèles de l’Ordre des Khadrïa[50], originaires d’Ouargla:
[50] Les Khadrïa sont moins rebelles au bruit chanté.
La profession de foi[51] est belle, Et _Lui_ est beau, sublime, Baba[52] Abd-el-Khader!
Il est le Briseur de cœurs d’infidèles, Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété, Baba Abd-el-Khader!
Musc précieux qui ranimes les morts, Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais, Baba Abd-el-Khader!
Et je dirai: Mon _m’raboth_ m’a accordé la Voie du Salut. Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié, Baba Abd-el-Khader!
Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision, Baba Abd-el-Khader!
Ou comme celui qui respire les roses au printemps, Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne, Baba Abd-el-Khader!
La _baraka_ descendra sur tous les khouan Qui marchent derrière toi dans la Voie, Baba Abd-el-Khader!
[51] Profession ou _chahada_: c’est la célèbre phrase:--Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu.--_La illah, ill’ Allah, ou Mohammed Ressoul Allah._ Cette phrase, dite avec foi, suffit à faire d’un infidèle un musulman. Prononcée à l’agonie, même ébauchée, elle est la sûre clef du paradis.
[52] _Baba_, père en langage familier, montre la confiance des fidèles en leur saint, le fameux Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, de Bagdad.
Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf qu’elle renferme, une des dernières strophes de la longue mélopée:
Tu es puissant près d’Allah, Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces, Baba Abd-el-Khader!
Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi les dons de ziara il ne se trouvera pas un certain nombre de «mauvaises pièces», subrepticement glissées au Saint lorsqu’elles «passeront» mal ailleurs, faute d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un sacrilège de la part des khouan pleins d’ardeur. La familiarité de leurs cantiques n’ôte rien à leur vénération pour les Chériffs de Lumière. Elle nous révèle seulement, cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son réel jour: puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne l’expression), épris de satisfactions sensuelles qu’un grain de poésie relève parfois--fort éloigné, au résumé, de l’extase mystique telle que la concevaient les anciens soufis.
Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes. Voici un fragment de leur _oudifa_:
O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons ton pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en toi, nous nous résignons à ta volonté! Place-nous au rang des parfaits, des purs! Fais que nous mourions avec la _chahada_ sur les lèvres!
Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres ordres, est d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique «d’entrée» des Snoussïa, quand ils se rendent à la zaouïa-mère de Koufra:
Nous venons à toi, ô Allah, Nous venons à toi par ton ami Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère. Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable! Il nous fera te toucher, ô Impondérable! Il nous fera te saisir, ô Insaisissable! Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable! Et te connaître, ô Inconnu!
Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une chose comprise, un appel senti, avec le râle instinctif de la volupté...
TOURS
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