Chapter 15 of 19 · 4000 words · ~20 min read

Part 15

Une sonore franchise accentuait ses paroles--franchise faite de joie--satisfaction d’un échec possible, moral, ou financier, ou guerrier, qu’éprouverait Abdul-Hamid. Car les sultans de Stamboul sont les ennemis des Djazerti, un peu comme les rois de France l’étaient jadis des grands vassaux lointains, indépendants, irréductibles... Et tantôt les Djazerti pensent à vaguement soutenir le commandeur des croyants, tantôt à le trahir. C’est le jeu au double visage, tel celui que jouèrent avec nous les Ouled-Sidi-Cheikh dans un autre coin d’Afrique, pendant plus de trente ans. Balance d’habileté musulmane élémentaire.

--Ya Sidi, nous avons appris autre chose encore. Ton _baïlek_ (Dieu lui accorde la gloire qu’il mérite!) paraît ne pas s’inquiéter des projets de conquête d’un autre baïlek, celui du pays roumi nommé l’Italie... Cela me semble plus redoutable que votre désaccord actuel avec le sultan magnifique--car ce désaccord ne durera pas. Mais l’autre chose, Sidi!...

Il guettait l’effet de ses paroles sur mon visage. S’il s’était agi d’alliés officiels de la France, des Russes par exemple, il m’aurait dit: «Tout en les redoutant, nous aimons tes nobles amis, fils de la loyauté et du courage.»--Mais on lui avait conté que les Français et les Italiens font un peu abus du couteau dans les villages tunisiens, et que, dans toutes ces parties Est de nos colonies, se cultivent des haines. Voilà pourquoi il appuyait sur les épithètes d’horreur et de blâme, croyant par cela gagner mes instinctives sympathies.

--... Mais l’autre chose, Sidi, serait une redoutable iniquité. Tripoli, cité reine de la côte, bien qu’elle ne soit pas à moi, je la verrais avec douleur tomber aux mains de ces étrangers, qui sont insinuants, qui sont faux, et dont la parole n’est pas d’or pur. Nous ne pouvons prévoir leur attitude après une conquête qu’Allah veuille leur refuser! Nous ne pouvons connaître leurs intentions envers notre religion. Ah! Sidi, c’est alors que nos prières monteraient au Trône du Miséricordieux pour lui demander l’appui des Français, puisque les Français respectent notre croyance, puisque les Français sont le courage et la loyauté!...

Il appuyait lentement sur chaque mot, comme si j’eusse été notre ministre des Affaires étrangères. Il cherchait à graver en moi les vœux qu’il émettait et les sourdes menaces qu’il n’émettait pas. Or, moi, je ne prononçais que de pâles monosyllabes, et mon étonnement me tenait lieu de prudence.

Alors il se jeta, violent, aux effets oratoires:

--Du reste, ô Sidi, que nous importe à nous, que nous importe le possesseur du rivage? Nous en sommes loin! Nous sommes libres! Nous sommes les Djazerti!!... Mais c’est en Croyant que je te parle, en pasteur des âmes, en chef qui doit songer à l’avenir de ses fidèles, qu’ils soient d’Oran, de Constantine, de Tunis, de Tripoli ou d’ailleurs. Et voilà pourquoi tu peux répéter aux tiens mes paroles: je ne veux m’appuyer ni sur les Roumis anglais de l’Égypte, ni sur les Roumis allemands du Kameroun. Je laisse ces amitiés au sultan de Marrakesch. Et les Roumis italiens, mon âme les craint. Les seuls en qui j’aie confiance, ô Sidi, les seuls que je place au-dessus de ma tête, ce sont tes frères les Français. Le tigre peut s’allier au lion, mais non pas à l’hyène!

Les Djazerti, tous alignés, tigres guettants, tigres aux apparences de roc inerte, entendaient comme s’ils n’avaient pas entendu.

--Le tigre ne s’allie pas à l’hyène: répète mes paroles, ô Sidi!!

* * * * *

Conversation inutile (puisque je ne suis rien), dissertation européenne qui se prolongeait trop. Mais tout à coup--était-ce voulu, ceci? fut-ce hasard? effet combiné?--tout à coup la vie barbare, sadique et sanglante de l’Islam fit irruption parmi ces parlotages, et le frisson du «pas encore vu» me ramena brutalement dans les terres de l’exotisme, et vint teindre ma sensation d’une couleur tragique de passé...

Nous causions comme je l’ai narré quand des hommes entrèrent, rapides, jusqu’au milieu du «salon», avec un air très étrange et l’excitation de ceux que le triomphe a transportés. Je reconnus trois askers de Mozafrane, des soldats-gardes, les vêtements en désordre, le visage noirci. Et ce qui suivit leur arrivée, je pourrais en emplir des pages de digressions et de sensations, mais aucune phrase n’atteindrait l’_intensité_ du simple dialogue, simple, simple, ingénu, comme en ont les races qui vivent sans cesse dans l’idée de la mort.

Les trois hommes s’inclinèrent sans servilité:

--Le salut sur toi, ô cheikh, ô maître, ô chériff!

Moi je regardais, un peu ému sans savoir pourquoi de cette intrusion subite et familière. Le chériff ne bougeait point. A peine cilla-t-il des yeux, tandis que les hommes baisaient ses genoux et le cuir brodé de ses chaussures. Paisiblement il leur demanda:

--O mes fils, est-ce fait?

--Oui, Sidi, loué soit Allah!

Et l’un des gardes, précisément ce fameux parent de Bou-Haousse, un bon jovial, répéta, riant d’un air fauve:

--Loué soit Allah qui conduit toutes choses!

Les autres éclatèrent de joie, riant aussi, redressant le beurnouss dérangé sur leurs épaules, tels des moissonneurs s’égayant après le rude travail du jour. Le chériff souriait, bon enfant--et le petit Bou-Saad retroussait sa lèvre, ainsi que les panthères leurs babines.

Mais le parent de Bou-Haousse reprit (et sans doute cette comparaison de la moisson ne s’imposait point qu’à moi):

--_Ils_ sont pareils aux orges de l’oasis: coupons les épis, si nous voulons cultiver une deuxième récolte!

Alors (encouragement pour un fidèle serviteur), le chériff prononça cet ordre, d’un timbre doux, patriarcal, condescendant:

--Fais voir...

Le garde s’en alla vers la porte, la rouvrit, avec cette même simplicité dont toute la scène était empreinte. Derrière la porte il prit un sac à blé, un de ces grands _tellis_ rayés que les femmes nomades tissent au seuil de leurs tentes, en fredonnant des chansons d’amour. Le sac était gros, gonflé. Aidé de ses compagnons, l’homme le souleva, le retourna, disant:

--Vois, ô chériff!...

Et les têtes roulèrent--les têtes tranchées des Beni-Mezreug, montrant leurs crânes demi-rasés, leurs yeux fixes, leurs bouches crispées, parfois voilées d’une barbe grise... Elles passèrent, boules lugubres, trophées intimes, en diverses directions, ajoutant quelques fleurs rouges aux arabesques des tapis. L’une s’en fut sous le guéridon surchargé de tasses... Une autre arriva contre mon pied, qu’elle heurta d’une saccade--et je crois la sentir encore--et je la sentirai toujours, aux heures où l’on se ressouvient...

Tête pâle, tête exsangue, douloureuse, farouche--tête d’un bel Arabe de trente ans. Le chériff, allongeant l’index, me la désigna, indolemment vainqueur (et j’y reviens, était-ce naturel, était-ce affectation? comment le saurais-je?):

--_Leur_ meneur, Abkir-ben-Abdallah...

--Chien fils de chien! crièrent les hommes.

Mais le Maître contint ce zèle d’un geste sacerdotal.

--O mes fils! soyez calmes; soyez les pieux serviteurs d’une zaouïa sainte; craignez les conseils du mal et les emportements de la colère. Allah reste Clément et Miséricordieux. Veuille-t-il nous bénir tous...

XXXVIII

16 novembre soir (avant de quitter Mozafrane).

Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact de ces notes, car «l’histoire» est achevée... Et le dénouement banal et sans grâce va se trouver juste celui que j’avais prédit: je fais boucler mes valises et je pars à l’aube prochaine «voir l’état de ma destinée sur le chemin d’Allah».

Mais je crains de rester sur l’impression pénible dont je suis désormais hanté. Ce matin, après la nuit passée,--mauvaise nuit,--ce cauchemar de l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de bagages. Certains détails m’y ramenaient, du reste: les grands _tellis_ de laine rayée, où l’on engouffre pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils, trop pareils au terrible sac d’hier; et je me demande si plus tard, lors de l’arrivée, je n’y retrouverai pas quelques têtes.

Un emballage moins impressionnant, certes, mais peu facile, ce fut l’installation de Faffa la gazelle en sa belle cage de _djérid_ qu’on va percher par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau. Peut-être, pauvre Faffa, mal habituée à ces secousses, à ce roulis, à ce tangage, va-t-elle souffrir du mal de mer.

Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose; mais ne recommençons point à nous hypnotiser devant le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens; et puisque je veille ce soir, je vais écrire--ultime griffonnage--les grandes scènes religieuses d’aujourd’hui, la zaouïa débordante de cris et d’enthousiasmes et toutes les impressions successives de ces heures suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le brave Si-Kaddour, heureusement, redevenait mon inséparable--pour la dernière fois, et c’était là de la mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de moi, depuis le _Fedjeur_...

Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin d’excuser les faiblesses de «l’Ordre» ou celles de la famille chériffienne. Comme les fidèles répandus à travers le monde, il supporterait au besoin les vexations, les spoliations, les mauvais traitements; il les appellerait défaillance momentanée des saints--ou du chériff.

--Ya Sidi!

Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait me chercher pour me «faire voir» l’affiliation des nouveaux khouan[11]. Le chériff me l’avait promis la veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb. J’appelais aux échos Bou-Haousse; il fallait bien lui donner mes instructions d’emballage. Quelle fièvre, tous ces paquets, un jour de grande fête et de vie au dehors.

[11] Toutes les doctrines et les prières de ce chapitre sont strictement puisées dans celles des Ordres mystiques.

--Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète point de ton serviteur! Pressons-nous, car...

Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant du côté de la mosquée, que le plus particulier de la cérémonie serait passé. Instructions du cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques, secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop m’éclairer sur des intentions cachées, on venait de l’escamoter pour moi avec une maëstria parfaite, en m’envoyant avertir _trop tard_ par le vieux taleb. Et la diligence qu’il avait déployée me permettait seule d’entendre les dernières phrases, les derniers _aâmine_ servant de point final.

--Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation...

Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit guichet; nous n’étions pas dans la mosquée même, mais en un réduit contigu, plein de fatras multiformes: tapis roulés, bouts de cierges, vieux balustres cassés--le rebut dont s’environnent, en tous pays, les sacristies de tous les cultes.

--Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter ensemble le _dikhr_ sacré, la «rose» de notre Ordre...

La «rose», prière spéciale, différente pour chaque Confrérie, récitée en suivant les grains sériés du chapelet. Et les postulants la disaient, assis en cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en leur vie, car le _dikhr_ ne se répète plus tard que «dans le silence du cœur et de l’âme», par les «lèvres de l’esprit».

Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante fois revenait cette phrase:

O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed qui a ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce qui a précédé, qui a conduit dans une voie droite. Sa puissance et son pouvoir ont pour base le bien.

Puis trente fois le début de la _Sourate suffisante_:

Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux, Souverain au Jour de la Rétribution.

Puis cent fois:

Que Dieu soit exalté!

Puis enfin, pour finir, vingt fois:

O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans les épreuves qui suivent la mort... Répandez vos bénédictions sur Notre-Seigneur Mohammed, en nombre aussi incommensurable que l’horizon de votre science... Et qu’il en vienne quelques-unes jusqu’à nous, amen...

Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants, récitaient le _dikhr_ dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad, près des tombes saintes, à l’ombre des étendards. Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et, s’étant prosternés trois fois, vinrent baiser le genou du Cheikh. Celui-ci leur dit à l’oreille les obligations, les bases et les règles de la Voie, qui sont chacune sept... Ou plutôt il les leur dit _aux oreilles_--car (m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant) il leur soufflait six des règlements en l’oreille droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin dont l’odeur était si violente que je devais quitter ma petite grille, de minute à minute, pour respirer.

La haute taille du chériff se penchait vers ces nouveaux fils qui venaient à lui, qui seraient dorénavant «son bien et sa chose». Tour à tour, il leur prit les mains dans les siennes, paume contre paume, les doigts du disciple dans les doigts du Maître. Et réellement il les «prenait» en leur prenant les mains. Il prenait non seulement les initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps et la chair de leurs enfants, et leurs épouses et leurs possessions de ce monde. Tout ce qu’il leur laisserait en propre deviendrait une faveur de sa magnanimité...

--O Maître!...

Et ce fut un murmure qui monta suavement sous la coupole de l’ancêtre. Le Maître et l’initié prononçaient ensemble:

«Implorons le pardon de Dieu, le Puissant, l’Unique...»

Puis le disciple seul:

«Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et tes Prophètes, que je reconnais ce Maître pour le possesseur de moi-même. Il m’indiquera la bonne Voie.»

Et voici que derrière les hommes des femmes aussi s’approchèrent--des vieilles--puisque aux plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur affiliation fut semblable aux autres en tant que paroles. Seulement le grand chériff, d’un geste un peu plus austère, interposait entre ses mains et les vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de ses deux beurnouss--afin que soit évité le contact impur...

--O Maître!...

Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore d’autres hommes, et encore, le front grave et l’œil noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon Bou-Haousse. J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant ce spectacle n’était point risible en soi. Ma bouche frémit soudain d’une impression toute contraire, faite de défiance, et d’une crainte inconnue, et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute j’aurais pleuré.

--O Maître! ô Maître!...

O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître des vouloirs, Maître des petites ou grandes richesses, Maître des bienfaits ou des crimes.

--O Maître... Nous t’adorons... O Maître.

* * * * *

Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux presque, la foi des foules se déchaîna l’après-midi en indicibles emportements.

Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le Sahara d’automne. Il flamboyait implacable, excitateur des ivresses et des folies ardentes; et de l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence qui se ruait ici, devant les murailles--puisque ni places, ni cours, ni même l’oasis ne pouvaient contenir la masse de ces croyants.

--Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera forcé de les bénir dehors.

Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède et stérile. C’était le cadre pour cette crise où se pâmait l’amour des khouan.

O Bonté de Dieu! O Pôle de Dieu! O Prodige de Dieu! O Merveille de Dieu!

Les mains se levaient implorantes vers la poterne du Sud par où, disait-on, peut-être _Il_ allait sortir... Les yeux se fixaient, déjà déviés sous l’extase proche...

O Sultan saint! O Père des étendards! O Foudroyeur des Infidèles! O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière, avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad!...

Une voix jeta, suraiguë:

--Le sabre du Prophète arme son bras!...

Et les milliers de voix répétèrent cette louange, grisées d’amour, éperdues de ferveur adorante. Et tout à coup, des premières jusqu’aux dernières, elles s’unirent en une autre clameur rauque qui grossit, qui monta, qui rugit vers le ciel:

«_Houa! Houa!!_... Lui! Lui!...»

Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant, qui se jetait à terre sous les semelles sacrées, et qui baisait hystériquement les vêtements du grand chériff, ces blanches draperies de pure et fine laine. Lui! Lui!!... Le Miracle! La Baraka sainte incarnée! Le Sauveur des embarrassés! Le Sanctifiant des sanctifiés!

«_Houa! Houa!!_... Lui! Lui!!...»

Lui!!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed- Djazerti...

* * * * *

_Il_ fit un geste--et la tempête de cris s’apaisa. Ce fut d’une prodigieuse soudaineté.

--Silence! _Il_ va parler! Silence! _Eskout!_ Liez la bouche de vos chameaux!

Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on «entendait», plus impressionnant que l’agitation et le tumulte, s’avança lentement vers une petite éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti le suivaient, processionnellement, sphinx mouvants et hiératiques--et le cheikh des tolbas, et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul il monta sur la butte, seul au-dessus des siens, porteur de la _baraka_ sainte--seul au-dessus de ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus loin--seul au-dessus des corps et des âmes. Et le _moudden_ de la mosquée se mit à chanter l’appel à la prière, cette mélopée qui supplie en notes de tendresse plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le Maître de tous étendit la main:

--O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est l’heure! Implorons Allah...

Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le visage au sol. La prière muette dura, dura... Le soleil brûlait, le vent soufflait, le silence planait. Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux, apparaissait un coin de l’humble grotte d’où vinrent tant d’amour et tant de domination...

* * * * *

J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite sur «l’aumône» nécessaire; mosaïque de passages du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et d’exhortations personnelles du grand chériff Sid’Amar--spectacle prononcé, détaillé, joué, mimé noblement par lui, orateur incomparable.

Mais mon oreille conserve encore _ses_ paroles de persuasion et de force. Et mes yeux voient encore _sa_ silhouette magnifique, si noble, si blanche sur le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les très humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage... Et j’ai senti son orgueil, atteignant l’extrême volupté dont certains pourraient mourir--cet orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu les malédictions bibliques dirigées contre Lucifer.

Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le dieu. Chacun buvait ses paroles, ainsi qu’on boit au puits du Désert après six jours de marche. Chacun avait présents les miracles admirables--dont la tradition se transmet des rivages de la Caspienne jusqu’à ceux de la mer des Atlantes, et du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien.

O frères du tapis! ô frères de la Voie!

Au nom du Clément et du Miséricordieux!

Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le meilleur défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses bienfaits sont innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient de lui et tout retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos aumônes. Et il vous rendra tout: les prières septante-sept fois, les bonnes actions cent fois septante-sept fois, et les aumônes mille fois septante-sept fois! Les béatitudes de ceux dont la main aura été grande ouverte seront infinies, ô frères de la Voie! Mais, je le sais, il y en a parmi les nomades qui laissent entrer l’erreur dans leur esprit. Ils regardent la ziara comme une contribution terrestre. C’est là un péché sans bornes! De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait tout et connaît tout. Qu’êtes-vous donc? Que voulez-vous? Qu’espérez-vous, pour ne point dépenser vos biens périssables dans le sentier du Tout-Puissant? O frères du tapis, ô croyants, donnez l’aumône des biens que Dieu vous a répartis!

Vous apportez la _ziara_. C’est votre devoir moral, votre devoir strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur divine. Dieu est riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un d’entre vous désire une grâce particulière, supplémentaire, ne sent-il pas qu’il doit offrir une aumône supplémentaire? Un enfant même comprend ceci.

Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner, parce que l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes. L’indulgence du Seigneur descend sur ceux qui sacrifient de leur aisance et sur ceux qui sacrifient de leur gêne. _Il_ les purifie. _Il_ est le Généreux. _Il_ est le Clairvoyant.

Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez quelques fragments de la Divine Parole, celle que chaque musulman devrait avoir gravée dans le cœur en traits brûlés au feu--celle que reçut de l’ange Djébril Notre-Seigneur Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous les siens!):

Au nom du Clément et du Miséricordieux!

Dieu a dit:

J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand elle le suit de près: celui qui a son âme pure sera l’heureux; celui qui la laisse se corrompre sera le maudit...

Dieu a dit:

J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux pour toi que la vie présente, et les biens futurs valent mieux que les biens présents...

Dieu a dit:

J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile: celui qui donne et qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là nous rendrons facile la route du bonheur...

Dieu a dit:

J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille à sa perte; mais j’excepterai ceux qui croient et dont les doigts sont prompts à donner...

Dieu a dit:

J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores: quand pour éprouver l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme s’écrie: «Le Seigneur m’a témoigné des égards!» Mais quand pour éprouver l’homme je lui mesure mes dons, l’homme s’écrie: «Le Seigneur me fait un affront!» Et ses doigts méchants cessent de préparer l’aumône...

Dieu a dit sur le même sujet:

J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font voler la poussière sous leurs pas: en vérité, l’homme est ingrat envers son Seigneur, et certes il le voit lui-même...

Dieu a dit encore:

J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix: j’avais créé l’homme de la plus belle façon, et pour être heureux; mais je le précipiterai au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui qui donnera et fera le bien!...

O frères du tapis! ô frères de la Voie! je pourrais longtemps vous instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur nous a enseigné:

Au nom du Clément et du Miséricordieux!

Dis:

Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de Dieu, la mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même nous y emploierions une autre mer pareille.

Je ne puis, hélas! en ces mots traduits, mettre l’accent de la belle voix sonore, le frémissement des fidèles, ni l’auguste splendeur du décor. Cependant j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle.

Et je me félicite, maintenant, d’avoir «vu» ceci... d’avoir entendu ce que nul autre Européen de ma caste n’a jamais entendu encore--car les rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser en ces parages religieux y sont confinés entre leur truelle et leur mortier. Ils n’éprouveraient peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales demandes de fonds vint la «grande prière» annuelle, «l’invocation» clamée une fois l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son élan vers les Cieux.

Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur sa butte de sable... Son geste était large et splendide, magnifiant son appel en haut. Preneur de volontés... preneur d’âmes...

Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes--tous les khouan, tous les frères. Et Si-Kaddour, à mon côté, les soupirait aussi, telles des secousses de spasme. Et tous étaient éperdus; tous éprouvaient, jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance d’adoration...

O Dieu, Père de l’Univers!

Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point passer sur le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne, ô Dieu! Pardonne, ô Puissant! Tout retourne à toi, ô Dieu qui accorde la Victoire!

Sois exalté, ô Dieu le plus élevé!

Sois exalté! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites!

Sois exalté! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites!

Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu!

Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions à toi!

Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad!

Et ses fils ont la Lumière! Ils me montrent la Voie! Ils sont comme des rois, des prophètes!

Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera! Qui les verra guérira! Qui viendra vers eux boira l’eau de la source, ô Dieu immuable, ô Dieu, ô Dieu!

O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi!

Guéris celui qui souffre!

Éclaire nos cœurs!

Purifie nos âmes!

Donne-nous de ta science!

Abreuve-nous de l’eau inconnue!

Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave!