Part 16
O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît!
O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer pour t’aimer! Consume-le d’amour avant que le soleil ne parte!
O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint de Dieu!
Sois exalté!
Sois exalté!
Sois exalté!
Sois exalté! ô Dieu, ô Dieu!...
Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit les fauves du nord d’Afrique en amour au fond d’une forêt. Et les cris rauques se croisaient, s’élevaient plaintivement, sombraient dans un râle. Pour beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite des pèlerinages, crise sensuelle qui renverse l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme évanoui.
«O Dieu! ô Dieu! ô Dieu!...»
Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle ne soit générale, devait se recevoir la grande bénédiction du Maître, par quoi vient aux disciples une parcelle de la _baraka_, et qu’on remporte précieusement à ceux «dont les pieds sont restés là-bas»...
Le temps pressait.
«O Dieu! ô Dieu!...»
Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage du soleil baissant, les galvanisa brusquement d’un _sursum corda_.
--_O frères du tapis! Élargissez vos âmes!... Adorez le Seigneur autant que les sables sont étendus!_...
Et les sables s’étendaient dans une magique gloire pourprée. Et cette religion devenait ce qu’elle est, la religion des espaces cruels. L’astre du jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa tout entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et les têtes pâles des rebelles, des Beni-Mezreug d’hier, alignées sur les créneaux...
Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la _baraka_ suprême, la bénédiction:
Je bénis les malades, qu’ils soient guéris!
Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés!
Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi demeure entière!
Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les orges de vos oasis et les petits de vos chamelles!
Je bénis vos biens! Je bénis votre sang!
Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins!
A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et des corps prostrés se relevèrent, pour s’élancer, ruisselants de larmes farouches.
--Et moi, Sidi? Et moi?... Et moi?...
Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination pareille à celle de nos magnétiseurs.
--O pèlerins, soyez en paix! La baraka est pour tous et pour chacun!
Et sa main restait levée, sa main qui les possédait, sa main de Maître tenant en bride tous les Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa retomber--et les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres en rut, comme voulus par _lui_--et ce fut l’ultime folie, l’extase déchaînée, les ivresses, les délires, l’apothéose de Mozafrane parmi la démence voluptueuse, parmi les magnificences du couchant de rubis et d’or.
* * * * *
Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques d’Islam, porter à travers l’Afrique et l’Asie _ce qu’on leur aura dit de porter_: des pardons pour les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme autre que la leur animera leurs courages.
Ils repartiront.
Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu de temps (car il est minuit)...
Dans cinq heures.
XXXIX
_Bir-ed-Dib_ (puits du Chacal), 17 novembre.
Me voilà sous la tente, et ce soir de première étape me trouve encore mal apaisé. Nous campons à Bir-ed-Dib. C’est un lieu sauvage et morne, privé des beautés habituelles du Désert--pas très loin de Mozafrane que mes yeux ont cessé de voir et ne reverront sans doute jamais plus.
Il y a de l’arrachement dans ces adieux définitifs. Je laisse des lambeaux de mon être aux buissons de _r’tem_, aux broussailles épineuses. L’Islam a soufflé sur moi, destructeur d’énergie, sans me donner la calme quiétude.
Pourtant ce matin, au moment du boute-selle, les vœux des esclaves me souhaitèrent le bonheur le plus éminent. Puis l’on versa quatre tasses de thé sur les sabots de ma bête, comme panacée de chance et de réussite.
--Adieu, Sidi! _Beslama!_... Avec la paix!...
Nous étions prêts, rassemblant nos rênes, ceux qui partent et ceux qui venaient par courtoisie jusqu’à la dune d’El-Hadjirat--car les Djazerti et leur suite ont tenu, malgré ce dérangement dès l’aube, à me prodiguer les honneurs d’une «reconduite» pompeuse en vêtements neufs et harnais brodés de pierreries.
--En avant!... _Emchi!_...
Nous chevauchions lentement, à cause des lourds chameaux de mon groupe de pèlerins qui suivaient, respectueux, par derrière. Le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek m’exprima surabondamment l’excès de sa sympathie.
--Ya Sidi, par la koubba, nous te regardions «comme de nous»!
Et Si-Hassan-ben-Ali, l’élégant khodjah-chef, exhalait sa vive douleur de me perdre si tôt, si tôt.
--... Mais puisque tu _dois_ nous fuir, ô Sidi, nous nous résignerons, retenant nos pleurs. Nous prononcerons le _mektoub_. Nous songerons qu’Allah le voulut. Hélas, Sidi, la destinée de chacun est un oiseau attaché au cou, et qui ne peut voler librement.
Émotions de crocodiles... Mais, librement ou non, nous arrivions à la dune de la séparation où l’on met pied à terre pour échanger les cérémonies et les paroles qu’il faut. Le grand chériff, négligemment, me demanda d’emporter en ma _djébira_ quelques lettres...
--Elles sont écrites par ton serviteur de sa propre main périssable. Tu les donnerais, inch’ Allah, accompagnées des saluts d’usage, à celui qui dirige Ouargla; à celui qui, habitant Alger, dirige la plus grande portion de vos pays soumis; et cette troisième, à celui qui dirige la France. Tu consens, ô Sidi?... Je t’en garderai, _idri Allah_, une reconnaissance plus énorme que les montagnes touchant le ciel--plus profonde que le fond des plus profondes mers...
Par-dessus ce discours, le grand chérif m’embrassa. Ses yeux _désiraient_ je ne sais quoi du _baïlek_ français, comme un chamelier de vingt ans désire les trésors secrets d’une belle femme. Et du coup me voilà sûr, ou à peu près, d’atteindre nos postes sain et sauf. On a dû faire circuler des ordres commandant le respect, détruisant même au besoin les injonctions d’autres précédents ordres.
Il fallait achever. Nous subissions tous la dépression particulière aux lendemains de fête, fût-ce de fête religieuse seulement. Mais, pour las qu’il parût des efforts écrasants de la veille, le grand chériff se redressa, très noble, et retrouva l’un de ses gestes de puissance et de beauté:
--Que les amitiés de l’heure présente, inch’ Allah, durent dans le temps!
Et tous répondirent, même les Djazerti glacés:
--Qu’elles durent, au nom du Clément et du Miséricordieux!
Souhait fort habile, ne précisant rien, mais enfin souhait. Seul mon pauvre taleb, mon vieux compagnon Si-Kaddour, ne joignit pas sa voix à ce concert unanime. Sa vieille bouche tremblait sous sa vieille barbe broussailleuse. Alors il me tourna le dos, et contempla quelque chose à l’horizon, très au loin...
* * * * *
Le soleil a parcouru, depuis, sa route journalière. Notre campement s’endort parmi les vastes obscurités. Je me mélancolise trop, dans ce noir maussade, gardé par des pèlerins harassés et par deux feux de drinn, qui vont baissant. Et tout autour de nous l’étendue, cachée par le voile des ténèbres--et pas un cri d’insecte--et pas un frisson de plante--seulement l’angoisse du silence, le tragique repos du Désert.
Je n’entendrai pas, cette nuit, le mot qu’échangeaient les sentinelles des murailles:
--O croyants, veillez!
Je n’écouterai pas le chant du _moudden_ au sommet de la koubba sainte... Et quand le vent soufflera, deux heures avant l’aurore, il n’agitera pas, près de ma fenêtre, les longs panaches des djérids. Il ne m’apportera point ce parfum des jardins, avec toutes sortes d’odeurs d’encens. C’est le départ tant souhaité, et dont je souffre: l’aurais-je cru? Invisible derrière l’ombre de la nuit et de la distance, Mozafrane réapparaît--me hante, me fait oublier la mauvaise clarté jaune de cette bougie qui vacille tandis que je me penche sur mes cahiers rassemblés...
Étais-je capable de la montrer, cette zaouïa trafiquante et mystique, dans son extrême complication--si falote, si puérile, si incohérente, si violente à la fois? J’ai souvent pensé, durant mes loisirs des soirs d’automne, lorsque la brise saharienne soupirait entre les palmiers, j’ai souvent pensé à recommencer mon grimoire sur un plan plus clair, à mettre quelque essai d’ordre et de logique parmi ce fatras. Mais ensuite je changeai d’avis. Je l’ai laissé tel quel; et demain, en recommençant les chargements--quotidien travail de Sisyphe--je l’enfermerai sans plus au fond d’une cantine.
Oui, toute étude méthodique serait _fausse_... Elle porterait, à travers les idées de ces cerveaux sahariens, chaudes et sombres comme une sieste dans l’obscurité des abris fermés, je ne sais quelle flamme européenne, aussi mal «de la contrée» que la lampe astrale du salon chériffien, ou que les orchestrions jouant la _Mascotte_.
Seule la confusion de mes barbouillages, jetés au jour le jour sur des feuillets d’occasion, saura peut-être donner un peu--_un peu_--l’impression de la réalité vécue, tellement enchevêtrée et diverse... Seule elle pourra mettre à leur réel plan les silhouettes véridiques, les attendrissements de Si-Kaddour, les patelins manèges du khodjah, les cabrioles des négros, la tranquillité des coupeurs de têtes, le prestige de l’«Ordre» merveilleux, la continuelle menace de troubles et d’insécurité. Entrée de clowns souriants et graves, de fantoches perfides et dangereux, et, tout au-dessus, non pas un homme, mais une autorité planante, latente, ambiante, qui s’incarne d’homme en homme--pour de Mozafrane régir tant de millions d’autres hommes:
La «bénédiction», la _baraka_ des Djazerti.
Zoubïa (Figuig), mars 1901.
Aïn-Soltan, février 1902.
NOTES
ET
DOCUMENTS
Ces notes documentaires ont paru, plus développées, dans la revue “_Minerva_”, nº de juin et juillet 1902.
(1)
DE QUELQUES ORDRES EXISTANTS
On compte environ quarante-cinq ordres musulmans d’une certaine force, parmi lesquels huit ou dix noms brillent comme des étoiles de première grandeur; et ces quarante-cinq ordres sont entourés d’une quantité de petites confréries, d’un maraboutisme plus ou moins terne, aussi difficile à reconnaître et à classer que les éléments d’une nébuleuse. Mais la nébuleuse existe pourtant.
A quoi bon tenter ici sa nomenclature fatigante? Il faut se borner à quelques-uns des titres barbares qui dérivent parfois du nom de la zaouïa-mère, ou de celui d’un objet matériel et symbolique, comme chez les Moukhalïa[12], francs-tireurs du désert, presque disparus aujourd’hui. Mais ils rappellent le plus souvent ce «fondateur», ce saint dont les fils pleins d’orgueil feignent l’humilité dans quelques oraisons publiques:
[12] De _moukhala_, fusil.
«O Dieu, redresse-moi et permets-moi de redresser! O Dieu, guide-moi et permets-moi de guider!»
Mais tant de modestie voulue ne peut cacher l’immense satisfaction d’hommes presque divinisés par l’adoration de leurs disciples--leurs disciples qui n’ont plus, selon le serment, «qu’un morceau de l’âme chériffienne en place de la leur».
Les chériffs, les soufis... distributeurs des jouissances et possesseurs des volontés: ceux dont les conseils sont doux et les promesses affolantes:
«Approche-toi de ton Maître: comme tu bois près du puits, tu boiras entre ses deux mains l’ivresse divine[13].»
[13] Instructions de l’«ordre» des Aroussïa-Selamïa.
Ils sont, ces _ouali_, ces saints, les «marchands de bonheur» que souhaitait l’un des nôtres, esprit délicieux du temps qui s’en va. Contre un peu de viles richesses, ils rendent de la joie présente, des délices immédiates, porte entr’ouverte sur les délices futures qui ne passeront pas.
Ils sont les «donneurs» par excellence, les «dispensateurs». Ils tiennent au bout de leurs dix doigts tout ce qui touche à la vie et tout ce qui rachète la mort...
* * * * *
Le Nord algérien, tout autant que le Sud, se livre à l’influence des mystiques (il s’agit ici, bien entendu, de l’élément indigène). Mais une seule confrérie très importante a ses zaouïas-mères dans ces régions: celle des Rahmanïa, célèbres par l’ubiquité posthume de leur premier cheikh, dont le corps _entier_ repose dans deux pays à la fois, grand miracle évidemment, et grâce auquel deux maisons directrices se partagent les hautes prérogatives: une près de chaque tombeau.
En dehors des Rahmanïa, nos Arabes septentrionaux prennent leur _dikhr_ tantôt de petites congrégations locales, innombrables dans les montagnes surtout, tantôt--et en même temps au besoin--des ordres sahariens[14], tripolitains ou marocains: tels nous trouvons, dans la province d’Oran et jusque dans celle d’Alger, les Taïbïa. Ils sont extrêmement connus, de par leur quantité considérable et le prestige de leur directeur, ces _khouan_ fidèles et dévoués de Moulay-Taïeb, le fameux chériff d’Ouazzan (Maroc)[15].
[14] Je classe comme ordre africain celui des _Khadrïa_, bien qu’il ait son origine à Bagdad; mais ses branches de l’Algérie-Sud et de Tunisie ont une existence propre, presque détachée du tronc primitif.
[15] Le chef de cet «ordre» épousa une très intelligente Anglaise, dont l’influence se fit sentir de façon évidente en divers cas.
L’origine marocaine est commune à beaucoup d’autres ordres. Par exemple les Hansalïa, dont l’association fut fondée par le Marocain Saïd-ben-Yousef-el-Hansali, et dont la province de Constantine est celle qui renferme le plus d’adeptes. Par exemple aussi les Chabbïa du Sahel tunisien. Par exemple encore les Ammarïa, jongleurs plus modérés que les Aïssaoua, et qui, priant selon les maximes de Sidi-Ammar-bou-Senna, grand saint marocain venu jadis vers des terres plus douces, progressent actuellement en Tripolitaine, en Tunisie et en Algérie de si inquiétante façon.
On le voit: de l’âpre Moghreb, de ces montagnes sévères qui forment le «coin» de la Méditerranée et de l’Atlantique, le mysticisme se propage, cherchant à combattre l’Infidèle et à galvaniser le zèle des «frères» dans les contrées plus voisines du Levant poétique, dans les terres du Fedjeur...
Quant aux ordres qui sont du Sud par leur influence immédiate (sans compter l’immense et lointain pouvoir qu’ils peuvent ailleurs exercer), j’en choisirai sept ou huit, les plus réputés, ces étoiles de première grandeur dont nous parlions tout à l’heure--astres qui projettent souvent plus de feu sombre que de vraie lumière, plus de grise et rouge superstition que de blanche clarté.
Ce seront, si l’on y consent:
Les Khadrïa, les Cheikhïa, les Amamïa, les Derkaoua, les Bakkaïa, les Selamïa, les Tidjanïa, les Snoussïa.
Et chacun de ces groupements formera le sujet d’une note, paragraphe sommaire.
(2)
KHADRIA
Voici le type d’une très ancienne association de soufistes. Et quand le chériff Sid’Mahdi-ed-Dine-Abou-Mohammed-Abd-el-Khader-ed-Djilani vivait dans la méditation (471-561 de l’hégire--années 1079-1166 après Jésus-Christ), peut-être ne prévoyait-il pas l’extension prodigieuse de son ordre mystique, ni qu’une telle abondance de fils spirituels lui viendrait au cours des siècles dans l’Inde inquiétante, dans l’Arabie sauvage, dans le rude Turkestan, ni dans les sables africains.
Il y a peu d’années, ces âmes de Khadrïa d’Afrique furent partagées entre les neuf enfants mâles du cheikh Brahim, qui de Tunisie avait fermement régné sur les disciples du continent noir. Et c’était l’un des «neuf enfants», ce naïb d’Ouargla, Si-Mohammed-Taïeb, tué dans nos rangs à Timimoun. Un de ses frères, Si-El-Hachemi, dirige nos sujets Khadrïa du Souf. L’aîné, Si-Mohammed-ben-Brahim, est cheikh de la zaouïa-mère de Nefta[16]. Et plus de trente-cinq zaouïas-succursales s’élèvent sur le seul territoire d’Algérie, sans compter le Touat. Qu’on suppute le nombre considérable d’autres zaouïas au Soudan français, au Baghirmi, au Sénégal, lesquelles sont en communication avec les établissements Khadrïa de Tripolitaine et du Maroc.
[16] Sahara tunisien.
Cependant, cet ordre n’est point parmi ceux qui se montrent hostiles. Ses directeurs semblent même chercher notre alliance étroite. Les doctrines y sont, par comparaison, peu guerrières, et l’ardeur de l’Islam s’y enveloppe d’une sorte de douceur prenante, dont on peut être illusionné...
Aucune confrérie, si ce n’est celle des Cheikhïa, n’est plus fertile en légendes dorées, aucune n’a des sous-groupes spirituels aussi connus, par exemple celui des Aïssaoua, mystiques cataleptiques, dont il ne faudrait pas cependant confondre la bonne foi, les danses sacrées et l’insensibilisation extatique avec le charlatanisme de ces bandes grimaçantes, qui viennent exploiter la curiosité des touristes, à Tunis, à Biskra ou ailleurs.
(3)
CHEIKHIA
Les Oulad-Sidi-Cheikh guerriers, dont la gloire saharienne subit une éclipse depuis les dernières périodes politiques, forment avec leurs disciples religieux la confrérie des Cheikhïa. Il y a donc parmi eux les membres nobles, issus des dix-huit fils du fondateur vénéré (le cheikh Abd-el-Khader-ben-Mohammed) et qui composent aujourd’hui des tribus entières. Il y a aussi d’autres membres, issus des anciens esclaves affranchis par le premier chériff, formant une sorte d’aristocratie secondaire, toute de sacristie et d’intendance. A ces derniers l’entretien matériel (et certains bénéfices) des richesses et revenus donnés par tous les autres, par la masse, par les simples fidèles qui n’eurent jamais à enrichir plus nombreuse postérité de _m’raboth_[17].
[17] Voir note 10.
La _baraka_ de la confrérie, on le conçoit, ne s’incarne successivement que dans _un seul_; mais elle dut choisir parmi beaucoup, et cela produisit, au cours des siècles, de vifs tiraillements--des scissions--des vengeances. L’organisation de cette confrérie avait, jusqu’en ces temps derniers, quelque chose de féodal et de turbulent, compliqué d’une rapacité peu ordinaire, bien que de beau geste. Ces «qualités» mêlées expliquent les ambitions, les promesses, les trahisons, les révoltes dont nous eûmes à souffrir pendant trente ans de la part des Oulad-Sidi-Cheikh, si célèbres parmi les Français qui firent campagne dans la province d’Oran.
C’est dans cette même province qu’à l’heure actuelle les Oulad-Sidi-Cheikh ont encore le plus de disciples. Ils en possèdent aussi près d’Ouargla, et au Touat, au Tafilalet, au Soudan, au Maroc. Mais l’influence religieuse a décru avec l’influence politique, et leurs allures grandioses sont surtout celles d’oiseaux de proie vaincus.
A peine oserai-je répéter ici la légende tellement redite dont l’ancien Maître et fondateur des Cheikhïa prit jadis son nom. Cependant la voici résumée:
Un jour, une femme d’El-Abiod, ayant vu son enfant choir dans un puits, clame éperdue: «Sauve-le, ô grand Sidi-Abd-el-Khader!» A l’appel de cette pauvre mère, deux saints se mettent en mouvement: le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, lequel se promenait pas bien loin, et Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, qui sut s’arracher subitement au repos de la tombe où il dormait à Bagdad depuis plusieurs siècles. Quoi d’étonnant si ce long voyage à travers l’espace le mit un peu en retard? Lorsqu’il arriva près du puits, le miracle était déjà fait: le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, soufi local et contemporain, venait de ressusciter l’enfant. Ce fut ce jour-là que, bourru, le saint de Bagdad dit au saint d’El-Abiod (d’ailleurs bon disciple de sa doctrine): «Ces confusions sont désagréables; désormais tu ne t’appelleras plus Abd-el-Khader-ben-Mohammed, mais seulement Sidi-Cheikh.»
Et ce fut ainsi.
Et peut-être y pourrions-nous trouver un symbole: de même que les saints soufis obéissent les uns aux autres, de même les confréries ne se désobéissent point, surtout lorsqu’une question d’intérêt général est en jeu--par exemple l’opposition aux Roumis, soit ouverte ou soit secrète...
(4)
AMAMIA
Bou-Amama, chef de cette confrérie, est un parent des Oulad-Sidi-Cheikh. Mais, promoteur d’une scission jadis sans grande importance, il est devenu peu à peu redoutable, et beaucoup plus que ses cousins ou neveux. Il a des fidèles jusqu’aux rivages de la Méditerranée, jusqu’au lointain Niger. Il reçoit la _ziara_ de nos sujets[18] du Gourara, du Touat, et de nos ennemis les _Bérabers_, et de ceux qui sont à la fois pour nous des sujets et des ennemis, tels que les Beni-Guil, les Douï-Menïa, et toutes ces peuplades (difficiles à pacifier) de la frontière marocaine. On voit assez quels complexes moyens d’intrigues se trouvent réunis dans ses vieilles mains ridées, dans ses vieilles griffes de vautour ayant trop souvent goûté le sang des cadavres français.
[18] Le mot _sujet_ n’est pas tout à fait équitable, et devrait être ici remplacé par _soumis_, puisque les indigènes ont leur droit civil et social tout à fait à part.
Né au Figuig en 1840, il fut atteint d’épilepsie pendant sa jeunesse, et, par ainsi, marqué du sceau divin. En 1875, il s’installa dans l’oasis de Mogh’rar, non loin d’Aïn-Sefra. Et, 1881 venu, il déchaîna l’insurrection dans tout le Sud-Oranais avec une audace extraordinaire. Puis les hautes montagnes du Figuig, ces cimes dentelées, déchiquetées, ces murailles naturelles d’une forteresse qu’il croyait inexpugnable, l’abritèrent derechef. Il planta ses tentes près du tombeau de son père, au Hammam-Foukani.
Je possède un très curieux dessin exécuté devant moi par Si-Mohammed, neveu de Bou-Amama, et qui veut représenter (avec des effets de perspective inattendus) la _koubba_[19] de l’ancêtre en question. Et comme le dessinateur faisait surmonter l’édifice par un croissant gigantesque plus grand que la coupole même (au lieu du modeste ornement qui la couronne réellement, porté par une tige analogue à celle du coq de nos clochers), je lui signalai son exagération. Mais il me répondit, avec autant de dignité que Bou-Amama en personne:
[19] Monument à dôme.
--«Le croissant n’est jamais trop grand sur le tombeau d’un _ouali_!»
Quant au _ouali_ actuel, Bou-Amama, qui fuit, revient, s’approche, s’éloigne, il a trouvé le plus ingénieux «truc» pour dissimuler aux Roumis le nombre de ses fidèles et se procurer des amis, même parmi ses rivaux. Il remet bien à ses khouan son _dikhr_, le seul salutaire: seulement il leur ordonne en même temps de porter au cou, très en vue, non pas le chapelet propre à ce _dikhr_--ce serait trop simple--mais le chapelet d’autres ordres, auxquels les disciples Amamïa paient, de ce chef, une légère redevance. Et ces confréries voisines deviennent ainsi les obligées--dirons-nous les alliées?--de Bou-Amama.
(5)
DERKAOUA
Précisément les Derkaoua--ordre marocain combatif--forment l’une des favorisées parmi les associations que protège le rusé forban (c’est Bou-Amama que je veux dire). Leur zaouïa-mère de Modaghrar (Tafilalet) sert souvent de maison d’asile à ceux de nos ennemis sahariens jugés trop compromettants par le vieux renard.
Et peu à peu, pour ces causes et pour plusieurs autres, les Derkaoua gagnent un terrain considérable. Ils ont une dizaine de zaouïas succursales dans les parages civilisés _de notre province d’Oran_... Ils ont des groupements de fidèles dans nos nouvelles possessions de l’Oued-Saoura, du Gourara, du Touat et du Tidikelt.
Ce sont les plus frénétiques khouan de l’Afrique, ne vivant que par l’idée de la Guerre Sainte, ne respirant que la haine et la rébellion. Leurs pratiques hystériques, leurs traditions, leur sauvagerie qui dédaigne (il faut le reconnaître) les compromissions, font d’eux--joints aux Amamïa--un clan plutôt adversaire, une menace dissimulée à l’ouest et au sud-ouest du Sahara.
(6)
BAKKAIA
Nous avons ici une confrérie tout à fait saharienne, de Sahara central même, dont le territoire d’action fut, depuis trois siècles, les vastes espaces qui s’étendent du Gourara et du Touat à Tombouktou, sur des sujets de races variées, Arabes, Peuhls ou Touareg. Les Bakkaïa possèdent des zaouïas dans la région d’Adrar; ils en ont trois à In-Salah, point principal du Tidikelt. Leurs doctrines sont beaucoup moins guerrières que celles des Derkaoua; elles se rapprochent même de la douceur des théories khadriennes, dont elles dérivent théologiquement. L’extase chez eux est simpliste, et les jongleries n’y sont pas rares: puérilités si bien assorties aux tendances de races enfantines quoique rudes--ou parce que rudes. Petits moyens qui peuvent donner de grands résultats variés, selon que les Bakkaïa manœuvreront ou ne manœuvreront pas contre nous.
Les Bakkaïa ont eu pour premier maître le cheikh Sidi-Omar-ben-Sid’Ahmed-el-Bakkaï, lequel leur enseigna un dikhr où chaque prière est par 33, et qui s’accompagne de nombreuses génuflexions triples (l’une en face pour Dieu, celle de droite pour les anges «de la droite», celle de gauche pour les anges «de la gauche»). Le cheikh El-Bakkaï leur avait donné aussi cette _oudifa_:
O mon Dieu, nous te louons! Tu es grand! Tu répands tes grâces! Compte-nous parmi ceux qui suivent la bonne voie, et tiens-nous loin des dévoyés!
Les «dévoyés», ce sont les Infidèles, ce sont les Roumis chrétiens. Cela se récitait en 1552, du temps du cheikh El-Bakkaï--cela se récite encore aujourd’hui, et d’autant mieux et d’autant plus fort qu’un drapeau bleu, blanc et rouge flotte sur les casbahs du Touat, un étendard impur dont les couleurs ne sont pas celles du Prophète...
(7)
SELAMIA
Les Selamïa ou Aroussïa pratiquent également une doctrine très entachée de jongleries. Mais d’autant plus vifs s’accentuent leurs progrès, si rapides depuis quelques années en Tunisie et en Algérie. Ils ne sont point Marocains, ceux-ci, ni Touatiens. Leur maison-mère s’élève en Tripolitaine, et c’est la grande et luxueuse et très célèbre zaouïa de Zliten. Le fondateur de leur ordre, Sidi-Abd-es-Selam, passait pour invulnérable tout comme Sidi-Aïssa, le promoteur des Aïssaoua.
Les doctrines et les prières de cette confrérie se teintent de lyrisme:
«Heureux celui qui s’enivre en mon verre toujours plein!...»