Chapter 18 of 19 · 3946 words · ~20 min read

Part 18

Ces bizarreries ne surprendraient pas davantage chez le Maître, qui ne peut en aucune circonstance être coupable--à peine victime, passagèrement, d’une minute de délire; car le chériff est supra-humain. «Sa chair et son sang furent pétris de la droite même d’Allah[33].»--«Ses péchés étaient pardonnés d’avance, dans la préexistence[34].» L’erreur se tient loin de son front, comme la gazelle loin du chasseur.

[33] Secte des Amamïa.

[34] Secte des Snoussïa.

«Il envoie vers ses fidèles ses mokaddèmes, ceux qui sont purs.»

Citerai-je ici ce fragment d’une _idjeza_ que j’eus entre les mains, et dans laquelle les louanges de «l’envoyé» se proclament sans réserve, pour faire valoir encore mieux, par comparaison, les autres louanges plus orgueilleuses du signataire chériffien? Lignes calligraphiées à grand renfort d’azur et de vermillon, sur un papier devenu sale au frottement de la _djebira_[35]--et à celui, fort douteux, d’innombrables pieuses bouches de croyants...

[35] Grand sac plat ayant la forme des anciennes sabretaches.

Loué soit Allah!

Au nom du Dieu clément et miséricordieux!

Que la bénédiction et le salut soient sur Notre-Seigneur Mohammed, prophète de Dieu, sur sa famille et tous les siens.

Qu’elle soit sur tous nos amis très élevés et très généreux, et sur tous nos frères en doctrine. Que la miséricorde divine soit sur eux tous, avec les faveurs les plus abondantes.

Ensuite,

Recevez comme moi-même celui que je vous envoie en qualité de mokaddème, mon illustre ami, mon disciple le plus grand, la fraîcheur de mon œil, le _chemineur_ dans la voie droite, le perspicace, le modèle à suivre, le pieux, le très élevé en vertu, le sagace taleb qui craint Dieu, Ahmed-ben-Bachir-ben-Moussa-ben-el-Mogharri, qui vous instruira des pratiques les plus recommandables et conférera la Voie (_tarika_) à qui la sollicitera.

Quiconque sera initié à cette Voie en retirera d’immenses avantages, par la grâce de Dieu, le Clairvoyant, le Sage...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Écrit au nom du Maître Illustre et Généreux, Cheikh des Fidèles, Celui qui dévoile aux hommes la Vérité supérieure, le Refuge unique, le Pôle le plus élevé, le Pontife par lequel le bonheur règne, autour duquel gravitent les docteurs, Celui qui réunit les deux noblesses sublimes, le Diadème de la vertu, Celui dont les regards font rayonner une joie si splendide que même en ses jours de nuages sa lumière éteint celle des astres, Celui que les Khouan invoquent avec ivresse, le Béni à la porte duquel se présentent sans cesse tous ceux qui cherchent à s’approcher de Dieu, le Saint de gloire indicible, le Cheikh et Seigneur X... (Que Dieu augmente, s’il est possible, sa gloire et sa réputation!)

Louange à Dieu, maître des mondes!

Louange depuis le commencement jusqu’à la fin!

Allah dirige ceux qu’il veut dans la Voie droite.

Amen.

Et tout en haut de cet écrit, un cachet se trouvait apposé, avec l’inscription en exergue: _le serviteur de son Seigneur_, puis le nom au centre, ce nom que je demande la permission de taire, pour plusieurs raisons de convenances et de sécurité.

Les mokaddèmes gardent jalousement, en général, le secret de leurs fonctions, surtout les mokaddèmes fixes, dont la mission n’est point révélée par une arrivée subite, ni par de visibles transports. Un jour, dans une grande zaouïa, l’on m’avait dit: «Tu rencontreras dans telle ville notre mokaddème _un tel_. C’est un homme très estimable qui pourra te servir utilement. Nous le préviendrons.» En réalité, par suite d’événements quelconques, le mokaddème ne fut pas prévenu, et lorsque je me présentai dans sa boutique (car il était marchand de livres pieux et profanes) il refusa de s’avouer membre de l’«ordre» qui me l’avait désigné de façon circonstanciée. «Non, il n’était pas dignitaire, pas même khouan--tout bonnement un pauvre homme qui vendait vaille que vaille aux caravanes des exemplaires du Koran et parfois des contes licencieux. Il y joignait le commerce des lunettes, nécessaires aux pieuses lectures des croyants fatigués. Rien de plus... Un pauvre homme... Un pauvre homme...»

Mais par la suite ce commerçant, s’étant lié avec moi, m’invita aux noces de son fils, et je constatai, devant le luxe déployé, qu’il appartenait à une très riche variété de «pauvre homme».

Puis ce fut une seconde découverte qui remettait les mensonges au point: le surlendemain des noces, jour de bombances, le jeune marié laissa échapper incidemment (ivre qu’il se trouvait de viandes fortes, de graisse et de jus) cette phrase révélatrice:

--J’ai vu telle chose quand je suis allé à la zaouïa, chez le chériff X..., tu sais, avec mon père. Et certes mon père est le meilleur, le plus réputé de leurs mokaddèmes, par Allah sur nous tous!

Une fois de plus, la jactance avait amené la révélation. J’ai connu depuis quel rôle avait joué le marchand de livres, joint à d’autres mokaddèmes «envoyés». Sans compter les intrigues, les jugements clandestins rendus «entre soi», en dehors de l’administration _roumie_--sans compter des incitations et des manœuvres très curieuses, ils avaient «bien travaillé» tous ensemble; ils avaient recruté de nouveaux adeptes «par milliers», comme dit la sourate de l’Assistance, et recueilli des largesses inaccoutumées, une _sadaka_ très abondante, pour le bien, pour la Voie, pour la zaouïa...

(14)

LES DONS

O croyants, donnez les biens que Dieu vous a répartis.

Tout ce que vous aurez distribué en largesses tournera à votre avantage; tout ce que vous aurez distribué dans le désir de contempler la face de Dieu vous sera payé, et vous ne craindrez point d’injustice.

Celui qui donne le jour et la nuit, en secret ou en public, en recevra la récompense. La crainte ne descendra pas sur lui; il ne sera point affligé.

_Koran_, II, 255, 274, 275.

A vous tous, lecteurs de France, si peu que d’un effort vous puissiez prendre l’état d’âme de l’Arabe du Désert, à vous tous je le demande: que feriez-vous de vos trois ou quatre _douros_[36], au cas où vous seriez cet Arabe? Les donneriez-vous comme impôt à l’infernal _baïlek_[37] français, ou à la très sainte zaouïa, mère du bonheur, maîtresse de la Voie suprême, indicatrice du _dikhr_ ou prière par quoi l’on atteint les Célestes Jardins?

[36] Le _douro_ n’est autre que la pièce de 5 francs.

[37] _Baïlek_--gouvernement.

Soyez sincères: vous les donneriez à la zaouïa, à l’Ordre béni, au chériff qui vit grassement parmi ce flux et ce reflux d’argent et d’aumônes. A lui aussi la piécette de monnaie des vieilles femmes pieuses, qui tissèrent au long des jours les trames monotones des beurnouss. A lui quelques-uns de ces beurnouss même; à lui les tapis, les voiles pour ses femmes; à lui les dattes, à lui l’orge, à lui le blé; à lui le mouton qu’on a choisi, le meilleur du troupeau maigre; à lui des chameaux de faix, ou des _méhara_ de course[38], si l’on est moins pauvre; à lui le superbe étalon noir, plein de fougue et de noblesse, si l’on est caïd--et par conséquent fonctionnaire du baïlek français.

[38] Je produirais volontiers quelques chiffres pour préciser la valeur des offrandes en nature ou en argent. Mais ceux que je possède ne me semblent pas assez sûrs: le contrôle est trop difficile. Les statistiques officielles même--dirai-je surtout?--me paraissent en erreur--et d’ailleurs elles ne sont pas toujours d’accord avec leurs propres données.

Ma surprise fut extrême, le jour où j’appris ce dernier trait de la bouche même du caïd qui préparait pour un chériff--non, pour une zaouïa, c’est plus neutre et plus diplomatique,--le cadeau princier d’un cheval admirable, tel que j’en ai bien peu vu... C’était en 1898. J’avais donc quatre années d’études arabes de moins, et mon esprit ne se trouvait pas encore blasé. Certaines choses m’étonnaient encore: il y en avait que je comprenais mal, ou que je ne devinais point. Et justement, ce jour d’hiver saharien, je remarquai soudain en mon caïd une sorte d’émotion bizarre, inexpliquée, lorsqu’en visitant sa maison et ses écuries il me fit voir le magnifique cheval sombre, sur la robe soyeuse duquel des frissons passaient comme une moire.

--Qu’il est beau!

--Oui, c’est un «buveur d’air»...

Cette réponse murmurée à voix basse, respectueuse, ainsi qu’on chuchote dans les églises... Et j’étais sur le point de mettre ce respect, faute de savoir, sur le compte de l’amour des Arabes pour leurs chevaux: ce qui eût été la plus grosse erreur du monde. Mais le soir, comme nous repassions près de l’abri où le beau cheval était tout seul à part, je m’arrêtai de nouveau, je le contemplai, je l’admirai. Et mon caïd, de même que son cheval «buvait» l’air, buvait mes éloges, avec tant d’onction subite et de dévotion dans l’aspect! Une nécessité de questionner s’imposait à moi.

--Tu montes souvent cette belle bête?

--Non.

--Pourquoi?

--Il n’a jamais été monté.

Ceci prononcé de plus en plus respectueusement, avec--oserai-je risquer cette figure?--une sorte d’agenouillement de la voix.

--Quand le monteras-tu?

--Je ne le monterai pas. Il est pour le marabout X..., le jour du pèlerinage de _ziara_...

Mon caïd, lui aussi, disait _m’raboth_, mais il le faisait seulement à cause de ma pseudo-ignorance roumie. Et tout de suite il détourna l’entretien. Mais j’appris par ailleurs que des vases précieux, et des haïks de soie, et cinquante moutons, et dix chameaux seraient joints au cheval noir, sans compter les sommes d’argent qui devaient rester secrètes.

Il est vrai, le chériff auquel étaient destinés ces présents ne compte point parmi les hostiles à nos progrès. Mais combien parmi les hostiles reçoivent de ceux qui sont à nous la _ziara_ et la _sadaka_? S’il s’était agi d’un autre Ordre, moins avouable, mon caïd ne m’aurait rien avoué du tout, c’était fort simple. Et cette confidence de moins lui aurait fait trouver plus de plaisir encore au don qui sera rendu «septante-sept fois cent fois dans le ciel».

Les grands pèlerinages de _ziara_[39] apportent autre chose que des animaux ou des grains aux _zaouïas_[40] chériffiennes; elles y amènent chaque année une quantité d’esclaves noirs. Car l’esclavage (très doux, d’ailleurs) règne encore dans le Sahara. La suppression des biens de _habous_ ou de mainmorte, que je me permets de classer parmi les fautes de jadis, nous a enlevé tout contrôle sur les associations, lesquelles maintenant, sauf leurs demeures et les jardins adjacents, ne possèdent plus que des biens meubles. Nous avons fourni ainsi aux innombrables saints d’Islam, qu’ils soient du nord ou du sud, un bon moyen de crier misère; et ceux à qui l’on n’a rien enlevé ont peut-être crié le plus fort, et, de la sorte, ont davantage profité.

[39] _Ziara_ signifie visite religieuse des pèlerins ou _ziars_. On a donné ce nom aux présents apportés à la zaouïa, par une extension de sens coutumière à la langue arabe. Quant à la _sadaka_, qui signifie dîme ou tribut, c’est plutôt ce que le mokaddem ou envoyé va lever sur place sous forme de quête. Le tout, joint au prix des amulettes et des indulgences, forme l’offrande ou aumône de rachat.

[40] Le vrai pluriel de zaouïa est: _zaouïett_.

C’est aux familles aisées de caïds, de kébirs, de gros marchands dans les ksour, que les zaouïas écoulent le stock superflu de leurs négresses et de leurs nègres après avoir gardé tous ceux nécessaires au travail des jardins et au peuplement du _heurm_ (harem). Et qu’on songe quelle variété de heurm à peupler dans une zaouïa-mère, qui comporte tous les membres, souvent nombreux, de la famille sainte, dont chacun a plusieurs femmes dès l’âge de douze ans--et tous ces fonctionnaires, et tous ces _tolba_, et tous ces serviteurs-chefs auxquels il faut bien un foyer selon l’usage musulman.

«Ayez des femmes en nombre permis (quatre) et les négresses à volonté, selon que pourra en acquérir votre main droite.»

Aussi, avec les chevaux (d’autant plus précieux et rares qu’ils vivent difficilement sous ce ciel brûlant), sont-ce les présents de négresses qui paraissent le mieux accueillis par les zaouïas sahariennes. On s’efforce du reste de recevoir _tout_ avec la même politesse. Et le conflit de cette courtoisie et de l’involontaire dédain cause sur le visage des Saints des effets d’expression parfois bien intéressants.

Les fidèles ne sont pas alors en état de discerner ces nuances. Leur âme s’élance vers la double joie de posséder et de donner. Leur esprit ne voit plus qu’à travers un nimbe ce chériff admirable, fort et parfait.

Ils arrivent ordinairement vers le soir à la zaouïa dorée de prestige. La paix de l’heure étend sa douceur sur les vastitudes désolées, et le chant du _moudden_[41] semble promettre les délices suprêmes des paradis. Ils arrivent, nomades des sables, ksouriens de la montagne là-bas, marchant et peinant, ne goûtant pas aujourd’hui cette minute inerte chère au repos des hommes... Mais ils se sentent heureux pourtant: ils peinent et marchent, pour mieux mériter le futur _far-niente_.

[41] Ou _muezzin_.

«Chaque pas que tu fais à pied en allant en pèlerinage efface au Livre de l’Ange septante-sept mauvaises actions et en inscrit septante-sept bonnes. Et si tu pries d’un cœur pur, c’est cent fois septante-sept[42].»

[42] _Hadits_.

Ils attendent toutes les joies humaines qu’ils peuvent concevoir: le bonheur des admirations et des rassasiements, y compris celui de la gourmandise; et l’extase, ce bonheur «devant lequel il n’est plus d’autres bonheurs»...

(15)

L’EXTASE

J’ai développé ce sujet au cours de l’ouvrage dont ces notes ne sont qu’un corollaire.

C’est en somme--que l’on n’en doute point--une crise de nerfs, provoquée par une tension de volonté éperdue. C’est une auto-suggestion, aidée d’une sorte d’hypnose qu’amène la répétition du nom d’Allah, pendant des heures de jour et de nuit, et qu’augmentent quelquefois les hallucinations du jeûne. Puis c’est un cri délirant: _Lui! Lui!_--appel vers la sensation inéprouvable, supplications sanglotantes qui ne parviennent pas toujours à franchir les diverses barrières séparant l’homme, créature d’argile, du parfait anéantissement, de la complète fusion dans le sein du Tout-Puissant.

Et quand ces barrières s’ouvrent enfin, l’une après l’autre, l’âme occupe progressivement un nouveau «degré» de l’extase jusqu’à la _fena_ complète, en passant par le _them_ ou prostration. Ajouterai-je que le nombre de ces degrés varie, et leur nom, et les cris d’appel à Dieu, et les moyens d’arriver au bonheur incomparable? Une seule théorie réellement commune à tous les mystiques me semble celle du _nefs_, esprit humain qui ne tient ni du corps ni de l’âme: forme, lumière, émanation propre à souffrir, à adorer, à jouir, et dont l’extériorisation se cherche par le _vouloir_--je dirai par un vouloir qui farouchement s’annihile, et qui met toute sa puissance à se détruire soi-même pour renaître plus fort dans le _nefs_, sous la forme de supérieure volupté... Et ceci rappelle un peu la méthode--européenne aujourd’hui--de l’extériorisation du corps astral.

«Je sens _quelque chose_ qui sort de moi sans me quitter complètement.»--«Je sens la forme de mon corps à côté de moi.» Telles sont les phases que j’ai recueillies le plus souvent, quand les circonstances m’ont permis d’interroger des khouan sahariens. Ces circonstances sont assez rares. Les uns s’offusquent aux questions. Les autres se taisent. Certains sont trop simples pour pouvoir bien exprimer ce qu’ils ont ressenti. Plusieurs, trop habiles, seraient charmés de fournir (sciemment) des indications erronées.

La fièvre palustre saharienne, qui porte en arabe le nom de _them_ comme un des degrés de l’extase, amène aussi la sensation d’extériorisation. J’en ai mon propre témoignage, et peut-être ce qu’on éprouva soi-même est-il ce qu’on reste le mieux en droit d’affirmer. Cet appoint morbide aux phénomènes de l’extase en expliquerait tout ensemble et la fréquence et la bonne foi--car si les Arabes sont moins ravagés que nos soldats par le paludisme, ils le sont encore assez pour s’affaiblir cependant, et pour se «détraquer».

Quoi qu’il en soit (et sauf en certains vieux ascètes chez qui la crise prend l’apparence cataleptique), l’extase musulmane saharienne se produit sous une forme sensuelle, allant du spasme doux et prolongé à la fureur érotique épileptiforme, selon les natures et les jours--selon, aussi, les procédés employés pour l’obtenir; car chez la plèbe vulgaire la pure adoration d’Allah ne suffit pas. Les adjuvants à la piété sont tolérés, nombreux et variés: danse frénétique des Aïssaoua; fumée du _kief_ stupéfiant; balancements des _Derkaouas_, hurlements et tournoiements[43] de quelques ordres de basse mysticité. Et ce sont alors des désordres sur lesquels il est séant de jeter un voile...

[43] Ces dernières manœuvres sont extrêmement rares au Sahara, où les importèrent sans grand succès des khouan de Turquie ou d’Asie Mineure.

La plus spontanée, la plus rapidement obtenue d’entre ces extases est celle qui vient aux fidèles par le contact des saints tombeaux. Mais cette promptitude apparente résulte, je le répète, d’une longue auto-suggestion, d’une «certitude» que _là_, et non ailleurs, sera goûté le délire terrestre et super-terrestre, le brisant avant-propos des voluptés du Paradis, l’écroulement délicieux de toutes les forces spirituelles et sensuelles dans un gouffre de félicité.

(16)

LES ORAISONS

La prière en soi--c’est-à-dire l’élan de celui qui croit vers le Souverain Bien auquel il croit--me semble la plus belle, la plus haute chose du monde, et la plus respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant quelques-unes des invocations spéciales aux confréries musulmanes, qu’on ne vît pas dans mes phrases du dénigrement ni de l’ironie; plutôt de l’inquiétude, analogue à celle qu’inspire toute grande force mystérieuse et de perpétuelle menace--par exemple, la proximité d’un volcan.

Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très augustes--mais elles enferment les cataclysmes, les dangers latents d’effrayante mort...

Ceci posé, j’entre aux explications sur le _dikhr_, l’_ouerd_, l’_oudifa_, et la _tarika_ qui comprend le tout. La _tarika_, c’est la «Voie» dont j’ai parlé si souvent au cours de ce livre; c’est l’ensemble des moyens spirituels pour obtenir le «rapprochement» de Dieu, autrement dit l’extase; et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte «aumône»,--inévitable et indispensable--se rattachent soit à l’ardeur mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins volontairement), soit à la prière de forme particulière, _surajoutée_ aux devoirs pieux de tout musulman, et qui prépare au grand élan vers la fusion en Dieu.

Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on prononce «une seule fois à la fois», elle se nomme _oudifa_. Lorsqu’elle prend au contraire le caractère d’une formule répétée quantité de fois sans interruption, par nombres précisés, elle porte le titre d’_ouerd_ (rose ou fleur) et se récite en suivant des doigts le _dikhr_ ou chapelet, dont les grains sériés correspondent, pour chaque ordre, aux combinaisons de son _ouerd_. Les populations sahariennes--chez lesquelles les confusions de mots sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des philologues--résument souvent tous ces termes en celui seul de _dikhr_, y mettant jusqu’à l’idée générale de la Voie, ou _tarika_. Même la conception abstraite de la _baraka_ du chériff, étincelle divine héréditaire, se mêle au sens de la syllabe _dikhr_ pour ces esprits simplificateurs. Et le joli terme de _fleur_--la «rose» des mystiques chrétiens, celle aussi du primitif rosaire--n’est guère employé que par des fidèles très instruits.

Quand le _moudden_ ou _muezzen_ appelle à la prière, cinq fois par jour; quand sa voix suavement modulée se mêle à la tendresse des aubes (_es-salat-el-Fedjeur_), à l’ardeur farouche des midis (_es-salat-ed-D’ohor_), à la torpeur plus quiète des heures suivantes (_es-salat-el-Aasser_), puis à la magique splendeur du couchant (_es-salat-el-Moghreb_) et finalement à la nuit calmée, mais dont l’ombre fait peur (_es-salat-el-Aâcha_), les khouan récitent d’abord les prières régulières de la religion musulmane, la _fatah_ ou _fatihah_, premier chapitre du Koran, qu’on nomme aussi _el-Sourat-el-Kafiyé_, la sourate suffisante, parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis vient l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et c’est ensuite, seulement, qu’interviennent les prières spéciales à l’ordre, les prières _par_ lesquelles le disciple suit la Voie de son Saint.

L’_oudifa_ isolée[44] se prononce le plus souvent à volonté, selon le besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des joies supplémentaires dans les futurs Jardins--ou encore l’inscription, sur le livre du ciel, de bonnes actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’«effaçage» de mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car toute «écriture» passée par l’ange-scribe aux feuillets «Doit» du Registre Évident amène sa contre-partie dans les feuillets «Avoir».

[44] Comme je l’expliquais déjà au sujet des titres hiérarchiques, il arrive que les termes désignant les variétés d’oraisons reçoivent une modification d’un ordre à l’autre.

Au contraire, les récitations de l’_ouerd_ sont réglées par une stricte discipline. Certains ordres le prescrivent après chacune des cinq prières orthodoxes quotidiennes; d’autres ne l’exigent qu’à la prière d’_El-Fedjeur_ (aurore) et à celle d’_El-Moghreb_ (couchant); d’autres, encore, permettent de le réciter un nombre de fois déterminé «entre l’aube et le crépuscule», mais à des heures variées selon les occupations; certains, enfin, les plus ascétiques, commandent de le réciter la nuit, «si l’on possède un esclave qui vous puisse réveiller[45]»--sinon, le fidèle «accomplira ce devoir l’instant avant de s’endormir par la grâce du Clément et du Miséricordieux[46]».

[45] _Snoussïa_.

[46] _Tidjanïa_.

Les mokaddèmes[47] sont chargés d’apprendre aux futurs affiliés ces diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes. Quand le postulant les sait, seulement alors, on lui donne l’_initiation_, soit sur place, soit lors qu’il vient en pèlerinage à la zaouïa-mère--et la remise solennelle du _dikhr_ ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux marchés de nomades; et, plus d’une fois, un khouan ou un chériff a fait don d’un de ces rangs de perles à tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans les soi-disant «agrégations» de certains voyageurs. Le chapelet n’est qu’un objet, une chose de peu; l’_ouerd_ mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les instructions secrètes qui se joignent à la _tarika_, les «directions» socialo-politiques, sont davantage encore.

[47] Voyez note 13.

Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la _tarika_, les mokaddèmes leur communiquent aussi maints détails utiles: le nombre de génuflexions pendant les prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, en appuyant plus ou moins sur les syllabes; le meilleur moyen de l’invoquer, en criant _Hou!_ (pour certains ordres) ou en balbutiements rapides, à peine proférés, au moment où l’on sent venir l’extase. Ils préconisent aussi les litanies du saint fondateur de l’ordre, très salutaires en ce qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne influence de la _baraka_ du _ouali_.

Voici quelques mots de litanies recueillies par moi à des réunions de khouan Khadrïa:

O Chose d’Allah! O Lumière d’Allah! O Sabre d’Allah! O Argument d’Allah! O Sultan des Saints, Toi qui montais une jument rouge, Toi le chéri du Seigneur, Fais-lui passer notre prière!

L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange de son «saint», célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même:

Sois glorifié! ô Dieu Unique! Sois glorifié! ta promesse est vraie! Sois glorifié! tu es notre courage! Sois glorifié! tu fortifies notre bras! Sois glorifié! tu nous assures la victoire! Sois glorifié! tu nous délivres des Infidèles!... O Dieu Unique!

Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu menaçant, parmi le bourdonnement musical et scandé de la mélopée bizarre:

Tu nous délivres des Infidèles! Sois glorifié!

(17)

OUERD OU DIKHR DES SNOUSSIA

La variété du _dikhr_ ou chapelet est grande d’une confrérie à l’autre, surtout dans les nombres. Certaines confréries préfèrent le rythme par 100. D’autres comptent par 70 et par 30, ce qui fait 100 tout de même. Il y a des _dikhr_ par 7; et certains sont très variés, le long d’un même _ouerd_.

D’autre part, cette prière du _dikhr_ est tantôt modulée en chant, comme chez les Khadrïa, tantôt récitée «par les lèvres du cœur», c’est-à-dire à la muette, comme chez les Tidjanïa et les Snoussïa dont les doctrines offrent une grande ressemblance, malgré leur rivalité grinchue.