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Part 17

C’est l’avant-sensation des breuvages paradisiaques. Tant de joies promises valent chaque année aux Selamïa des disciples nouveaux, nombreux, jusqu’au Soudan, jusqu’au Sénégal, jusqu’en Arabie. Ils dominent en notre Tunisie. Ils s’infiltrent dans toute la province de Constantine, et cette caste d’exorcistes, qu’on ignorait presque il y a quinze ans, devient chaque jour davantage une force avec laquelle il faut compter.

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TIDJANIA

Tandis que les doctrines grossières progressent, les enseignements de mysticité plus haute semblent perdre du terrain. Il en va ainsi pour la «Voie» des Tidjanïa--et c’est dommage, car cet ordre est l’un de ceux ayant les premiers cessé l’opposition à notre pouvoir. Il y eut bien, dans son amitié, des défaillances. Mais il ne faut exiger ni des institutions ni des hommes, ni des confréries ni des chériffs plus qu’ils ne peuvent donner...

Les Tidjanïa sont presque scindés en deux branches rivales: celle que dirige la zaouïa de Temassine, près de Touggourt, et celle d’Aïn-Mahdi, l’ancienne zaouïa-mère, au pied du Djebel-Amour. Le saint fondateur de cet ordre, Si-Ahmed-ben-Mohammed-ben-El-Mokhtar-ben-Salem-et-Tidjani, naquit[20], chose assez rare, en la ville bénie qu’avait bâtie, fortifiée déjà un autre saint de ses ancêtres. Ses descendants ont transféré depuis peu d’années leur résidence effective à Courdane, devenue à son tour zaouïa-mère, non loin de l’aïeule trop vieillie. Et c’est un véritable miracle de végétation, cette oasis nouvelle qu’on a fait surgir en quelques saisons d’un lieu sauvage, de triste stérilité.

[20] En 1737 de J.-C.

Pendant nos célèbres luttes avec Abd-el-Khader, les Tidjani de ce temps prirent le parti de la France conquérante, et soutinrent en 1838, contre l’émir, un siège demeuré célèbre dans tout le Sahara. C’est ensuite que se produisirent les «remous» d’infidélité à notre cause. Les deux héritiers de la _baraka_ furent envoyés réfléchir à Bordeaux vers 1870, et ceci leur permit de ne point prendre part à l’insurrection indigène de 1871--tellement peut être heureux et de bonne coïncidence un exil. L’un de ces jeunes gens, Si-Ahmed, prit pour femme une Française, Mlle Aurélie Picard; il la ramena en 1872 à sa zaouïa d’Aïn-Mahdi; il sut la faire valoir aux yeux des fidèles, et lui attribua--elle le méritait--la fondation du luxueux établissement de Courdane. Depuis, Mme Aurélie, ayant perdu son mari, épousa le frère de celui-ci, Si-El-Bachir, chef actuel des Tidjanïa.--Ce serait une étude peut-être intéressante, mais débordant la place mesurée à ces pages, que de chercher et de montrer quelle fut exactement la part d’influence d’une de nos compatriotes, épouse légitime d’un chériff.

L’enseignement des Tidjanïa s’anime d’une flamme assez claire et pure, malgré les complications inévitables en Islam. Son inspiration, puisée jadis à Fès du Maroc, est parfois guerrière, mais mitigée de sentiments exceptionnels sur l’amour du prochain, dans lequel amour ses dirigeants prétendent englober le Roumi lui-même...

Une grande partie des Peuhls récitent le _dikhr_ des Tidjanïa.

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SNOUSSIA

Certes, ici, l’influence française n’a pas pénétré: ce sont pour nous les «pères de l’inimitié», selon la formule arabe. J’ai mentionné leurs prières qui rappellent beaucoup celles des Tidjanïa; j’ai indiqué, également[21], les circonstances en lesquelles leur ordre fut fondé par Si-Mohammed-ben-Si-Ali-ben-Snoussi, vers 1813.

[21] Voir l’_Avertissement_ du présent ouvrage.

Ce cheikh mourut en 1839; mais il avait deux fils, Si-Mohammed-Chériff et Cheikh-el-Mahdi. J’ajouterai que ce dernier nom a causé bien des confusions, dans cette région guerroyante, où le premier marabout venu prend le titre de _Mahdi_ (Messie). Les miracles accomplis par Cheikh-el-Mahdi sont quotidiens, d’après ses fidèles. Il repose en voyage sous une tente magique qui se déplace selon ses vœux, espèce d’aérostat merveilleux sans aucun danger de chutes mortelles, et dont la foi et la _baraka_ seraient les uniques moteurs. Sur les tapis de cette tente, autre merveille plus aimable encore, les houris du Paradis viennent en bande rendre visite au _ouali_. J’imagine que ces houris ne parlent point arabe, puisque sur leur poitrine sans défaut se trouve un écriteau disant: «Ami de Dieu, fils de la Lumière, à toi nos faveurs!»

Il est difficile de prévoir si les Snoussïa continueront l’apparence d’évolution qu’ils essayent depuis deux ou trois ans du côté de la France, évolution n’empêchant d’ailleurs pas, au besoin, le vol ou l’assassinat. Leur zaouïa-mère de Koufra, dans les sables tripolitains, garde son importance considérable, bien que le chériff l’abandonne souvent pour des séjours au pays plus noir: car c’est au centre de l’Afrique, autour du Tchad (sans compter l’Asie Mineure et le Hedjaz d’Arabie) que Cheikh-el-Mahdi compte ses fervents plus extasiés.

Mais il a des adeptes secrets répandus à travers tout le monde d’Islam; il en a dans toute notre Algérie: même une zaouïa snoussienne s’élève ostensiblement au lieu de naissance de Si-Snoussi, à l’Hillil, entre Relizane et Mostaganem...

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DU MOT M’RABOTH

On a parfois, en France, confondu les chériffs religieux avec de simples marabouts vulgaires, analogues à ce mendiant derviche, à ce multiforme «taleb sorcier» de qui le haillonnement pittoresque amusa nos peintres, lors de la conquête. Il avait en ce temps-là beaucoup de besogne, ce _m’raboth_[22]. Il pullulait, il devenait légion, pendant ces années de pacification pénible: car il servait aux insoumis de conseil, d’émissaire, d’espion et de négociateur--de chef au besoin--et c’était, sans compter les honneurs, de profitable besogne. Tel l’ont vu ceux qui les premiers explorèrent ces parages. Tel il reparaîtrait à l’occasion, mouche bourdonnante, réfugiée dans le nord ou dans quelque oasis. Mais son actuelle influence est piètre et s’exerce toute en dehors de celle des chériffs, des grands maîtres de confréries sahariennes.

[22] _M’raboth_, ou marabout, peut se traduire par moine, ermite; littéralement, le mot signifie: «celui qui vit dans un _ribat_»--et le _ribat_ est un asile, un réduit.

Par extension de sens, nos soldats nomment _marabouts_ les coupoles ou _koubbas_ sous lesquelles est enseveli un marabout--et, par une seconde extension, ils ont appelé marabouts les grandes tentes rondes ressemblant, selon ceux, à des koubbas.

Le bas peuple arabe, en sa naïveté égalitaire, nomme bien aussi _m’raboth_ les chériffs vénérés. Mais ceux-ci s’en plaignent et s’en dépitent, jugeant qu’on les ravale ainsi au niveau d’un gardien de troupeaux de l’Erg, ou d’un jardinier du Touat, ou d’un tailleur de gandouras d’Ouargla, petit marabout de rencontre, végétant petitement de petites aumônes gagnées par son petit savoir-faire, lequel, en Afrique comme ailleurs, tient assez bien lieu de savoir.

Et le dédain des chériffs, expliquant ceci, devient immense et plisse leur front dont les fines veines charrient le sang même du Prophète. N’importe lequel d’entre eux se trouve froissé (même si par politique il le cache) lorsque la bêtise des humbles fidèles ou la légèreté des Européens l’appelle marabout.--J’y insiste. Eux aussi, les chériffs, y insistent à l’occasion: je me souviens que, me trouvant un jour (février 1899) dans la grande zaouïa ou maison-mère des Tidjanïa, mon inadvertance à ce sujet fut douloureusement relevée par les membres de cette lignée sainte. Comment ma langue avait-elle laissé échapper ce qui constituait une telle «gaffe» saharienne? Je l’ignore. Mais je sais--et je _sentis_ dès alors--que l’égratignure à l’amour-propre devait être bien cuisante pour qu’on fît à «l’hôte de Dieu» un reproche, même amical.

--Ne vois-tu pas, me dit-on, l’affront qui nous vient de ce terme impropre, dont trop de musulmans nous affligent aussi? Excuse-nous... Tu ne peux nous confondre avec ces marabouts, pauvres hères rencontrés sur ta route...

J’en avais rencontré, en effet: joueurs de viole dans les cafés maures des ksour, empiriques guérissant les ophtalmies ou la fièvre par des inscriptions sur des œufs, ou même rentiers paisibles vivant des revenus de quelque koubba. L’un de mes chameliers également se disait _m’raboth_, l’ineffable va-nu-pieds Ben-Abdallah, fertile en récits édifiants comme en ingénieux poèmes... Et je compris que le rapprochement pouvait sembler peu flatteur à qui manie des millions[23] d’âmes, du sein de retraites agréablement opulentes, parmi les odeurs d’encens, la joie des intrigues et la quiétude de la méditation;--à qui, méprisant le clergé des mosquées payé par la France, le clergé[24] «fonctionnariste», se dit fils et continuateur du _Ressoul_ créa l’Islam.

[23] Le terme de millions n’est pas ici une figure: on estime à plus de cent soixante-dix millions (170.000.000) le nombre des _khouan_ ou affiliés des «ordres» religieux musulmans.

[24] A proprement parler, il y a des théologiens, des prédicants, mais point de clergé et nul sacerdoce dans la religion d’Islam. Les musulmans ont théoriquement, pour chef spirituel, le chériff de la Mecque, et, pour chef temporel, le sultan de Constantinople. Mais en Asie comme en Afrique les déserts de sables sont vastes et eux, les officiels conducteurs d’âmes, sont très loin...

Quant à la hiérarchie rituelle en Afrique française, à ce clergé qui émarge à notre budget d’Algérie ou de Tunisie, imans, cadis, etc., il reconnaît la première de ces autorités; mais il ne peut guère l’imposer, n’ayant pas lui-même d’influence. Il assiste donc aux progrès des «ordres» particuliers. Il les redoute et les désavoue, mais à voix baissée, car il est Arabe et prudent.

Pour les tribus nomades, ce sont les plus instruits du douar qui conduisent la prière en commun. Dès qu’un fidèle y sait déchiffrer péniblement quelques sourates du Koran, on le déclare _taleb_ (savant), et très propre à catéchiser son entourage. Or, tous ces talebs ou _tolba_ sont affiliés aux confréries--tous.

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ZAOUIAS

La zaouïa-mère, demeure des chériffs, s’étend plus ou moins luxueuse, on le sait, près du tombeau du premier «saint». Le plus souvent, c’est dans une oasis--ou mieux, l’établissement forme une oasis à soi seul, et ses jardins sont vraiment, pour le fidèle plein d’admiration, un symbole moral, une représentation physique des Célestes Demeures, «parterres de joie», «maison de tranquillité».

Annonce à ceux qui croient et pratiquent les bonnes œuvres qu’ils auront des Jardins arrosés de courants d’eau...

_Koran_, II, 23.

... Des Jardins de délices,

Où circuleront des jeunes gens...

Avec des aiguières, des coupes, des gobelets remplis d’une boisson limpide...

Avec des fruits à leur goût...

_Koran_, VI, 12-17-18-20.

Donc, près de ces jardins «où des sources vives coulent éternellement» s’étendent les bâtiments, presque toujours fortifiés, qui entourent la _koubba_ dans laquelle reposent les ancêtres: constructions allongées, cours à galeries, à arcades, blanchies de chaux et, pour le pays, bien entretenues. Le luxe des sculptures, des colonnes de marbre, des faïences n’y est pas rare; il donne l’impression de ce qui dure au milieu de tout ce qui passe, et de ce qui vit au milieu de tout ce qui meurt.

Mais c’est une vie saharienne, insouciante, toujours un peu délabrée; et parfois c’est aussi la vie errante comme celle du chériff Bou-Amama, chef de l’Ordre des Amamïa, qui campe sous des tentes, lui, sa famille et son personnel, et ne veut de monuments fixes que pour les tombes de ses aïeux. Ceci permet au vieil oiseau de proie les déplacements faciles et un peu plus de traîtrise impunie, hélas!...

Mais cependant, ce mode d’habitation volante reste une exception rare, et l’on sait où les trouver, les saints, les bénis d’Allah, les porteurs de l’Étincelle, les chériffs.

On a pu voir, par le détail authentique de l’ouvrage qui précède, quel monde grouillant et divers représente la zaouïa-mère d’une grande confrérie. Les succursales ont beaucoup moins d’importance, modestes _bordjs_ ou forteresses, école religieuse, sorte de séminaire où la plupart du temps vivent une centaine d’étudiants, futurs tolba. A peine s’y joint-il une école pour les jeunes enfants des douars voisins, et un asile pour les voyageurs--et un point de rencontre pour l’intrigue, pour la menace, pour le crime permis par Allah: celui contre le Roumi. D’autres fois c’est moins encore, dans les lieux très désolés, très privés d’eau: un simple dôme, deux ou trois chambres, un jardin avec dix palmiers, comme à Temassinine, entre Ouargla et l’Aïr.

Le bon accueil, en ces asiles, n’est pas rare,--mais rare la franchise, même chez ceux qui se déclarent «amis». Une défiance y guette, même quand l’animosité désarme, et, d’instinct, l’on y sent planer quelque chose d’obscur, de violent, de patient qui vous enveloppe, vous oppresse, vous berce à la fois, comme ces vapeurs de musc et de benjoin chères à l’Islam. Je n’oublierai jamais mon arrivée à l’une de ces zaouïas moyennes (plutôt petite, préciserai-je), celle de Bour-N’gouça[25], dans les sables. Il faisait la chaleur torride des soirs d’été sahariens, quand la dune embrasée renvoie vers le ciel cette ardeur qu’elle en reçut. La zaouïa se distinguait mal dans l’ombre, et ses lignes hautes seulement se profilaient sur «le manteau» de la nuit d’Allah: une grande _koubba_, des bâtiments à étage, tout un ensemble de constructions à côté des palmiers rabougris, qu’on devinait parmi l’obscurité...

[25] Au nord d’Ouargla.--Ordre des Khadrïa.--_Bour_ désigne ordinairement une sorte d’oasis sans irrigation.

--Le salut sur vous!

--Sur vous le salut!

Il y avait des chants pieux quelque part, un bourdonnement de litanies derrière d’autres murs invisibles; mais nous, les hôtes, nous étions bloqués, avec une prestesse bien curieuse, dans une aile sans fenêtre contenant les chambres d’honneur. Un plafond bas, des parois blanches, de longues, longues, longues pièces nues et tristes. Et sur les duretés inégales du sol de terre battue, de longs, longs, longs tapis, moelleux, superbes,--tout neufs, répétaient les serviteurs de la zaouïa--éloge ayant sa valeur en une contrée chère à la vermine. Dans la pièce à côté, des _fréchias_ se déroulaient aussi pour nos propres serviteurs.

Alors des vivres furent servis, et le _mokaddème_ vint lui-même, précédé du café et d’un pot de confitures de Damas. Et ce fut pendant une heure un échange de paroles polies, banales, coupées de cuillerées savoureuses... Et par instants un silence passait, laissant distinguer les psalmodies, et _sentir_ aussi, sentir ce sentiment indéfinissable, celui qui se mêlait aux lourdes émanations du benjoin et du poivre des tapis, et au parfum du kaouah, et à l’odeur du _kronnfell_[26]...

[26] Girofle.

Et dans la nuit, vers deux heures, les chants pieux recommencèrent.

--Combien y a-t-il d’élèves dans cette zaouïa?

--Allah le sait.

--Et combien de serviteurs?

--Allah le sait.

--Mais, enfin, combien de personnes en tout?

--Allah le sait... Excuse-moi... Par la bénédiction de ta tête, moi je ne sais pas.

Toujours la défiance, toujours,--et, je le répète, c’était une maison amie, je l’ai choisie à cause de cela pour exemple. Et toujours ces prières qui redoublaient, murmurantes, confuses, et parfois, soudain rythmées. Nous partîmes à la pointe de l’aube, à l’heure douce et tiède, la seule supportable sur vingt-quatre. Le ciel était de nacre rosée, un peu grise encore. Nos montures attendaient, entre les bâtiments fermés et les palmiers rabougris.

Une seule porte s’ouvrait de ce côté, et par cette porte venait en clameur la prière «des Hommes»:

Au nom du Dieu clément et miséricordieux,

Dis: je cherche un refuge auprès du Seigneur des hommes,

Roi des hommes,

Dieu des hommes,

Contre la méchanceté de celui qui suggère les mauvaises pensées et se dérobe,

Qui souffle le Mal dans le cœur des hommes[27]...

[27] Koran, CXIV--1, 2, 3, 4, 5.

Ce n’était point secret, cela; c’était la prière rituelle. Je m’approchai de cette porte ouverte, et... et voici qu’une main me saisit, et me fit faire doucement, puissamment, irrésistiblement demi-tour. C’était un sous-mokaddème, le khodjah ou secrétaire de l’endroit. Il était pâle et me dit:

--N’entre pas là...

Et je n’entrai pas--ce jour-là. J’ai réparé cet échec plus tard et ailleurs. Pendant notre colloque, la _sourate_ du Koran avait changé: j’entendais maintenant la cent dixième, celle de l’_Assistance_:

Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

Lorsque l’assistance de Dieu et la victoire nous arrivent...

Chante les louanges de ton Seigneur...

Ce n’était point secret non plus. Mais enfin, tant que sera psalmodiée cette sourate, croyez-le--cette sourate au bruit béni de laquelle ont surgi l’insurrection de 1871, celle de 1876 et celle de 1881--et la plus récente bagarre de Margueritte, dont l’inspiration fut saharienne--tant que la prière de l’Assistance bourdonnera sous les koubbas, il restera très utile d’opposer quelque peu de défiance à la défiance, et de porter la clarté de l’observation française parmi la trouble et voluptueuse fumée du musc et du benjoin...

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HIÉRARCHIE

Elle peut se rappeler en quelques lignes.

Au sommet, naturellement, le membre de la famille sainte, détenteur de l’Étincelle et de la Bénédiction. C’est à lui qu’on fait prononcer les paroles décisives. C’est lui qui préside à l’initiation des principaux khouan. Toujours sa vie coutumière s’accompagne, selon le peuple, de miracles. Un pouvoir mystérieux se cache en lui, aussi propre à guérir les maux du corps qu’à tracer à l’âme la voie vers le bonheur incomparable, par le moyen des prières (_oudifa_), et de la récitation de l’_ouerd_ (rose, fleur, même origine poétique que notre rosaire) sur les grains du _dikhr_ ou chapelet, aux perles d’ébène, de corail ou d’olives inégalement partagées, différant pour chaque confrérie.

La _baraka_ merveilleuse compose l’essence même de la supériorité, factice ou réelle, du chériff; par factice, j’entends que s’il est pauvre d’esprit ou de caractère faible, quelque intrigant souvent le dirige dans l’ombre. Mais il reste le fantôme apparent. C’est le maître, c’est le cheikh: religieusement, voilà ses deux titres officiels.

La famille chériffienne, parfois nombreuse, vit dans l’oisiveté, l’opulence et la gloriole du prestige héréditaire. Certains de ses membres, les plus proches de la _baraka_, y joignent le délicieux frisson de l’attente du pouvoir, _si_ le cheikh meurt sans frères[28] et sans enfants mâles--ou _si_ de hasard les trépas, voulus ou non, pleurésie, poison, poignard, viennent à créer d’heureux vides. Mais enfin, normalement, et tant que le Maître existe, ils ne sont rien, tous ces chériffs de l’entourage, à moins d’occuper l’un des emplois hiérarchiques que je vais indiquer; en certains ordres on les leur accorde; en d’autres, ces honneurs vont plutôt aux disciples de marque, créatures mieux «en main».

[28] La loi d’héritage du pouvoir musulman (que ce pouvoir soit matériel ou spirituel) en règle la transmission par les frères d’abord, avant les fils.

Parmi les grands dignitaires, aussitôt après le cheikh (et chargé de le suppléer dans beaucoup de circonstances) nous trouvons le _khalifah_. Ce nom veut dire lieutenant, dans son sens strict de «tenant lieu»; ce n’est pas un mince honneur que de le porter en certains cas. Les successeurs de Mahomet l’arborèrent comme un drapeau, représentants d’Allah sur terre. Et l’appel de «lieutenant d’Allah» s’adresse, tel un hommage, dans les litanies adressées aux divers _oualis_[29].

[29] Saints.

Après le khalifah, nous rencontrons les directeurs des trois grands services, si j’ose employer un terme à ce point administratif. Les finances et l’économat appartiennent au Grand Oukil, portant le titre honorifique de «gardien des saints tombeaux». Les études théologiques sont surveillées par le Cheikh des Tolba, généralement un très dévot personnage, comme il sied, et très versé dans l’érudition pointilleuse, dans les subtilités de dogmes, dans le pullulement des gloses. Quant aux relations avec le dehors, à la propagande par les missionnaires ou _mokaddèmes_ (envoyés), elles sont conduites par un fonctionnaire dont le titre change d’un ordre à l’autre. Souvent, il se nomme simplement Mokaddème des mokaddèmes, parfois Naïb ou grand vicaire. Cependant ce dernier titre appartient plutôt à un délégué lointain muni d’une grande autorité[30].

[30] Par exemple le célèbre naïb de Rouissat, près Ouargla, duquel j’ai déjà parlé, et dont il fut beaucoup question lors du procès des assassins de Morès. Ce naïb fut tué dans nos rangs, au combat de Charouïne.

D’ailleurs, on le conçoit, il y a des variantes dans ces emplois et dans ces titres. Il y en a aussi dans les appellations des fonctionnaires inférieurs, depuis les _chaouch_[31] du grand oukil jusqu’au _m’kaïm_, allumeur des lanternes et balayeur de la mosquée. Une zaouïa et son personnel, au sud du Maroc, par exemple, diffèrent un peu de ceux du Touat ou de l’Erg tripolitain. Mais l’ensemble demeure analogue, plus ou moins important, selon que l’importance même de l’Ordre est plus ou moins réduite--et toujours la triple division reste nette entre la théologie, l’administration financière et la propagande religieuse, sociale, extrêmement politique, sanglante à l’occasion,--usant de moyens détournés et rampants.

[31] Véritable pluriel: _chouache_.

Nous trouvons bien encore, de surplus, un quatrième service plus obscur et qui se substitue volontiers, au moyen de mille intrigues, à l’un ou l’autre des précédents: car il a en main les documents, les preuves, les «écritures». C’est celui des scribes, prenant sa direction du khodjah-chef, lequel, lui, semble la prendre d’un peu partout. Il arrive que ce khodjah-chef devient le personnage nécessaire, subtil et habile, qui fait mouvoir les fantoches dont on voit les gestes--autorité dangereuse, mal définissable. Peut-être autrefois (j’ajouterai: peut-être hier, peut-être aujourd’hui) nous, Français, ne nous en sommes pas assez méfiés...

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LES MOKADDÈMES

Ils sont les instruments parfaits de la récolte des dons, du recrutement de nouveaux fidèles; et c’est par eux, par leur talent de persuasion, leur habileté, leur patience, leur éloquence souvent enflammée, que s’est fait le réveil d’Islam--dans lequel leur nature orientale trouve un singulier bénéfice pour leur salut, et des gonflements heureux (les uns licites, les autres inavoués) pour leur vaste et personnelle bourse de cuir.

L’islamisme un peu modifié, un peu défiguré qu’ils colportent ainsi à travers l’Afrique, est bien plus idoine à ces races--et bien plus dangereux pour _nous_, Roumis. Ce qui m’a le plus frappé au contact des doctrines soufistes ou de leur application, c’est justement la «compréhension» parfaite du disciple qu’on veut attirer--comme si l’ambition donnait aux chériffs des lumières étranges et miraculeuses en psychologie expérimentale, les mettait au niveau des plus célèbres manieurs d’âmes de tous les temps...

L’Arabe a _besoin_ d’obéir à quelqu’un de sa race et de sa croyance. De sorte que, soumises ou non par la France, les populations du sud se sont jetées aux confréries, les unes prises d’une ardeur de piété, les autres par désir d’être «avec» une puissance qui ne fût pas nous--qui nous fût au contraire hostile. Toutes se sont «affiliées». Elles ont livré leur foi, leur volonté, leur corps et leur âme, leurs enfants, leur foyer; elles ont tout donné, avec le plus d’argent possible--et les mokaddèmes s’en vont à la fois semer et moissonner.

Ils s’en vont, les envoyés, jusqu’aux «confins de la terre». Ils retrouvent, aux points où se groupent déjà des affiliés de leur «ordre», les _mokaddèmes fixes_, ces derniers vivant au milieu des khouan sans que leur qualité, le plus souvent, soit connue des profanes. Et ce sont alors des conciliabules, des émois, des enthousiasmes, une ardeur de baiser l’épaule à celui qui toucha la main du cheikh et du Maître--à celui qui distribue les instructions et les commandements, qui transmet les avis d’en haut, qui passe le mot d’ordre et commente les doctrines--à celui enfin qui va tirer, des plis de son beurnouss, l’_idjeza_, diplôme mystique par quoi il devient réellement le chaînon supplémentaire à la «chaîne dorée». Oui, c’est un fragment de la _baraka_ qu’il porte en soi, ce mokaddème! L’étincelle divine a rejailli sur la quintessence de son âme déjà sanctifiée!...

Et, dès qu’il «demande», on lui donne, avec ivresse, comme on donnerait à Dieu même. Tout est à lui, ou plutôt tout est au Maître, là-bas. Et le «Maître» ne peut se tromper, puisqu’il détient la Bénédiction même. Le mokaddème non plus ne peut se tromper, puisque, grâce à sa mission, il est le représentant du Maître.

«Celui que je vous présente, recevez-le comme moi-même... Écoutez-le...»

Cette phrase revient, presque invariablement, dans tous les diplômes, aussi bien dans l’_idjeza-el-kebira_, destinée aux grandes circonstances, prenant des allures de mandement[32], que dans la plus courante _idjeza-es-srrira_. «Recevez-le comme moi-même»... Formule merveilleuse, vraie procuration générale du temporel et du spirituel; par sa force, le mokaddème, qui n’est rien qu’un messager, devient une espèce de _sacerdos_ absolument vénérable. Il use de son prestige, largement; il en abuse même parfois. Mais tout ce qu’il fait se proclame bien fait, et nulle bizarrerie n’étonne--depuis les «actes charnels» en public jusqu’aux alliances politiques avec d’autres confréries qu’on savait rivales et qu’on croyait ennemies.

[32] Le mandement proprement dit, envoyé sans intermédiaire aux fidèles, se nomme _risala_.