Chapter 2 of 19 · 3967 words · ~20 min read

Part 2

Pourtant je reconnais ceci: dans le vrai livre légendaire (le livre merveilleux qu’une secte persane s’en va, de nos jours encore, récitant par les villages), dès que l’épisode semble avoir assez duré, les princes ou les portefaix ou les beaux jeunes gens disent adieu à leurs hôtes bénévoles. Sans aucun artifice de conclusion, ils sortent «voir l’état de leur Destinée sur le chemin du Tout-Puissant»: et nous possédons une histoire de plus, achevée par Schéhérazade...

C’est pourquoi, Schéhérazade d’occasion, je me décide à me soumettre aux injonctions de ma fantaisie, comme obéissait la jolie favorite: «en toute déférence et d’un cœur pur»... Et nous commençons.

* * * * *

Il était une fois deux amis, deux Parisiens, fuyant en la monotonie du désert l’autre monotonie des corvées mondaines, et cherchant, depuis des mois, si les privations rendent l’esprit moins inquiet, ou si leur âme se trouverait mieux «ailleurs». Car ils souffraient du mal d’être trop civilisés, trop cosmopolites--d’avoir trop de fibres en eux pour sentir la difficulté, l’amertume, la peine et la sécheresse de vivre--plus assez pour paisiblement jouir.

Et tous deux revenaient maintenant, par la force des choses, vers l’existence citadine. Ils pensaient regagner soit Tripoli par Ghadamès, soit Ouargla par Temassinine: ils ne savaient pas au juste; ils allaient presque au hasard, errant à travers des sables mal définis sur leur carte. En France, si l’on eût pu les voir, on les aurait déclarés perdus.

Mais peu de danger de se perdre bien réellement, avec un guide indigène--à moins d’être trahi par lui. Et le guide des deux voyageurs (un voleur de profession appelé Bou-Haousse) ne les trahissait point. En organisant leur petit convoi, quelqu’un leur avait dit: «Choisissez pour vous conduire un brave imbécile, ou un brigand; ni l’un ni l’autre ne vous livrera aux divers Chaanba ou Touareg.» Le conseil avait paru bon. Et Bou-Haousse s’étant trouvé, brigand doublé d’imbécile, il fut engagé tout de suite comme supérieurement idoine aux besoins de la situation.

Les voyageurs avaient désiré connaître le Sahara dans la plus grande fougue de sa chaleur torride. Oh! qu’ils étaient servis à souhait!... Mais enfin, le 23 août, accablés jusqu’à l’agonie par la sensation cherchée, ils convinrent de tourner bride (la corde de leurs méharis) du côté des septentrions. Et crac!... celui qui narre cette histoire se cassait la jambe ce jour-là, fort adroitement, juste au-dessus de la cheville--incident de voyage vraiment superflu.

Je passe les cris, les exclamations. Nul secours possible. Le guide, troublé sans doute par le malheur du «Sidi», ne paraissait même plus certain de la direction à suivre. Il expliquait au blessé (qui comprend l’arabe et qui le parle aussi, mais très mal), il expliquait comment, la dune ayant changé son aspect mouvant, Allah seul pouvait reconnaître la vraie piste à prendre. Et, pour être mieux entendu de l’autre «seigneur», Bou-Haousse ajoutait en français de circonstance:

--Ya Sidi, y en a pas la route... y en a pas...

Il était neuf heures du soir. Nous avions voulu faire une étape au clair de la lune croissante, malgré l’opposition de notre petite escorte qui redoutait de marcher la nuit. Et cette lune malencontreuse se cachait derrière de gros nuages--des nuages sahariens, c’est tout dire, puisque ce pays n’admet que l’excès.

--Y en a pas la route...

Mon ami jurait:

--Et du bois? y en a-t-il, du bois?

Puis, se tournant vers moi:

--Je pourrais te soulager un peu, te fabriquer des «attelles» afin de soutenir ta fracture. Nos fusils sont trop lourds; ne reposant sur rien, ils te tireraient péniblement. Du bois... Il faudrait du bois...

Bou-Haousse ne comprit pas d’abord. Quand il eut compris, il s’exclama:

--Ya Sidi! y en a du bois, _bezef, bezef_!

Alors il s’enfonça, quoique tremblant, parmi l’ombre nocturne, et revint avec une forte brassée de genêt saharien, sec et propre à faire une belle flamme, mais où les rares fragments ligneux offraient des aspects tortus.

«Du bois», pour l’Arabe, c’est ce qui brûle. L’infortuné Bou-Haousse fut ahuri de la colère du seigneur français. Les chameaux broutaient les tiges fanées que dédaignait cet exigeant maître... Et nous restions là, enveloppés d’obscurité, ne sachant à quoi nous résoudre, nous «sentant» pâles mutuellement, lui de contrariété, moi de douleur.

Et tout à coup--je n’oublierai jamais ce miracle--dans le Sahara morne et sombre, où pas un être ne semblait devoir exister, dans cette solitude muette et quasi désespérée, l’air embrasé nous apporta la palpitation d’un soupir humain... d’un chant... Les notes infiniment suaves arrivaient à nos oreilles--mélopée de tendresse plaintive, flottante, imprécise, voluptueuse--prière d’_aâcha_, telle que la psalmodie chaque soir l’Islam au faîte des mosquées.

Je m’écriai, bouleversé:

--Ai-je le délire, dis-moi?

Mon compagnon se penchait du côté de Bou-Haousse, pour savoir. Mais Bou-Haousse, dont le visage faisait une énigmatique tache grise sous son voile et son turban, expliqua tout de suite, avant qu’on l’eût interrogé:

--Ya Sidi... le _moudden_ appelle au salut... à la zaouïa de Mozafrane...

Faiblesse morale ou dépression physique, je crois presque que je pleurai.

* * * * *

Nous marchions. Mon pied flottait, lamentablement, sur le cou de mon chameau. Nous allions vers l’horizon d’où l’espérance était venue nous surprendre... Nous nous dirigions, menés par Bou-Haousse, guettant une imperceptible lumière qu’il prétendait découvrir.

Quand nous atteignions le sommet d’une des vagues de sable, il la voyait, cette précieuse indicatrice. Puis, redescendus dans les replis profonds, il ne la voyait plus... Et nous, nous ne distinguions rien, ni d’en haut, ni d’en bas.

Mon ami demandait:

--Qu’est-ce que Mozafrane:

Et Bou-Haousse répondait, avec une emphase mêlée d’une crainte, d’un étrange respect:

--Ya Sidi, l’endroit prend son nom d’une colline de terrain jaune. Mais sur la colline est la zaouïa des Djazerti, grande _bezef_, riche _bezef_!

J’écoutais à peine. Arriver... Arriver... Ne plus porter suspendu ce membre fracassé... L’enthousiasme arabe du guide m’impressionnait très peu. J’avais vu en Algérie quelques zaouïas plutôt mesquines, abris d’un marabout de troisième ordre. J’ignorais les puissantes sectes du Sud, le nom de leurs promoteurs--ou du moins je les oubliais, car bien des choses ensuite devaient me revenir à la mémoire.

--Tu souffres?

--Oui, beaucoup...

Arriver... arriver... Quitter ces dunes... Ne plus subir cette secousse du chameau... La lumière, maintenant, devenait visible aussi pour nous... Elle paraissait, disparaissait. C’était comme une petite étoile allumée près des horizons de la terre--une toute faible lueur, aussi fugace que les pâles fantômes d’étoiles vraies, semés entre les gros nuages, près des horizons du ciel.

Arriver... arriver... arriver...

Cependant mon ami s’inquiétait. Une idée lui venait qu’il soumit à ma pseudo-science saharienne; et cette idée renfermait un soupçon: pourquoi Bou-Haousse, jusqu’à l’heure de ma catastrophe, n’avait-il soufflé mot de l’existence d’une «riche» demeure voisine? en ces pays où le moindre point habité implique une halte près d’un puits, le rafraîchissement de la soif?

--Voyons, insista-t-il, penses-y; cela ne te semble pas louche?

Tout, hors ma jambe, m’était indifférent. La logique de ce camarade un peu méthodique m’agaçait, me contraignant à parler.

Je répliquai:

--Ne te frappe pas. Cette zaouïa doit être un simple campement, ou une pauvre coupole au-dessus d’un méchant gourbi, comme à Temassinine...

--Peu importe. Le guide n’aurait pas «brûlé» Temassinine, n’est-ce pas? Et pourtant ici, sans ton accident, nous n’aurions même pas soupçonné ce Mozafrane.

Justement la lumière du port augmentait, phare dans la nuit d’orage... Et j’avais de plus en plus mal.

J’interviewai pourtant Bou-Haousse. Or son langage imagé (quand il parle sa langue maternelle) nous révéla des périls probables, et soudainement nous cloua au sol:

--Ya Sidi! que ton beurnouss ne se retire pas de moi! Ma langue s’était tue pour le bien: car les Djazerti, leur cœur bat souvent contre les Français. Un _Roumi_ qui va chez eux, c’est _kif_ le lièvre qui va chez le chacal, _kif_ la gazelle qui va chez le chien sloughi. Un Grec et un Italien y ont trouvé «la mort rouge», l’année dernière...

* * * * *

Comme Schéhérazade toujours, j’arrête mon récit au temps le plus inopportun: la fatigue me terrasse. L’air embrasé dessèche mon énergie, et mes mains lasses retombent, me refusant la consolation du griffonnage--jusqu’à cela!

II

1er septembre.

Des jours ont passé. Ma prostration (le _them_ des Arabes) veut bien m’accorder quelque répit, sauf une reprise çà et là, vers l’heure du couchant. Et je vais tâcher d’employer ce mieux à renouer le fil de ma «narration».

Quand le guide nous apprit l’inimitié de ceux-là mêmes dont nous espérions l’aide secourable, nous demeurâmes consternés.

--Ya Sidi, se justifiait Bou-Haousse, ya Sidi, j’ai vu ta souffrance, et je me suis dirigé vers la zaouïa, quoique sachant le danger. Ya Sidi, ma langue s’est tue, là aussi, pour le bien. La force des choses passe avant le choix. Mieux vaut encore comme appui la broussaille épineuse que le trou vide; et, d’un sac de mauvaise farine, _inch’ Allah_, on tire quelquefois d’assez bon pain.

«La force des choses passe avant le choix»--évidente vérité.

Nous envoyâmes donc Bou-Haousse--avec la moitié des Arabes d’escorte--parlementer à Mozafrane. Des rochers émergeant du sable signalaient la fin de la dune. La belle lumière étincelait, de plus en plus brillante, si claire qu’elle empêchait de reconnaître la masse ni l’importance des bâtiments proches d’où elle émanait. Quelle durée, ces négociations... Quelle torture, le poids et l’enflure de ma cheville... Plusieurs chiens aboyèrent, des voix traversèrent la nuit.

Puis le silence de nouveau. Un vent brûlant fatiguait nos fronts. Il paraissait souffler l’angoisse sur le Sahara de mystère, sur le sauvage Désert mal endormi...

* * * * *

Je l’ai su depuis:

Un succès de nos troupes, au Chari et au Tchad, avait légèrement changé la politique des Djazertïa. Et le grand chef actuel de «l’Ordre», Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed- Djazerti, se trouvait actuellement loin de Mozafrane, en route pour le Ouadaï. Il espérait là-bas persuader de sa candeur nos chefs militaires, et leur démontrer que lui, pieux chériff, n’avait jamais soutenu Rabah, ni le fils de Rabah, ni le Mahdi d’Omdurman...

En de telles conditions, des Français à la rigueur pouvaient être admis dans l’enceinte bénie, dans cette maison fermée de Mozafrane, sans qu’on crût nécessaire, pour si peu, de leur octroyer le trépas. Leur présence même serait un gage. Et la zaouïa se devait de les recevoir royalement. Deux semaines ayant passé, il m’est possible aujourd’hui de m’expliquer tout ceci; mais alors je ne compris rien à ce qui survenait, je n’essayai point de comprendre... Et je ne trouve dans mon souvenir de ce soir-là aucune réflexion raisonnable. Des impressions, oui... des sensations..., comme des lambeaux de songe. C’était elle qui m’attendait devant le seuil, je vous assure--_elle_, la Mille et deuxième Nuit...

* * * * *

Je me revois, sotte épave inerte, descendu de chameau, affalé au pied d’une longue muraille--puis franchissant (soulevé entre les bras de deux nègres qui viennent de surgir) la poterne compliquée... Les deux colosses me sourient tendrement de leurs soixante-quatre dents blanches. Ils m’encouragent:

--Ya Sidi! _Chouïa, chouïa_...

Je sens autour de mon visage l’impression fraîche et délicieuse d’un jardin, où les reflets de bougies errantes couraient sur le tronc des palmiers, tombaient sur d’autres touffes vertes. Je reconnais--de si longtemps je ne l’avais entendu--le petit bruit léger de l’eau, quand elle murmure sa fuyante, agile, cristalline chanson.

Je vois, je sens...

Et de toutes parts des yeux brillants, des étoiles bariolées sortent de l’ombre, s’agitent, se pressent, s’éloignent, se rapprochent. Et des formes de beauté, vêtues d’ors somptueux, se dérobent derrière la foule. Et le chœur me jette ce vœu:

--Que ta nuit soit avec le bonheur!

Peut-être le mal physique (qui s’opposerait, même en un autre état moral, à tout bonheur selon le musulman), peut-être a-t-il développé ma «réceptivité» nerveuse. Malgré mes atroces élancements je jouis, je me dédouble pour ainsi dire. Je ne sais plus si mon ami m’accompagne, ni si je suis transporté dans quelque Bagdad de jadis, par le pouvoir d’un _djinn_... ni si ces remuantes silhouettes ne sont pas des djinns mêmes--des djinns transformés en humains, jusqu’à l’heure de l’aube où l’«ange-coq» fera fuir tous les maléfices avec toutes les obscurités.

Et le surnaturel me fait frissonner, au seul contact de son apparence...

* * * * *

Mes deux nègres me répètent, du ton dont on console les très petits enfants:

--Ya Sidi... _chouïa, chouïa_...

Chouïa... bientôt... un peu de patience... Et me voici dans une cour immense, presque une place--puis dans d’autres cours. Les «génies» nombreux m’escortent. Combien sont-ils? Des centaines. Une odeur de benjoin, de musc, s’exhale des portes entr’ouvertes. Le clair-obscur se joue sous de basses colonnades sculptées. Et mes deux _négros_ soudain s’arrêtent, les bougies mouvantes aussi: car en avant d’une profonde voûte, seul, rigide, impérieux, un homme se tient, de vingt-cinq ans à peu près, entièrement drapé de blanc, sauf la corde de chameau qui rattache son voile neigeux.

Le _sanctum sanctorum_ commence là, je le comprends; et d’instinct je me redresse, me tenant au cou des porteurs; je m’arrache à ma vision--ou plutôt je la continue... N’est-il pas idéalisé pour nous, le dialogue du cérémonial arabe dont les mols simples et bibliques s’échangeaient déjà dans l’Yémen ancien?

Un effort. Ma gorge se desserre. Je demande au jeune «saint», très beau, très hiératique:

--Le salut sur toi! Es-tu le maître du logis?

Et ce personnage me répond, d’une voix sans couleur et sans timbre qui semble venir on ne sait d’où, peut-être des rochers sonores caressés par le vent, peut-être de ces anges du second ciel qui n’ont point de corps tangible:

--Je remplis sa place à cette heure, selon la volonté d’Allah-Puissant.

Me voilà instruit. Désignant de mon index ma poitrine, je m’annonce sans attendre davantage:

--L’hôte de Dieu!

Mon compagnon fait de même:

--L’hôte de Dieu!

Et le jeune homme aux vêtements blancs, qui ne paraît point nous avoir écoutés, murmure les yeux baissés:

--Vous êtes ici dans votre maison...

C’est tout--c’est assez. Accueil sincère ou non, nous voilà donc abrités. La «mort rouge» dont parla Bou-Haousse ne nous atteindra sans doute point, jusqu’au jour où nous quitterons cette zaouïa et où des émissaires du sabre pourront courir après nous--puisque la «franchise» de l’hospitalité ne nous couvrira plus de son égide.

Je songe au droit, au devoir d’asile de certains couvents, au Moyen-Age. C’est davantage qu’un hasard, cette ère musulmane de l’Hégire qui retarde de six cents ans...

III

6 septembre.

Je n’éprouverais aucun plaisir à revivre les détails de mon «hissage» par un escalier de pierre jusqu’aux appartements d’honneur--ni les phases pénibles du traitement de ma fracture, sous la direction de mon camarade, avec l’aide du vieux _taleb_ Si-Kaddour et de Barka, l’un des grands _négros_.

Il «fallait du bois», circonstance qui m’avait frappé. On en trouva, d’étrange et de précieux, parmi les réserves de cet asile fantastique. Une des planches de ma gouttière est en thuya, l’autre en cèdre du Liban; l’érable de Syrie, aux délicates mouchetures satinées, soutient le bout de mon pied... Et ce plâtre dur, très blanc, dans quoi furent trempées ces mousselines indiennes, et qui prend en séchant l’aspect du marbre, c’est le même que celui dont sont faites les corniches, les volutes, les inscriptions délicates de la Koubba des tombeaux, au centre de la zaouïa--merveille de l’oasis sacrée. De toute l’Afrique, d’une partie de l’Asie, les pèlerins d’Islam viennent l’admirer. Ils arrivent ici, par lentes caravanes, apporter des offrandes et chercher le salut futur près des sépultures bénies--près de la plus ancienne, surtout, celle de l’illustre et défunt fondateur de l’Ordre, trisaïeul du chériff actuel, le grand saint Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti. Puis ayant vu, ayant baisé les tombes miraculeuses, ils s’en retournent, les pèlerins. Ils s’enfoncent dans ces contrées aux noms de barbarie noire: le Borkou, l’Ouadaï, le Baghirmi, le Sokoto. D’autres regagnent le Hedjaz à travers la Nubie anglaise. D’autres regagnent le Maroc en passant (mi-craintifs, mi-pillards) entre le Touat et la grande Hamada. Et combien de noms encore pourrais-je énumérer, lointains peuples asiatiques, ou tribus voisines de nomades sauvages: celles par exemple des Chaanba de l’Erg, presque tous dissidents aux armes françaises.

C’est le territoire de ceux-ci qu’a dû traverser mon ami lorsqu’il m’a quitté, quelques jours après mon accident, rappelé à Paris par les obligations les plus inéluctables. Pauvre cher garçon!... J’apprends, de source à peu près sûre, que sans attaques dangereuses il a pu atteindre des pays moins scabreux. Je m’en réjouis, certes... Je devrais être satisfait... insouciant... paisible; et tout au contraire mon âme se ronge. Les visites que je reçois, presque du matin au soir, ne peuvent me remplacer l’amitié française. La nouveauté du milieu ne sait pas me faire oublier ma triste immobilité, et ces affres «de ne rien savoir»...

Ne rien savoir, ni d’ici ni de là-bas--ni de ceux qui m’entourent, étrangers, ni des miens que j’ai laissés...

Il y a trois ans, j’étais venu déjà jusqu’aux parages lointains de l’Oued-Mya, ressemblant aux dunes de Mozafrane. Je les ai aimés, car ils sont prenants et beaux. J’ai savouré paresseusement les jeux de la divine lumière entre les sommets des collines blondes, où le sable qui glisse compte seul le temps enfui, et où manque le courrier de France. Mais, lors de ce précédent voyage, j’allais, je marchais: j’étais libre. J’ignorais donc l’âpre torture que je ressens aujourd’hui, et qui de mon séjour en ce lieu fait un calvaire.

--Ya Sidi, m’exhorte Si-Kaddour, que te manque-t-il parmi nous? Tu es un oiseau de la mosquée: il est bien nourri; il entend louer Allah; il boit au bord d’un clair bassin; il couche sur les tuiles vernissées. Que te manque-t-il?

Il me manque «tout». Et surtout de m’agiter, pour rien, pour le plaisir, comme le petit oiseau des tuiles, le petit passereau des rares minarets sahariens.

IV

8 septembre.

J’ai laissé dormir pendant quarante-huit heures mon chagrin ridicule. Et me voici calmé, sorti du moins de cette tristesse qui mine en moi la santé promise par Si-Kaddour.

Ce matin encore, nous eûmes là-dessus, lui et moi, une conversation fort animée.

--Sidi, je réponds de ta cure; je réponds de tout, sauf les événements d’Allah. Mais permets-moi, Sidi, de t’indiquer les préceptes de l’expérience. Par la bénédiction sur toi! pour mieux remettre ta jambe, une saignée derrière l’oreille gauche te ferait le plus grand bien. Le sang de l’homme doit se traiter comme l’eau du puits: plus tu en tires, plus elle est limpide. Et ce remède était adopté dès le temps d’Abraham!...

Mon silence encourage le verbeux Si-Kaddour. Il agite sa barbe grise dans son voile blanc retenu par une corde. Il étend le bras vers le ciel, pour prendre à témoin soit Allah même, soit l’ange Djébril, soit Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Sublime, le Vénéré, le Pôle Très-Élevé.

--O Sidi, reprend Si-Kaddour, laisse-toi persuader! Tu es au-dessus de mes yeux! Mon cœur est pour toi comme celui d’un enfant pour son père! (Remarquons ici que j’ai trente-cinq ans, et que le taleb Si-Kaddour serait plutôt sexagénaire; mais cela ne gêne en rien l’expansion de sa rhétorique ni de son prolixe respect.) Quand tu ne te sens pas bien, je ne suis pas bien non plus, par la barbe du Prophète! Je ne trouverai point le repos tant que ta complaisance ne m’aura pas permis de te faire faire cette saignée, au bas des cheveux, ici, ici...

Sa main ridée, vieille griffe sans méchanceté, s’approche de ma nuque avec des gestes inquiétants. Je proteste, je me fâche. Je refuse avec la même véhémence les pointes de feu, les frictions sympathiques de graisse d’autruche sur «la jambe qui n’a point de mal»--et même l’eau d’une sainte fontaine, Aïn-Selam, laquelle jaillit un jour d’autrefois sous les pas bénis de Bou-Saad, ce sublime Bou-Saad-ed-Djazerti.

--Comme tu voudras, Sidi, soupire enfin le rabroué. Tu restes le maître du savoir et de la perspicacité...

En réalité, il se sent froissé dans l’âme, il me boude, il s’éloigne. Moment de stratégiques concessions. Si-Kaddour devient plus humain. Il émet d’utiles avis sur la position de ma jambe engainée, sur le moyen de la soutenir, à l’aide de coussins... Il enseigne mon domestique d’occasion, Bou-Haousse. Il lui suggère patiemment l’art de me bien servir, sans m’irriter jusqu’au paroxysme. Cela m’attendrit, et je sens à mon tour le remords de mes précédentes rebuffades. Pour dédommager le pauvre taleb, me montrant bon prince, je lui soumets mes intentions de convalescent: l’autre jour, par exemple, celle de «noircir» ces présentes pages, autant que je le pourrais sans trop de fatigue--on dit cela au médecin, toujours. Je le flattais, espérant obtenir de lui une plume neuve, absolument comme de son maître un petit écolier.

Mais, en flatterie, je suis vite dépassé:

--Ya Sidi, ta sagesse passe en hauteur le palais de Salomon! Par mes yeux! pourvu que tu n’en abuses point, c’est une idée géniale que tu as là: car l’écriture des hommes de bien plaît à Dieu Tout-Puissant. J’ai lu sur ce point, Sidi, des gloses bien intéressantes dans le docte Sidi-Khelil et dans le _Rihan-el-Kouloub_, ouvrage principal dicté par Notre-Seigneur ami d’Allah, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!!...

Discourant ainsi, le digne taleb tira de son écritoire de corne, accrochée sous son beurnouss, une plume en roseau. Il me la présenta pompeusement, comme si c’eût été la clef des trésors djazertiques, ou celle de l’entrée du septième ciel.

--Voilà, voilà ton affaire, Sidi...

Or, son étonnement fut extrême à me voir hésiter devant l’engin. Pour me convaincre de la supériorité du procédé, il faisait glisser le roseau de droite à gauche, souplement, en travers d’un de mes feuillets.

--Regarde, Sidi: aussi vite que court le cheval noble, voici la _chahada_ tracée: «_la illah ill’ Allah_...»

Brave Si-Kaddour... La différence de nos races est tangible dans ce frêle objet primitif, et dans ton geste renversé, et dans ces pieuses syllabes qui te paraissent nécessaires au début de n’importe quel travail... Tu n’as même point à la pensée que ce Roumi dont tu prends soin puisse «écrire en son pays» sans invoquer, d’abord, le Dieu suprême!

«La illah ill’ Allah...»

Islam qui me frôle soudain, plus intime, plus pénétrant, plus compréhensible: tout autre que je n’avais cru... Mélange d’idéal sensuel, éperdu, de bouffonnerie parfois détraquée, il me paraît vraiment de plus en plus pareil à ces contes d’Orient, dont la robustesse hilare est reconstituée pour moi dans ce séjour forcé--en s’atténuant un peu de piété, de mysticisme, d’élans vers la joie des anéantissements divins--car c’est ici, ne l’oublions pas, une zaouïa-mère, sanctuaire, couvent, hospice, école théologique, et domaine princier à la fois, foyer d’intrigues et de domination. Sans cette autre plume d’acier, _made in Germany_, enfin trouvée par Si-Kaddour au fond des pièces où s’accumulent les cadeaux venus de Syrie, de Turquie, j’oublierais que je suis Parisien, vivant au lugubre XXe siècle... Je me croirais fils du khalife de Bagdad, et j’emploierais à des phrases dorées l’encre bourbeuse que mon encrier de terre verte m’offre bénévolement, de tout le zèle de ses sept trous (nombre fatidique).

Au lieu de cela, vais-je décrire les objets qui m’entourent? ou ma longue chambre blanchie à la chaux? Mais quand j’aurai précisé: tant de mètres d’un sens et tant de l’autre, il n’y aura que des dimensions. Amis qui me lirez, rien n’ira vers vous de cette nudité mélancolique, toujours un peu ruinée, des choses musulmanes... Vous ne sentirez pas la fraîcheur des faïences claires dont les arabesques couvrent le sol. Vous ne comprendrez pas l’agrément doux de la fine poussière qui voile de gris le marbre candide, le _zli-zli_ de la petite cheminée, à la mode franque, venue sur le dos d’un chameau depuis Tripoli-Barbaresque où la générosité d’un fidèle l’acheta de quelque Italien...

O poussière d’Islam, à l’odeur d’aromates et d’amour et de suint, tu tombes lentement, voluptueusement, puis tu restes... Tu restes quand nous passons... tu donnes, aux objets récents, la vétusté noble des choses jadis ensevelies, poudre de paisible néant, poudre de résignation...

* * * * *