Part 7
Cette parenté--qu’on n’en rie pas--me parut très solide pour le pays. Dans mes déplacements au Désert, je suis rarement arrivé à quelque parage habité sans que mes sokhrars et mes hommes d’escorte n’y trouvent des liens analogues dont ma curiosité provoquait «l’explication», la nomenclature des anneaux fantaisistes formant ces chaînons épars, subitement ressoudés.
Tout en arrangeant mes oreillers, je suggérai à Bou-Haousse de questionner le lendemain ce parent, si toutefois lui-même souhaitait obtenir la boussole. J’y joignis, afin de fouetter son zèle, l’appât prestigieux d’un _douro_. Et ma chambre, lumières éteintes, retomba au silence des nuits... Le clair de lune entrait par les grilles de la fenêtre, jetant sur les faïences claires un rectangle lumineux. Les poutrelles qui semblaient noires barraient le plafond blanc de leurs raies symétriques, que je comptais et recomptais pour essayer de m’hypnotiser.
_La illah ill’ Allah!_...
C’était la prière d’aâcha, celle qui demande au Seigneur _un refuge contre des hommes et contre la méchanceté de celui qui souffle le mal, qui suggère les mauvaises pensées, puis se dérobe_.
_La illah ill’ Allah!_...
Le chant du moudden, le chant si suave, le chant si doux, m’arrivait avec le frisselis des eaux légères et murmurantes. Et le repos de Bou-Haousse, ce surprenant sommeil arabe sans mouvement, sans un souffle, était à côté de moi. Je me remémorai ces paroles du vieux Si-Kaddour: «De chez nous peut sortir la guerre: mais la paix seule y doit régner...»
Paix apparente, trompeuse, berçante... C’est de cette paix que la menace s’en va, de temps à autre, sur les confins divers du monde musulman. C’est d’ici, ou de zaouïas semblables, que furent soutenues les extraordinaires résistances de Rabah, et, moins loin d’aujourd’hui, que fut fomentée l’insurrection du Zaccar. Et les petites ou grandes embûches: touristes menacés, explorateurs trompés, et nos sentinelles abattues d’une balle traîtresse, et nos officiers assassinés par leurs propres gens...--tant de faits connus, tant d’inconnus (bien davantage), ordres donnés par les chériffs à travers l’Afrique, action de leurs émissaires qui relient, de proche en proche, Tombouktou à la Mecque et Marrakesch à Zanzibar...
Et, pour impressionner les masses, l’annonce, l’attente perpétuelle de ce «Maître de l’Heure» promis aux croyants, celui qui balaiera de la terre tout ce qui n’est pas Islam--fantôme et fantoche qu’on crée, qu’on supprime, selon les intrigues ou le besoin, et dont on prépare l’arrivée grâce à des prophéties puériles: «Il vous viendra un Rebbis ayant un sabre, un beurnouss vert et des dents blanches»... Or, tout Arabe a les dents blanches, ce qui permet d’envoyer quiconque, dupeur ou dupe--et permet aussi de le facilement renier...
Et au nom d’Allah, du sang coule.
«De chez nous peut sortir la guerre, mais la paix seule y doit régner.»
* * * * *
A force de méditer--je préférerais: divaguer, comme plus modeste--je m’étais endormi. Je rêvais depuis longtemps, j’imagine, quand je fus réveillé soudain par le frôlement d’une main sur ma couverture et par le murmure presque indiscernable d’un appel:
--Ya Sidi...
Voilà... Vous croyez tout de suite à je ne sais quelle aventure. Mais il ne s’agissait ici que de Bou-Haousse. Et telle est ma bonne, mon excellente opinion de lui, que machinalement je saisis mon revolver dès que j’eus repéré son visage, un peu trop près du mien.
--Qu’est-ce que c’est?
--Ya Sidi! je suis ton enfant! Je suis ton esclave, je suis la semelle de tes souliers!
Je me crus d’abord devenu la proie d’un cauchemar. En bas le ruisseau d’eau fraîche gazouillait toujours sa chanson. Mais sur les faïences claires le rectangle de lune avait disparu; il baignait maintenant de sa lueur bleuâtre les nacres du bahut de Smyrne. Et parmi le bois de cèdre, les petites plaques opalines brillaient d’un éclat magique, surnaturel.
--C’est trop fort! Enfin, que veux-tu?
Il ne se démontait pas; agenouillé au bord de mon tapis, il avait l’air, dans la demi-ombre, de me réciter des oraisons. Je déposai mon revolver et ne m’armai plus que de patience.
--Ya Sidi! Que Dieu protège tes jours! Tu me dis: va, et je vais. Je suis la flèche que lance ta main! Et je reviens à mon maître. Grâce à ton fils, tu sais tout: les nouvelles t’arrivent par moi, aussi naturellement que les fleuves vont à la mer!...
L’énigme commençait à devenir moins confuse:
--Tu as questionné ce parent? Mais quand? Il fait nuit.
Bou-Haousse fit l’indigné:
--Ya Sidi! M’estimes-tu donc un sot? Ou une femme? Est-ce que le chacal attend le jour pour chasser? Ce n’est pas un parent que j’ai questionné, Sidi, c’est une parenté tout entière. Et même il m’en a coûté beaucoup de tasses de thé, Sidi, dont ton serviteur a réchauffé le cœur des honnêtes gens qui parlaient à cause de toi...
Jamais je ne saurai si mon jugement n’est pas téméraire; mais je parierais cependant, sans hésiter: 1º que Bou-Haousse n’a pas offert cette nuit la moindre tasse de thé, dans les gourbis où, moyennant un _sourdi_, se réchauffe la garde nocturne, car: 2º il n’a point quitté ma chambre. Son parent de fantaisie dort auprès de l’une de ses femmes; il ne l’aurait pas dérangé. Et pareille enquête, d’ailleurs, même menée par un guide, ne se fait pas en une heure. Le rayon de lune me sert d’horloge: il n’y a pas loin des pâles faïences au tout proche bahut nacré.
Qu’importe?... Bou-Faousse se décide à mettre dehors ce qu’il gardait dans son sac, et préfère nommer son aveu: confidences de parenté.
--Ya Sidi! Écoute ton fils. L’heure est favorable. Allah soit loué qui nous l’accorde! Il est au-dessus de tout!
Je l’aurais battu avec joie.
--Ya Sidi, je te dis la chose: ce qui peine les Djazerti, ce qui les afflige contre toi, c’est que s’est ouverte une grande querelle entre le sultan de Stamboul et le baïlek[8] de ton pays. L’envoyé de ton pays a déchiré la _carta_ qu’il avait pour le sultan. Il est retourné dans ta France... On dit même qu’il a été chassé de Stamboul (excuse-moi, Sidi) par le sultan magnanime... Voilà ce qu’on dit... Ce sont les paroles des hommes: Dieu seul voit tout et connaît tout. Et l’on affirme aussi qu’il va y avoir la guerre sainte, et que tous les Français, les Italiens, les Espagnols, et les autres Roumis, seront rejetés de la terre d’Islam par le sabre et le fusil.
[8] Gouvernement.
Dans cette pénombre où nous étions, il guettait sur mes traits l’effet d’un tel rapport, prêt à louvoyer, selon le vent, dans un sens ou dans l’autre.
--Pardonne, ô Sidi, le zèle de ton serviteur!
Je pense avoir conservé un masque indifférent. Mais on ignore de quelle finesse sauvage, de quel flair instinctif sont remplis ces fils du Désert. Celui-ci m’examinait, tandis que je me demandais quelle proportion de vérité pouvait bien contenir son récit baroque...
Il y a toujours un petit fond réel derrière l’outrance et le mensonge des nouvelles sahariennes--très petit parfois: mais il est. La transmission verbale des faits vole de sables en sables, avec une rapidité prodigieuse, ayant seulement ce défaut de les modeler, de les agrémenter, d’y joindre mille amplifications. Elle fabrique souvent ainsi des monstres de baudruche affreux, terrorisants, qu’aucune épingle ne crève, et dont la vie dure plus longtemps que celle d’animaux de chair et d’os.
--Ya Sidi! Tu es mon père! Par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne refuseras pas plus longtemps à ton enfant la boussole et le _douro_!...
Son ton plaintif fendait l’âme. Pour me débarrasser de lui je m’exécutai, je cherchai dans l’obscurité le douro, je cherchai la boussole. Et je songeais... Les Djazerti ne reconnaissent pas l’autorité politique du sultan et à peine sa compétence religieuse--mais néanmoins tous les fidèles de cette loi fanatique tiennent ensemble. Leurs regards convergent sans cesse vers un point qui les unit. Et pour parodier un mot célèbre, l’Islam est un bloc.
--Ya Sidi!!
C’était le remerciement. Par la bouche de ce fripon, Allah fut sommé violemment d’augmenter mon bonheur, et ma connaissance du bien, et plusieurs autres de mes vertus encore. Et comme je sommais à mon tour Bou-Haousse d’avoir à se recoucher, puis à me laisser tranquille, il conclut par cette assertion:
--Ya Sidi, crois-moi: les Djazerti sont des saints (que le Seigneur protège leur _baraka_ divine!). Ils ont la justice de Salomon. Ils ne te feront point de mal, puisque tu t’appelles leur hôte et que tu as mangé leur sel.
J’espérais la séance terminée. Il se pencha vers moi encore, retombé aux chuchotements mystérieux:
--Ya Sidi! par le salut des tiens, ne confie à personne ce que moi, ton serviteur, je t’ai confié. Car ici la langue peut couper la tête!
Et ses doigts dessinaient sur sa nuque, en silhouette devant le clair de lune, un geste de guillotine qui me parut mal réconfortant...
XVII
7 octobre.
Ce ne sera pas encore pour cette fois-ci... (Je parle de mon assassinat.) Car tout est modifié, tout est retourné, avec cette soudaineté arabe qui suffoque et déconcerte. La lune de miel a recommencé entre les Djazerti et moi... Et la zaouïa entière me témoigne par des sourires la joie qu’elle prend à ces tendresses... On me gâte, on me flatte, on me câline, on m’aime. Que dis-je? On m’adore. Et Barka le négro, prolixe et gai derechef, ne me sert plus qu’à genoux.
Ne supposez pas que je plaisante: jamais je n’en eus moins envie. La gravité du danger pèse davantage, après, sur moi. Ma sensation ressemble un peu à celle de l’innocent qu’un pouvoir supérieur gracie, et à qui reste la rancœur d’avoir été condamné...
--Ya Sidi, loué soit Allah! me répète Bou-Haousse dans les coins.
Mon vieux taleb, depuis cette saute de la girouette, a rajeuni de dix ans. Lui également murmure: «Loué soit Allah!» Et ses discours mentionnent, comme par hasard, la survenue de trois _mokaddèmes_ arrivés du Sud avec un gros de cavaliers. Ils ont apporté une lettre du puissant chériff en personne, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben- Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, lequel à petites journées revient du Tchad à Mozafrane. C’est clair. Même un enfant de cinq ans comprendrait la relation entre les nouveaux procédés qu’on déploie pour moi et les ordres reçus du Maître, dont la politique aura subitement orienté du côté «France», sans qu’on sache comment ni pourquoi.
Oui, c’est limpide. Aussi ne m’explique-t-il rien, le brave Si-Kaddour. Il me tait son apaisement comme il a tu ses alarmes; ses bons yeux tout ridés me regardent sous les grosses lunettes de corne. Il sent que j’ai deviné la cause des attitudes actuelles et _que je sais qu’il le sait_. Cela suffit. «Loué soit Allah!»
Inutile d’insister. Jusqu’à mon retour aux pays français, je n’apprendrai rien de plus[9]:
Loué soit Allah!
[9] Ce que j’appris lors de ce retour, ce fut (on l’a deviné certainement) le conflit entre la France et la Porte, et le départ éclatant de notre ambassadeur, au sujet de l’affaire des quais et des créances à régler. Ce départ de M. Constans, fantaisistement déformé, eut un immense retentissement dans toute l’Afrique musulmane du Nord. Même à Blidah, la petite cité des oranges et des roses, à deux pas d’Alger, l’effervescence des indigènes fut si forte qu’on dut prendre des mesures spéciales: saisie des portraits du sultan dans les cafés maures--défense de rassemblements--patrouilles de nuit--augmentation de la garnison. On parla même d’état de siège. Je cite ce fait, en plein centre civilisé, pour mieux faire comprendre l’émoi qui troubla les milieux plus lointains.
Naturellement, le khodjah-chef, le beau Si-Hassan-ben-Ali, n’a pas été le dernier à venir me faire sa cour, et à m’offrir toute la zaouïa, et ses habitants, y compris sa propre vie.
--Si quelque péril éclatait (Allah nous en garde!) nous serions ensemble, Sidi. Je mourrais, non point à côté de toi, mais devant toi.
Et cela bien débité, sans trop d’emphase, les doigts légèrement dirigés du côté du cœur. Aucun ridicule ne peut atteindre ce jeune homme si noble d’allures, dont les grandes ambitions s’appuient sur tant d’habileté que, parti de rien, il a su peu à peu se rendre indispensable au fonctionnement de la Confrérie, en tenir dans sa main presque tous les rouages secrets...
--A demain, Sidi! Pour le moindre de tes désirs ne crains pas de me troubler: mon sommeil t’appartient comme ma veille. Adieu! Je te laisse avec le bien!
Il me laissait en réalité dans la compagnie de Si-Kaddour, sous la tonnelle, parmi le charme de l’heure tiède d’après-midi. Ah! qu’il n’aime guère Si-Hassan, mon fidèle taleb, et que sa grimace en dit long là-dessus... Il secouait la tête dans son voile blanc, et il ajouta très grave, convaincu, triomphant et peiné:
--O Sidi, crois-moi: les hypocrites cherchent à tromper Dieu même!
J’essayai de mettre en relief (peut-être par amusement) les qualités de celui qu’on incriminait ainsi sans le nommer, ses talents de khodjah, son affection pour les Djazerti. Mais la vieille tête obstinée hochait plus fort--jusqu’à déranger le bel agencement de la corde de chameau, enroulée de frais. Elle marmottait le proverbe local:
Aie confiance en tes amis et ferme la porte.
Évidemment, les Djazerti ne ferment pas assez leur porte, selon Si-Kaddour.
--Ya Sidi, il y a du goudron de plusieurs sortes dans des outres pareilles. Le Sublime Sidi-Bou-Saad (Dieu prolonge sa félicité!), le vénéré fondateur de l’Ordre, possédait plusieurs amis, lui, comme, hélas! n’en ont pas ses descendants... Quatre surtout, si pieux, si fidèles, si dévoués, que chacun d’entre eux mérita le titre honorifique de _khalifah_... Et leur sainteté personnelle se reversait en gloire sur leur ami, père et maître, le Sublime Bou-Saad-ed-Djazerti. Et tous quatre sont restés célèbres par les miracles de leur vie. Je te citerai Mesroud-el-Arbi, qui voyageait à travers les étoiles comme le chamelier entre les touffes du Désert. Je te citerai Bachir-ben-Khéïr, surnommé Bou-Maza, à cause d’une chèvre de tentation qu’il immola jusqu’à septante-sept fois, et qui revenait toujours auprès de lui. Et Abd-er-Rahim-es-Soufi, qui n’avait plus de corps terrestre depuis qu’il avait trouvé l’extase, et dont la présence n’était révélée aux yeux de ses disciples que par une perdrix miraculeuse. Cette perdrix seule le voyait, et le suivait fidèlement partout. Allah soit loué pour toutes ces choses!...
A ce moment, derrière le groupe compact formé par les serviteurs aux écoutes, s’approchèrent deux négresses traînant par la main des petits enfants, très roses, très blancs, richement vêtus de soie et de brocart d’or, qu’elles promenaient à travers les jardins: un garçon de six à sept ans, aux yeux de velours, et une très mignonne petite fille pouvant avoir la moitié de cet âge. Si-Kaddour les salua de la main, sans interrompre son discours.
--Il me reste à t’entretenir, Sidi, de Sliman-ben-Ahmed-el-Mokaddème, dont l’attachement au chériff était exemplaire (Dieu lui accorde les Célestes Jardins). Un jour, se sentant quelques doutes sur le réel dévouement de certains disciples, Sliman-el-Mokaddème résolut d’éprouver leur vertu. Il monta sur une terrasse entourée de murs élevés, et, par une petite fenêtre, il prêcha. D’abord il rappela aux Djazerti la pure doctrine de notre Ordre: «Quiconque obéit à son mokaddème obéit à son cheikh le chériff, et quiconque obéit à son cheikh obéit à Dieu et au Prophète!» Ensuite il expliqua ceci: un ange du Seigneur l’avait appelé en songe--et l’ange du Seigneur demandait le sang et la vie de vingt fidèles pour sauver le «Maître»; et le sacrifice devait être prompt. Tu suis bien mon discours, Sidi?
--Oui, taleb.
Les auditeurs, qu’on n’interrogeait pas, répondirent avec enthousiasme (des jardiniers qui taillaient le jasmin bleu des massifs, et Barka, Bou-Haousse, Abd-el-Khader; et les deux négresses et même le petit garçon si rose et si blanc):
--Oui, Sidi-Taleb! oui, Sidi-Taleb! Continue, par Allah sur toi! _Zid!_ Continue! Gloire à Dieu qui créa ce mokaddème! Continue!...
Et, certes, il continua.
--Sauver la vie du Maître, la vie de son corps, et peut-être de son esprit. Quel disciple véritable eût hésité plus d’une seconde?... Il y eut pourtant de longues paroles échangées en bas, tandis que Sliman-el-Mokaddème priait là-haut sur la terrasse: «Allah! Allah!» Enfin, l’un des fidèles monta. La foule ne voyait rien à cause des murs. Mais, après deux minutes d’attente, le sang coula en gros bouillons par une gargouille; il coula, rouge et vermeil, beau comme le salut. Et les _khouan_ s’écrièrent: «Loué soit Allah!»
Le petit enfant et les servantes, autant que les hommes, avaient les yeux emplis d’allégresse à la pensée du beau sang rouge. Ils riaient. Ils tiraient de ce vieux récit la volupté des carnages. Et le Désert, qui guettait entre les jeunes arbrisseaux, semblait se repaître aussi, et rire aussi...
--Loué soit Allah! Un second disciple monta sur la terrasse close, et puis un autre, et puis un autre. Le sang tiède et pur tombait chaque fois, par gros flots. Mais cela n’excita pas suffisamment les courages. Sept disciples seulement se dévouèrent, Sidi, sept seulement, au lieu de vingt qu’on demandait pour la vie du cheikh! Ainsi l’on put voir clairement quels étaient les hypocrites parmi les disciples principaux, parmi ceux qui criaient souvent: «Je suis corps et âme aux Djazerti!» Et Dieu réunira ensemble les hypocrites et les idolâtres dans les géhennes... Qu’ils soient brûlés!
L’assemblée, sous ma tonnelle, était d’un avis conforme, ne sachant pas évidemment que ces anathèmes allaient vers le rusé, le beau khodjah Si-Hassan-ben-Ali.
--Oui, Sidi-Taleb! Qu’ils soient brûlés! Qu’Allah-Puissant veuille maudire la mémoire de leurs pères et le ventre de leurs mères! Que leur religion soit un péché!
Mais le narrateur les congédiait:
--L’histoire est terminée. Allez, mes enfants, avec la paix. _Beslama!_
* * * * *
--O Sidi, fit le taleb dès que nous fûmes à peu près seuls, en vérité Sliman-el-Mokaddème n’avait pas immolé les disciples: car le songe de l’ange était un leurre. Oui, Sidi. Le mokaddème, instruit des savantes gloses, connaissait bien ce principe du docte Sidi-Khelil: «Employez au besoin le mensonge pour l’épreuve; l’artifice est béni de Dieu quand il est dans un noble but.» Il avait donc transporté d’avance, secrètement, sur sa terrasse aux murs élevés, vingt beaux moutons auxquels il lia la bouche par crainte du bêlement de ces bêtes. Et le sang de ces moutons égorgés coula par la gargouille. Tu le sais, plusieurs moutons même ne servirent pas, tant sont immenses l’égoïsme et la pusillanimité des hommes, créatures faites de mauvaise terre, de boue du chott... O Sidi, qu’ils sont rares, les vrais amis!
Étrange morale. Étrange amitié, infligeant à ses élus des émotions si désagréables qu’on gagne--je trouve--à se nommer franchement ennemi...
Et quand je dis: émotions! Peut-être davantage: car je ne suis pas bien sûr que la seconde variante de l’anecdote du mokaddème soit la plus exacte, ni que ces moutons sauveurs n’aient point été inventés, de tous membres et de toute laine, par le bienveillant Si-Kaddour. Il aura voulu calmer mon impression trop dramatique. «Le mensonge est béni de Dieu, quand il est dans un noble but.»
Là-dessus, chacun en Islam se croit juge, excellent juge; et chacun ment de toutes ses forces et de toutes ses facultés. Ahmed trompe Mohammed, qui trompe Messaoud, qui trompe Salem. Et tous s’unissent pour tromper Bel-Kher. Et Bel-Kher, qui s’y résigne quand il s’agit d’amis, s’indigne comme les autres d’être trompé par les supérieurs et par les chefs, mais sans en être surpris. Car, s’il devenait chef à son tour, il tromperait encore davantage; du moins le croit-il. Dans les doctes Hadits sacrés, on cite aussi ce mot de reproche, comme venant de Mahomet: «L’Arabe, père du mensonge.» C’est un père qui se glorifie d’une postérité innombrable, opiniatrément vivace, et de très somptueuse venue. Ces réflexions me poursuivaient tandis que près de moi l’on mentait (toujours!)--mais protocolairement, avec lenteur, avec majesté. Plusieurs esclaves en gandouras courtes venaient d’étendre sous les portiques, devant mon fauteuil, le long tapis du Djebel-Amour. Et les Djazerti eux-mêmes, comme de grands et gros lis candides, se tenaient autour de moi, une main couvrant la place du cœur. La famille entière était là, rendant hommage à cet infidèle qu’on avait résolument privé de rôti le soir d’avant... Et les grands dignitaires de la zaouïa servaient d’interprètes à ces «sincères» effusions.
--O Sidi, Nos Seigneurs rendent grâce au Ciel de te voir en bonne santé. Loué soit Allah!
D’un écroulement doux, mesuré, uniforme, les souples vêtements de laine se sont affaissés à la fois, pour une silencieuse visite. Rien ne bouge plus. A peine çà et là, dans l’allée voisine, tombe une feuille de figuier verte encore, afin de nous rappeler que tout passe, les bons vouloirs et les mauvaises rancunes, les tendresses et les haines... et qu’il ne faut en ce monde craindre personne, ni compter sur rien...
Loué soit Allah!
XVIII
9 octobre.
Depuis que me revoici _persona grata_--mieux, _gratissima_--je reçois visites sur visites. Même la masse des talebs (plus correctement au pluriel _tolba_), même les fonctionnaires secondaires ont voulu me présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux politesses des trois mokaddèmes, ceux qui l’autre jour apportèrent la lettre du grand chériff. Or, j’ai pris tout récemment les mokaddèmes en horreur; j’essayai d’éviter la corvée. Mais _ils_ sont arrivés, quasi dès l’aurore, me relancer jusque dans ma chambre aux poutrelles vertes. Ils sont restés longtemps, longtemps, de tasse de thé en tasse de thé, pour tromper, je crois, leur ennui: car ils doivent s’ennuyer, étant personnellement d’assez ennuyeux bonshommes...
--Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, aucun Roumi que nous ayons vu ne peut t’être comparé! Daigne jeter tes yeux savants sur notre _idjeza_!
L’_idjeza_, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme mystique, généralement en forme de lettre générale, de «pastorale» adressée par le cheikh suprême aux fidèles _khouan_. C’est l’investiture du mokaddème, sa force et sa puissance.
--Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza!
Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi, avec ses lunettes. Il y eut un échange, un assaut de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis il réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré d’un étui d’argent doublé de cuir rouge. Les bords de la feuille étaient jaunis, voire salis. Les majuscules peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de l’aspect du plus vénérable grimoire--et cependant, d’après la date musulmane--année 1317--il n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901 de notre comput.
Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique,--éloges du mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El- Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti--unique communication entre le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas. Car si beaucoup viennent à la zaouïa pour contempler les traits du chériff, combien de fidèles obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent de leurs biens même, n’auront jamais de lui que les mots de cette circulaire, épelés par le mokaddème aux réunions de fidèles lors des lointaines tournées? Et ces pauvres gens baiseront ce parchemin--c’est pour cela qu’il est si malpropre.--Ignorants, ils regarderont comme un petit lambeau du ciel ce grimoire de plus en plus confus, et ce sceau de Sid’Amar presque effacé...
--O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour, le bonheur est ineffable de porter aux _khouan_ la Parole des Saints, et de leur ouvrir la Voie divine que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée!
Tous, le taleb et les trois autres, roulent des yeux béats:
--Demeurer purs dans la Voie, et y progresser, tout est là. Le reste n’est qu’un excrément de sauterelle!
--Par la Mecque et Médine, c’est vrai!
Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent chez moi. Ils délaissent la Voie. Ils m’aspergent de la rosée des éloges qui m’exaspèrent.
--Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel. Tu comprends les choses avant qu’on ne les explique. Par Allah, tu es homme immense!
En tous cas, immense était mon désir de les mettre dehors...
* * * * *