Chapter 5 of 19 · 4000 words · ~20 min read

Part 5

--Je te disais donc, Sidi, que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il sentit le terme venir, voulut auparavant donner aux peuples la meilleure règle de la Voie. Il quitta Mozafrane, porté par une chamelle blanche, aussi blanche que la mule Doldol. Il s’en alla vers le Midi, vers le Septentrion, et vers l’Occident, et vers l’Orient, prêchant le bien à tous les hommes. Il leur répétait sa maxime: «Couche-toi avec du chagrin plutôt qu’avec du repentir.» Et il leur enseignait aussi les sept degrés de la _fena_. Tu m’entends toujours, ô Sidi?

--Oui... oui...

--Et voilà qu’un jour Sidi-Bou-Saad, dans un pays distant, rendit son souffle à l’ange Azraïl. Alors ses disciples lièrent son corps sur la chamelle blanche. Et la chamelle blanche marcha seule, à travers les rocs, à travers les dunes, jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé l’oasis de Mozafrane. Et parvenue près de la fontaine... Tu m’interromps, Sidi?

--N... non...

--Parvenue près de la miraculeuse fontaine du salut (Aïn-Selam), la chamelle s’agenouilla, et les liens liant le corps du Saint se délièrent d’eux-mêmes. Et le Saint glissa à terre comme s’il eût été encore vivant. Ses enfants, qui l’attendaient pleins d’anxiété et de douleur, crurent obéir à son vœu en l’ensevelissant près de la source. Mais--écoute, ô Sidi! écoute!--la nuit d’ensuite, sans le secours d’aucune main profane, le corps se transporta plus loin, vers le grand tas de pierres dont je t’ai parlé... Écoute, écoute!... Et les pierres, dans la même nuit, vinrent une à une, ô miracle! former au-dessus du corps un riche tombeau, puis au-dessus du tombeau une mosquée, puis au-dessus de la mosquée un dôme (cette superbe _koubba_ qui se trouve au milieu des bâtiments où tu respires).--Et les fils et les disciples du divin Sidi-Bou-Saad s’établirent dans l’oasis, et construisirent ce palais, ces cours, ces écuries, ce mur d’enceinte aux rondes tours blanches... Ya Sidi! le Dieu Unique, Clément et Miséricordieux a permis toutes ces choses! Il est le plus grand! _Allah aekbar!_

Saisi d’une sorte de délire, le taleb récita, gesticula, tel Élie prophétisant:

«Allah est le premier et le dernier, le présent et le caché!

«Il n’oublie pas, ne dort pas, ne rêve pas!

«Quand il veut une chose, elle est. Quand il ne la veut pas, elle n’est pas. Il est le _puissant_ de sa volonté!»

Moi, pauvre humain, je dormais, je dormais... Et j’entendais... Mais le _moudden_, là-haut, sur la koubba, chantait la prière des crépuscules--et je ne savais plus du tout si la voix du vieil enthousiaste, ou la sienne, modulait les notes pénétrantes qui descendaient jusqu’à moi comme une oraison d’ange gardien:

«Venez à la prière!... Venez au salut!... Dieu est le plus grand!... _Allah aekbar!_...»

IX

18 septembre.

J’attends depuis près d’une semaine. Mon essieu de chariot gît toujours aux ateliers de la huitième cour, où l’on devait (Si-Kaddour me l’avait juré par sa tête et par ses yeux!) le réparer sans nul délai.

Ici, près de ma fenêtre, le fauteuil rouge incomplet dresse sa raideur monumentale. Il est affreux. Je le prends en haine. Je sens une rancune contre lui, contre mon idiot accident de fracture, contre Si-Kaddour, contre l’univers entier. Et je ne voudrais pas remplir des pages du tumulte de mes imprécations.

Aussi, je n’en écris qu’une--une seule--à l’adresse de la «huitième cour», avant de rageusement fermer ces feuilles:

--Que les «nobles» forgeurs de fer, tous tant qu’ils existent, descendants de Teubal-Kaïn, fils de Lémec fils de Methusaël, soient livrés aux septante-sept mille diables de géhenne! ou qu’ils soient suspendus entre le ciel et la terre, par une chaîne d’airain, comme il advint aux anges Harout et Marout!

X

19 septembre.

Revenu à des sentiments plus raisonnables, je pardonne--presque--aux négligents. Je pardonne aussi à la hideur de ce fauteuil depuis qu’une grande pièce de damas le recouvre. Et quand je m’installe entre les bras du monstre, la soie couleur de soleil, brochée d’argent couleur de lune, enveloppe mes laids vêtements de _roumi_, et jette sur ma triste jambe «le doux éclat de sa splendeur»...

C’est une jouissance que je n’avais pas appréciée, celle de manier, de faire chatoyer les belles étoffes somptueuses. Je «sens» maintenant ce luxe arabe, un peu barbare, des damas et des satins qu’on déploie, telle une nappe, avant de poser sur le sol les chairs fumantes du repas,--et dont on orne le fond de la tente,--et dont on couvre la selle du cheval. Les étendards des fêtes guerrières, des combats où le sang coule, sont faits des mêmes opulentes trames. Et quand le musulman vainqueur cherche la griserie des heures amoureuses, il les trouve encore, ces tissus de lourde souplesse, sous ses doigts crispés. Il les froisse, comme on saccage les grappes de la vigne symbolique, dans l’épithalame--et le glissement de leurs plis bruit comme un léger soupir...

* * * * *

Elle se drape sans doute en ces merveilles tissées, Lella Zorah, «première» épouse du chériff absent, qui m’envoya tout à l’heure, avec des vœux pour ma santé, cette cassolette de benjoin. La résine odorante fume sur les braises dans le petit vase en terre vernie. Sa spirale lente et bleuâtre m’apporte le salut d’une âme secrète, d’une Saharienne de race noble, grande dame du désert, qui doit avoir été très belle et garde encore des traces émouvantes de cette beauté. Du moins je me l’imagine ainsi. Car je n’en verrai jamais, jamais, de celles pour qui les chériffs réservent le nom d’épouses. La fraîcheur de leurs joues délicates, la pâleur de leurs fronts pensifs, le velours de leurs yeux noirs resteront inconnus pour moi, énigme irritante et frôlante que je saurai là tout près, derrière les portes mystérieuses de la zaouïa aux mille détours. Et toutes, compagnes du Maître, et de ses fils, et de ses frères, et de ses principaux disciples,--et les blanches concubines,--et les amantes-esclaves,--toutes, elles me sauront là aussi, roumi démoniaque, dangereux. A travers les fentes des volets ou les meurtrières des murailles, elles me regarderont. Elles chuchoteront. Elles se confieront des choses ingénument indécentes dont elles garderont le secret. Et mon cœur ignorera toujours sa propre vertu, puisque l’épreuve lui sera refusée de lutter contre tant de sourires assemblés.

* * * * *

Or Si-Kaddour, inspiré par le benjoin, m’a lu d’un ton plus que lyrique les promesses de bonheurs futurs, si voluptueusement sensuels, abondants et naïfs, que promet le saint Koran. Et voici que pour assagir probablement mon imagination vagabonde, il me sert un fragment encore:

--La paix est la plus belle récompense qu’Allah réserve aux hommes pieux.

Je m’incline, non vers lui, mais vers la fenêtre, et je riposte:

--Cependant, vous, les Djazertïa, vous faites la guerre.

Pouvais-je croire qu’un vieux taleb se démonte si facilement? Erreur. Et comme celui-ci ne peut pas nier les incursions, les massacres, les pillages, ni ces traîtrises dont l’une des premières fut l’assassinat de Flatters, Si-Kaddour répond, la voix grave:

--Ya Sidi, de chez nous peut sortir la guerre. Mais la paix seule y doit régner, car c’est une maison de sainteté et de salut qui ressemble aux Jardins Célestes...

Puis feuilletant (troisième reprise) le Livre aux tranches azurées, il déclame lentement en sourdine:

--Écoute, ô Sidi: sourate de l’Événement, versets 24 et 25: «Au Paradis, les hommes ne verront pas de choses illicites ni de péchés. On n’entendra que les paroles: Paix! Paix!»...

* * * * *

Je médite de nouveau dans le silence, en face de ce désert saharien qui n’est pas le nôtre, mais qui, si près du nôtre, lui est pareil. Sur les dunes, l’approche du soir met sa grandiose clarté sereine, sa fulgurante poésie d’or. Je respire auprès de moi le parfum troublant du benjoin et l’odeur un peu fauve des tapis de laine... La paix?... Est-elle en moi?... Non, à coup sûr.

Et les minutes passent. Le soleil est parti.

Alors, l’âme tourmentée d’une inquiète défaillance, j’emplis mon cœur du vaste paysage doux et triste où le jour semble s’éteindre sous des cendres de volupté...

XI

26 septembre.

... Le soleil s’est levé je ne sais combien de fois depuis mes dernières lignes--depuis que subitement, un soir très chaud, je me souviens, le vieux taleb est revenu tout essoufflé dans ma chambre.

Je reposais. Ne m’avait-il pas souhaité bonne nuit par la grâce d’Allah?

--O Sidi! je t’apporte une nouvelle!

Ma main tâtonnait à la recherche des allumettes. Lui continuait, parmi le noir emplissant la pièce:

--O Sidi! que le Puissant soit remercié! Tu désires, n’est-il pas vrai, envoyer tes papiers d’écriture là-bas à Ouargla, pour la France? Sidi, tout à l’heure, _Inch’ Allah_, part un de nos mokaddèmes à peu près dans cette direction. Il a une escorte, et je connais, comme mon fils spirituel, le _kébir_ de cette escorte. Si tu veux lui confier tes feuilles noircies, il les remettra à un autre, très fidèle--et celui-ci les remettra encore à un autre--et ainsi de suite jusqu’à ce que le message soit aux mains de tes frères français, jusqu’à ce que ton vœu soit accompli, par la protection du Dieu clément et miséricordieux...

Les lendemains de cet événement, je n’ai rien écrit.

Séparé du «journal» où mes premières impressions se reflétaient sans art et sans fard, je me suis retrouvé plus triste. La mère arabe doit éprouver un douloureux vide analogue quand s’en va le chamelier portant à l’enfant lointain le beurnouss d’hiver qu’elle a tissé, durant des jours, fil à fil. Plus de travail enchaîné, qu’on puisse rattacher à l’idée des êtres chers.--Alors, nulle énergie: un voile de dégoût sur l’existence coutumière, un néant. Puis les heures glissent.--Elle commence un autre beurnouss, la femme arabe. Et moi je recommence à «noircir» d’autres feuillets, à les remplir de réflexions qui tourneraient facilement au chagrin. J’en oublie de mentionner que mon fauteuil--il était temps!--fut reconstitué. On me roule matin et soir dans les sentiers des palmeraies, dans les cours et les galeries sans nombre de la zaouïa.

Il y a quelque chose de si lamentable à me sentir en pousse-pousse, pareil à un vieil infirme! J’en subis l’humiliation même devant les négresses--compagnes des «dames» djazertiques--que je rencontre parfois dans le quartier des serviteurs.

--Le salut sur toi, Sidi!

--Sur toi le salut!

Elles se poussent du coude, amusées, provocantes et hardies. Puis elles s’éloignent vers les habitations des épouses chérificennes, en se retournant plusieurs fois. Et les ruelles grises, les placettes de ce coin grouillant me semblent moins gaies de leur absence, de ce que leur jeune vie animale et joyeuse ne s’ébat plus là.

Cependant tout est mouvement dans ces populeux parages. Tout est bruit, couleur bariolée, enfantillage nègre qui me surprend. Par contre, le quartier des chériffs, là-bas, se tait, monastique et pensif. Il entoure comme il convient la sainte koubba des tombeaux. Les Djazerti, toujours éclipsés pour moi, sont cachés en ces demeures dont l’accès défendu se barre de massives, de rébarbatives portes ferrées.

--Regarde, ô Sidi! murmure le taleb.

Ainsi les hommes de la famille, pour le conseil et la méditation, se groupent près de leurs pères défunts. Aux morts, cette mosquée du miracle qui s’est construite seule en une nuit. Aux vivants, les trois autres côtés de la place principale, colonnades basses, en marbre blanc patiné de blond sous le soleil. C’est austère--mais d’une austérité d’Afrique, d’Arabie, de Perse, où le recueillement pose un doigt de silence sur sa bouche voluptueuse qui se souvient et qui sourit.

--Regarde, ya Sidi! Regarde, insiste le bon Si-Kaddour.

Car il marche près de moi, le taleb, gravement, à gauche du fauteuil rouge poussé par Barka et par Abd-el-Khader, l’autre grand diable de nègre à mon service particulier. Et Bou-Haousse suit par derrière avec un certain Bachir. Et les femmes nomades--venues ici pour «l’aumône»--ouvrent très grands leurs sombres yeux à voir tout à coup passer ce cortège. Et les cavaliers dédaigneux ne tournent point la tête vers nous... «Roumi, chrétien fils de chrétien, chien fils de chien...»

Mais cinquante mioches au moins, garçons et fillettes, des nègres, des blancs, des bistrés, vêtus d’étoffes rayées de bleu ou de petites tuniques claires, se heurtent derrière le fauteuil. Ils nous suivent sous les figuiers blancs, sous les palmiers à panache et jusque sous les pins d’Alep, qu’on croit hantés. Pendant deux heures ils nous accompagnent, mouvante et tapageuse escorte. Et parfois, lors des arrêts, les plus émancipés se risquent en avant, rieurs, effrontés, semi-peureux, pour me contempler.

--Ya El-Aïd! Ya Mabrouk! Ya Tahar! Ya Mesroud! Ya Zorah! Ya Fatma! Ya Khadoudja!

Ils s’interpellent, se pressent, crient, chuchotent et s’effarent. Tirant la langue, ils me désignent du menton.

--_Le_ voyez-vous? Par Allah, _il_ est destiné aux géhennes! _Ak Rabbi!_ il mange les enfants tout crus!...

La terreur qu’ils ont de moi est un très savoureux piment à leur curiosité. Un mouvement de mon doigt les fait frémir. Mon dangereux regard les éparpille. On dirait alors une bande de moineaux qui soudain prend son envol.

Puis ils reviennent, plus nombreux.

Et tantôt l’ombre fraîche et tantôt la lumière saharienne alternent leurs séductions, estompant, éclairant ces choses, si loin de Paris,--ces choses sans portée, qui prennent tout de même l’esprit et les nerfs à force de simplicité.

XII

30 septembre.

Le fort ne faiblit point, Fût-il broyé comme le musc Ou pilé comme le camphre...

Est-ce pour m’encourager, est-ce par simple hasard que Si-Kaddour m’a lu ces vers, pris dans le livre intitulé: _les Perles des Pensées_, autre œuvre du fécond théologue feu Bou-Saad-ed-Djazerti?

Le fort ne faiblit point...

Je veux méditer cette parole: je veux «ne pas faiblir», non seulement envers la malveillance que je sens autour de moi, un peu davantage chaque matin--mais surtout envers moi-même: voilà mes rêves pendant qu’un vieux taleb m’explique la généalogie des Djazerti et l’emblème de leurs deux filiations: la chaîne corporelle, ou transmission de l’existence de chair; la chaîne mystique, ou chaîne dorée, transmission de la _baraka_, de la bénédiction particulière, de la divine étincelle qui se lègue d’esprit en esprit.

--En va-t-il de même, ô taleb, chez les autres marabouts?

Le cœur de Si-Kaddour se prit à saigner sous le coup de mes confusions stupides.

--Ya Sidi!! par ta tête chérie!! Pourquoi ce mot de «marabout» qui nous flagelle et nous insulte?... Si le saint chériff actuel l’entendait à travers l’espace, il aurait le foie transpercé, Sidi, crois-moi. Et le Vénéré Sidi-Bou-Saad, son aïeul (Dieu lui donne le repos éternel!) se retournerait sur le flanc gauche dans son tombeau de la koubba, ya Sidi! ya Sidi!!...

Pauvre Si-Kaddour... Son regard navré glissait entre les branches, jusqu’au Désert roux et ardent qu’il semblait prendre à témoin.

--O taleb, calme ta douleur! Je sais que les Djazerti ne sont pas de vulgaires marabouts: ils sont chériffs.

Le brave homme me remercia de la rectification, puis continua de protester comme si je n’avais pas rectifié:

--Ya Sidi, ta bonté dépasse réellement celle de David, père de Salomon! Et ta justice est extraordinaire! Mais par Allah, vois-tu, ma tête s’égare quand j’entends appliquer au «Maître» ce terme vulgaire de _mraboth_ (marabout). Un mraboth est un simple hère, qui s’en va faire de petits miracles devant de petites gens, et souvent vole leur argent, tel un vil imposteur. Mais les chériffs sont autre chose, par la bénédiction de la Sainte Kaaba! Je n’ai pas à parler des prétentions de nos rivaux. Ils t’affirmeront ceci ou cela: les uns disent vrai, les autres mentent. Allah voit tout et connaît tout. Mais les Djazerti descendent du Prophète, Sidi. La lignée du lion ne doit pas se confondre avec la lignée du chacal, même quand elle bifurque!

Alors il m’expliqua, tantôt plein de lenteur et plein d’animation, ces hérédités compliquées des Saints purs entre les purs:

--La transmission de la chair, Sidi, peut se faire en même temps que la transmission de la _baraka_; c’est ce qui arrive chez nous maintenant. Notre saint chériff actuel (qu’Allah protège son voyage!) descend directement de l’Illustre Sidi-Bou-Saad par son père Sidi-Mohammed et son grand-père Sidi-el-Aïd, lequel était le fils aîné du Sublime et du Vénéré (Dieu leur conserve à tous trois le salut!). Tous trois furent possesseurs et de l’héritage du sang et de l’héritage spirituel. Mais au-dessus d’eux, Sidi, avant eux, les deux chaînes se sont parfois écartées. Elles se rejoignent finalement à l’origine, en la personne de Celui après lequel il ne peut plus y avoir de prophète, le Père et fondateur de l’Islam, Notre-Seigneur Mohammed le glorifié (Dieu accorde à lui et aux siens le salut le plus complet!). Et la chaîne dorée remonte ensuite, comme tu sais, de Notre-Seigneur Mohammed à l’archange Djébril qui lui apporta le saint Koran... Et de l’archange Djébril elle va s’attacher au trône admirable d’Allah, et se fondre dans son indicible Lumière, comme un flambeau dans un grand foyer qui brûlerait sans se consumer... Et c’est Lumière sur Lumière... Et Dieu conduit vers la Lumière celui qu’il veut, car il peut tout et connaît tout...

La voix du bon taleb s’évanouit ici, accablée d’extase; et nous restâmes muets sous l’ombre verte des treilles où frémissait le vent léger. Je pensai alors moins pieusement, mais non sans émotion pourtant, à une autre brillante lumière que du Désert j’avais aperçue, le soir de ma blessure,--à cette miraculeuse lumière qui m’a «conduit» en la zaouïa de Mozafrane,--que jamais depuis je n’ai revue... et dont je n’ai pu, malgré mes questions, découvrir l’origine ni le lieu.

--Tu dois te tromper. Sidi. C’était une des lampes d’argent, comme celle de ta chambre... ou quelque torche de palmier, promenée par un de nos esclaves...

Non. Quelle torche de palmier aurait cet éclat brillant et fixe? Quelle lampe antique, à la mèche grésillant dans l’huile, projetterait ce rayon clair?

Elle demeure encore aujourd’hui pour moi un songe parmi d’autres songes, l’apparition de cette flamme irréelle.

* * * * *

Nous étions alors sous une vigne en forme de tonnelle, qui couvre une suite de portiques dans le goût populaire italien--arcades bâties du reste par des maçons venus de Tripoli, à travers sables, Maures du rivage avant travaillé jadis à Malte, à Palerme--tant se mêlent les arts et les races autour de cette mer intérieure mi-chrétienne et mi-musulmane, d’où le souvenir païen n’est pas complètement enfui...

--Repose-toi, ô Sidi, fit le taleb. Le sommeil du corps, quand l’âme éveillée rêve, est un bienfait délicieux. Remercié soit le Très-Haut qui nous l’accorde! Et moi je te laisse une courte minute. Je reviens, Sidi, presque avant que d’être parti.

Si-Kaddour s’absenta une grande heure, puis reparut, la mine soucieuse et comme angoissée. Il allongeait son bras sec, avec un geste de pythonisse douloureuse, au-dessus du bloc de marbre où fumaient, dans l’atmosphère pure, nos deux tasses de menthe et de thé.

--Ya Sidi, me dit-il, demain je te ferai voir, _inch’ Allah_, l’arbre de l’hérédité, la «double chaîne» des Djazerti, peinte de vermillon, d’or et d’azur. Si-Ahmed lui-même te montrera le parchemin.

Ainsi, c’était pour cela qu’il m’avait quitté, pour négocier l’exhibition de cette feuille! J’éprouvai subitement, devant son visage contracté, la certitude qu’une lutte s’était prolongée entre lui et ceux qui ne m’aiment point. Les Djazerti se révèlent mes ennemis, plus que jamais--disons mes adversaires et ceux de ma race. Tout à l’heure ils ont passé le long de cette tonnelle (peut-être m’y savaient-ils, peut-être ne m’y savaient-ils pas). Leurs beurnouss blancs défilaient, tels des frocs de moines luxueux... Et leurs yeux ne m’entrevoyaient point: l’«infidèle» n’existe plus devant leurs âmes de Saints très élevés.

Cependant cette résistance à laisser mes yeux roumis se poser sur les enluminures me parut de fâcheux augure. On ne l’eût point faite il y a huit jours; et tous les Arabes d’origine noble paradent si volontiers de leurs généalogies, dès que sont là des hôtes nouveaux.

--Alors, demain, Sidi?

Je secouai négativement la tête.

--Je ne pense point, ô taleb, qu’il soit nécessaire d’aller contrôler tes paroles.

L’excellent vieux me regarda, d’un air surpris, ensuite inquiet, enfin désespéré. Hélas! aucune des supplications déjà exprimées par lui, qui en est prodigue, n’atteignit la véhémence de celle qui se déchaînait maintenant. Elles en tremblaient, ses joues ridées, et ses paupières à mille petits plis, et ses grosses lunettes de corne.

--Ya Sidi! Sidi!! Par la bénédiction d’Allah sur toi! par le ventre de celle qui t’a conçu! tu vas me jeter dans le deuil du tombeau!!... Sid’Ahmed lui-même, je le le répète, le propre neveu du chériff, doit te montrer les peintures!! Il me l’a promis sous les serments inviolables!!!... Que ton esprit distingué, Sidi, ne manque pas cette occasion de voir des choses édifiantes, et d’éviter un tel chagrin au plus dévoué de tes serviteurs!!!

Incapable, malgré toutes mes bonnes raisons, de résister davantage, je me suis engagé sottement pour le prochain après-midi, au temps qui suit la prière d’_aasser_.

--Voyons, calme-toi; c’est entendu, taleb, j’irai...

--Ya Sidi!

--J’irai, j’irai...

XIII

1er octobre.

Et j’y suis allé--dans mon fauteuil.

J’en suis aussi revenu, un peu étonné de certaines choses... par exemple de «l’invisibilité» persistante de Sid’Ahmed-ould-Djazerti. Je dirai plus: un peu choqué. Comment! voici un personnage, autant chériff que l’on voudra: il promet, il offre de me recevoir, moi son hôte--son hôte en pays arabe; puis, la dernière minute arrivée, ce seigneur se dérobe; il délègue son secrétaire, son _khodjah_-chef, Si-Hassan-ben-Ali le rusé, pour représenter Sa Hauteur envers mon insignifiance. Et moi, cloué chez lui par le sort, je dois tolérer ces impertinences sans pouvoir faire seller un cheval ou un méhari...

Ma colère pourrait surprendre ceux qui connaissent mal les mœurs du Désert; mais le manque d’égards, chez l’Arabe, est le frère jumeau de l’insupportable menace.

Il faut avoir vu les courbettes obséquieuses de cet Hassan-ben-Ali! Et ses déférences, et son humilité où triomphait toute sa joie d’avoir empêché les chériffs de me recevoir eux-mêmes!... Quelle politesse! Ce musulman trop civil ne sera grossier avec moi que le jour où, décidément, on devra me couper le cou. Mais, jusque-là, il joue de moi en virtuose, comme un chat dont les pattes ne montreraient que velours et dont les dents s’aiguiseraient, fines et pointues, derrière les souriantes babines.

--O Sidi, daigne jeter un coup d’œil favorable sur ce que te présente ton serviteur!

En ces termes il m’indiquait le parchemin déroulé, maintenu par deux scribes. Son amabilité était ambiguë, menaçante au fond, comme le flegme des sous-khodjah et comme l’apparence même des objets de l’entour. Oui, les choses me sont hostiles: le battant peint de l’armoire entr’ouverte me la disait, cette hostilité, et les murs blancs et mornes de la longue «chambre du sceau», et cet air lourd à respirer, chargé d’une odeur de vieille encre, de vieille cire et de je ne sais quel fade relent de musc.

--Tes regards, ô Sidi, daigneront-ils me faire la faveur de vérifier la _base_ de cet arbre généalogique? D’abord, ici, le nom d’Allah, que cent mille épithètes de vertus ne pourraient assez louanger. Puis ensuite celui de l’ange Djébril (Gabriel) aux ailes de diamant. Puis ici, les syllabes bénies formant celui du Saint Prophète...

J’interrompis le discours sans avoir bien examiné l’azur, l’argent et le vermillon scintillant en effet sur les feuilles de l’arbre, plus touffu que celui de Jessé dans nos anciens missels. Et Dieu sait pourtant que j’aime les vieux vélins enluminés, dont la perfection puérile est si amusante à l’esprit, et le contact si doux aux doigts. Mais je ne pouvais tolérer l’attitude de cet Hassan-ben-Ali.

--Cela suffit, déclarai-je. Si-Kaddour m’a déjà expliqué ces filiations...

Le visage de Si-Hassan demeura impassible, plutôt souriant--mais ses yeux parlèrent. Oui, quoi qu’il en eût, et malgré le fameux rideau intellectuel dont il s’enveloppe, il ne put tout à fait clore ces «fenêtres de l’âme». Et l’on aperçut, un court instant, le démon du logis... Du reste, c’est le soudain coup d’œil oblique, le jet lumineux, quasi phosphorescent des prunelles qui chez l’Arabe est révélateur de l’émotion, de la défaillance, ou de la traîtrise secrète--tandis que chez l’Européen ce serait (les juges d’instruction le savent bien) l’altération de la voix, le frisson léger des doigts malgré le raidissement de la volonté.