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Part 6

Oui, les yeux de Si-Hassan parlèrent. Ils dirent de la haine pour moi et même pour le pauvre Si-Kaddour, lequel, malgré sa bonne contenance, me faisait vraiment pitié.

* * * * *

Mon fauteuil roulait enfin hors de la «chambre du sceau». Les gens du banc--_ahl-es-soffa_--tous ceux qui restent de longues heures à la porte des grands de la terre musulmane--quémandeurs, plaignants, courtisans, parasites, attendant des matins jusqu’aux soirs et des soirs jusqu’aux aubes le bon vouloir du puissant seigneur--les gens du banc ne me saluèrent point quand je passai. Mauvais, très mauvais, cela. Je remarquai aussi, après coup, que le thé traditionnel (jouant chez les Djazertïa le rôle hospitalier du _caouah_ en d’autres lieux) ne m’avait pas été offert. Mauvais, plus mauvais encore. Tellement mauvais que je me sentis subitement tranquille, n’aimant pas les demi-situations et préférant le danger net.

Les hommes de garde, arrogants sous leur beurnouss bleu, me heurtaient «moralement», fiers et dédaigneux, le long des galeries. Les porteurs de ballots, au tournant des couloirs, faillirent bousculer mon véhicule: car les serviteurs d’Islam exagèrent la tendance du maître...

Et les enfants, sortant des écoles par flots, ne me suivirent pas de près comme à l’ordinaire--comme avant-hier encore ils auraient agi. Et leurs cinq doigts écartés se dirigèrent de mon côté:

--_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!

C’est le remède saharien contre la jettatura, contre l’infernale influence. Les vieillards impotents soignés ici me l’adressaient également à la dérobée, ce signe conjurateur, de leurs vieilles mains tremblantes qui repoussaient mes maléfices, tandis que les bouches édentées balbutiaient des anathèmes:

--Religion de croix! Religion d’égaré! Dieu maudisse ta mère la chienne! Que ta mort soit sans tombeau!

Pour faire diversion, l’infortuné Si-Kaddour m’indiquait presque au hasard les bâtiments déjà vus, les ateliers de métiers, les magasins, les annexes.

--Regarde, ô Sidi, regarde... regarde cette zaouïa des Djazerti!

* * * * *

Nous parvenions à la place des Caravanes où journellement arrivent ici, par sacs d’inégale valeur, les offrandes des Khouan, des Djazertïa--convois dont le point d’origine me demeure mystérieusement caché, et dont les chameaux, quand on les décharge, brament entre les murs blanchis. Ce sont de braves bêtes, cependant, ces chameaux. Ils m’annoncent du moins, eux, par leur cri plus sourd ou plus aigu, s’ils viennent de l’Orient lumineux ou du Moghreb très âpre, du Maroc aux races de dromadaires diminuées et chétives, comme rabougries. Ils travaillent «pour la zaouïa». Ils apportent la _ziara_, du même pas dont ils apporteraient toute chose, inconscients d’enrichir les descendants d’un Vénéré. Ils sont pleins de simplicité dans leur laideur d’auxiliaires utiles, qui seuls peuvent braver longtemps cette lumière féroce du Désert, ce climat souvent brutal, ce sable africain.

--Ya Sidi, m’instruit le taleb, Allah nous dit dans le Koran: «Je vous ai soumis les chameaux, afin que vous soyez reconnaissants.»

Et le bon Si-Kaddour, redevenu gai, contemple avec attendrissement les échines bossues d’où vont être déchargés les précieux hommages et les générosités. Un grouillement de fidèles et d’esclaves s’agite, troublant le silence pour un instant.

--Ya Sidi, quel spectacle édifiant!

Dans un coin, là-bas, une nomade des environs se tient debout, respectueuse, attendant qu’on veuille bien prendre son humble offrande d’humble femme--cette petite charge de bois menu balancée sur le dos de son bourriquot.

Elle a l’air sauvage et résigné des animaux soumis au fouet. Sa robe drapée, de vieux coton sale, laisse voir des lambeaux de chair brune, comme tannée. Son visage s’inquiète. Furtive, elle jette sur mon équipage la défiance de son regard.

--Ya Sidi, reprend le taleb, daigne constater ici la munificence des Djazerti. En échange de ce petit fagot, qu’on accepte pour ne pas froisser d’un refus la bonne volonté du plus misérable, notre zaouïa va nourrir pendant deux ou trois jours, Sidi, cette malheureuse et ses enfants. Elle va couvrir de vêtements neufs leurs membres rafraîchis au bain. Et des présents d’orge et de dattes leur seront remis par surcroît quand ils reprendront le chemin de leur tente, en louant Allah et le Sublime Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu veuille lui continuer la félicité!)...

La femme m’examinait de nouveau, avec un recul secret grandissant. Elle questionna l’un des esclaves, et, dès le mauvais renseignement reçu, je vis une répulsion contracter le hâle de son visage, et ses doigts rugueux faire, eux aussi, le signe cabalistique de défense et de réprobation... «_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!...»

Je n’entendais pas, mais je compris--et je pâlis. Même venant de cette créature tellement près de la brute, la blessure me fut sensible. Il me parut devenir un paria, si les femmes (soient-elles à peine femmes) se détournent maintenant de moi, pleines d’horreur...

* * * * *

Le taleb ne remarquait rien ou feignait de ne rien remarquer parmi ces signes hostiles. Il voulait «effacer», coûte que coûte, l’affront du manque d’accueil, le procédé du khodjah, son ennemi, le beau jeune homme à la langue douce, Si-Hassar-ben-Ali.

--Ya Sidi!--me répétait-il, continuant les expansions d’un réel enthousiasme,--ya Sidi! permets-moi de le proclamer: elle est un louable et pieux miracle, cette zaouïa de Mozafrane, d’où sont sorties, comme les abeilles essaiment de la ruche, nos autres zaouïas, Sidi. Elle crie la gloire de l’Illustre Bou-Saad. Son parfum monte au trône du Puissant, porté sur les ailes des Khérubs. O Sidi, ô Sidi, regarde!...

Évidemment. Les constructions étendues, les cultures encloses d’un mur à créneaux, soignées par des jardiniers innombrables--cet univers isolé, complet et riche, cela paraît stupéfiant quand on connaît le Désert. Vie abondante, surgie ainsi du milieu des plaines arides, sans autre secours que le prestige d’une idée--pas même: d’une _nuance_ d’idée.

--Regarde, ô Sidi!

Regarder, oui. Mais tous n’ont pas des yeux semblables... La façon d’examiner les édifices d’une religion peut donner à leurs sculptures plus ou moins de relief. Aujourd’hui, ma mauvaise humeur me «rapetisse» les choses--et la foi des pèlerins, au contraire, les amplifie sans doute, les idéalise, les auréole d’un nimbe immuable et prestigieux.

Et je me ressouviens de la lampe idéale qui, de tout ce qu’elle éclairait, faisait des pierreries et des escarboucles. J’y avais trouvé jusqu’ici le symbole général de l’imagination. Mais c’est davantage encore. Cette force occulte qui livre (spontanément, remarquez bien) l’Afrique entière et l’Asie de l’ouest au pouvoir des «Ordres», cette puissance secrète des mystiques détient la lampe d’Aladdin. Par elle, chaque moellon de ces murailles devient non seulement plus précieux, mais «plus beau» que l’onyx de Syrie. Chaque feuille de ces bosquets se change en émeraudes serties d’or fin. Et ce qui nous semble, à nous, déjà très remarquable représente en effet le miracle--mieux, «la merveille»,--à des peuples pour qui le merveilleux est le pain nécessaire, bien avant les aliments dont le corps se soutient chaque jour...

Au résumé:

Force occulte--puissance mystique--miracle complexe, cérébral et sensuel.

Je crois vaguement (sans me rappeler la phrase) que le dernier mot de mes lettres interrompues, envoyées vers la France si brusquement, était celui de _volupté_. Cela me frappe à distance. Il faut toujours en revenir là: Volupté... Elle alimente la flamme des aspirations musulmanes. Et c’est une science profonde de son adaptation à ces races qui les jette pantelantes sous le joug béni de leurs dominateurs.

Et cependant, il y a là, par comparaison à l’Islam non affilié, un essai de relèvement moral que je voudrais examiner pour le mieux comprendre.

La religion chrétienne nous prêche la pureté absolue; elle a été néanmoins obligée de souffrir, à côté, le péché d’amour. La religion musulmane le légitime, ce péché, le prescrit pour ainsi dire avec les quatre épouses renouvelables et les concubines à volonté. Alors, descendant d’un degré, elle _tolère_ sans se scandaliser les vices variés--vices orientaux... Elle admet, comme un mal inévitable, la sodomie, les infâmes trafics d’enfants.

La jeunesse des chériffs verse trop souvent, pareille à celle de leurs coreligionnaires, en ces désordres. Soit. Mais _on les cache_. Et si nous admettons que l’hypocrisie est un hommage rendu par le mal au bien, nous pouvons admettre aussi que, dans le cas présent, cette hypocrisie «crée» l’idée de vertu.

Après l’avoir créée, elle la fortifie en évoquant d’autres désirs que la gourmandise ou la débauche--en montrant, à des êtres qui ne l’eussent pas soupçonné, un autre idéal possible--en préconisant un bonheur que ne détiennent pas les jeunes esclaves en tunique blanche ou les danseuses tiarées d’or...

Les chériffs, distributeurs du _dikhr_ qui mène à l’extase, ont donc appelé leurs fidèles à de nouveaux frémissements, violents et chastes. _Ils_ ont fait vibrer leurs nerfs suavement, jusqu’aux profondeurs de fibres insoupçonnées--de fibres qui dormaient en eux.

Et, très habiles, _ils_ ont crié:

«Vous n’aurez cela que par nous. Vous ne le trouverez que chez nous!»

Et leur habileté plus grande encore fut d’avouer (eux qui pouvaient tout dissimuler) la possession régulière des quatre épouses légitimes, comme il est indiqué au Koran, et des négresses sans nombre fixé. Car l’ascétisme, tel que le conçoit le cerveau d’un Arabe, ne rappelle point celui de saint Paul. A vouloir faire ici de vrais «purs» on eût fait des bêtes féroces.

C’eût été trop dangereux.

Se déclarant maîtres des joies spirituelles, les sages chériffs ont également autorisé, recommandé, par l’exemple, la joie charnelle--la volupté de la volupté...

XIV

2 octobre.

D’ailleurs, _ils_ ont choisi pour eux la plus intense, la meilleure part--celle du lion.

Dans ces jouissances, dont frissonne tantôt le corps et tantôt l’âme, ils ont su puiser les plaisirs qui font la trame de leurs jours béats. Ils savourent, ces chériffs, la volupté de rester toujours là (sauf de rarissimes voyages) quand les autres passent.--Ils ont des délices de la puissance... Et l’orgueil de la domination...

Autant que le pauvre pèlerin, mieux que lui, ils s’élèvent, s’ils le veulent, à l’Extase secouant les moelles.--Et, puisqu’ils sont guerriers (toujours s’ils veulent), ne leur sont pas refusées la force et l’ivresse du sang versé.

Ils ont, image de la guerre, les fusillades de poudre célébrant les fêtes.--Ils ont le raffinement de l’existence somptueuse et qui leur semble plus belle au contact des haillons de leurs frustes affiliés.--Ils ont les présents qui parlent des contrées éloignées et bizarres, dont l’exotisme surprend.--Ils ont les messages variés au milieu des mœurs immuables, et tout se renouvelle autour d’eux sans que rien n’y soit changé.

Ils ont les jardins fertiles et le charme des eaux courantes--et les matins nacrés--et les soirs d’or. Leur bon goût sut repousser les tam-tam, les vacarmes des danses: ils ont les musiques lointaines, celles des bergers de troupeaux, légères, imprécises, scandées, qui palpitent dans l’air transparent comme, après l’amour, bat le cœur.

Et les odeurs pénétrantes et sensuelles dont s’imprègne toute la zaouïa--les cassolettes de parfums--et les femmes, cassolettes brûlantes.--Et l’agrément des grandes pièces claires où le marbre étend sa douceur.--Et, d’autres jours, aux heures recueillies, la volupté des refuges clos, des laines profondes, des réduits moelleusement obscurs.

Et la lumière multipliée des cierges et des lampes, si chère à l’Islam--et la mélancolie aphrodisiaque, un peu philosophique, un peu sadique, qui vient de ces tombeaux si proches, ces tombeaux de leurs pères, dont ils vivent; auprès desquels, un jour, sera leur tombeau qui fera vivre leurs fils.

Ils ont tout ce qu’un musulman peut rêver dans les Paradis--ils l’ont sur cette terre. Et même la beauté de l’éloquence, des prières nobles et sonores, cherchant l’esprit à travers les sens. Et même l’intrigue, la divine intrigue, aussi subtile, aussi fine qu’un cheveu de Géorgienne blonde. La divine intrigue, ils l’ont, brouillée à loisir. Tout, tout, ils l’ont. Et nous nous étonnons qu’ils ne nous aiment point, qu’ils se dérobent, qu’ils combattent pied à pied notre conquête, à nous Européens--à nous Français!

Qu’avons-nous donc à leur offrir, en échange de ceci?

Et comment ne s’opposeraient-ils pas farouchement, fanatiquement à l’approche de notre état de choses, qui sera--ils le savent bien, ils le sentent--l’adversaire et le destructeur de ceci?

Notre plus invincible ennemi, parmi ces contrées, c’est la volupté saharienne...

XV

3 octobre.

J’étais un peu âpre au fond, hier soir, en griffonnant sous les poutrelles vertes où s’abritent toujours mes veillées.

Il y a chaque jour plus d’hostilité dans l’air.

Danger?... Trop grand mot, peut-être; l’ambiance désagréable exacerbe les doutes. Mes nerfs--l’infirme paie de sa souffrance le droit d’en avoir comme une femme--se fatiguent de ce péril flottant, mal défini, et préféreraient _n’importe quoi_, plutôt que cette anxiété continuelle.

Le courage ne me manque point, je crois, mais bien ce calme moral qui nous met au-dessus des circonstances. Je devrais évidemment ne pas même voir l’aspect changé, l’air rechigneux de Barka le nègre.

Je devrais ne pas remarquer la mine allongée, préoccupée de Si-Kaddour. Il a pâli, le vieux taleb, quand aujourd’hui des cavaliers sont arrivés à toute bride, leurs selles couvertes de poussière, et des traces sanglantes balafrant leurs beurnouss déchirés. Mais il s’est tu.

Ou plus justement il a continué de parler, volubile, sur l’organisation hiérarchique de la «Confrérie», organisation solide qui s’étend sur deux parties du monde. Au sommet, comme on le sait, le _cheikh_ suprême, le chériff détenteur actuel de la sainte _baraka_. Sitôt après lui, les très hauts fonctionnaires, ceux que j’ai déjà vus quand je voyais quelqu’un: le Grand Khalifah ou adjoint, l’Oukil ou administrateur des intérêts matériels, le Chef des _tolbas_ (pluriel de taleb) qui forment les intelligences. Ensuite, les nombreux _mokaddèmes_, représentants fixes ou missionnaires ambulants de l’Ordre, tous pourvus de l’_idjeza_, diplôme mystique, et qui s’en vont aux quatre coins du monde où souffle le vent de l’esprit, aussi loin que peut aller un homme plein de foi et de patience, pour recevoir des offrandes nouvelles et pêcher des âmes de croyants.

Puis, sous ces «directeurs» du spirituel et du temporel, la grande masse inféodée,--l’ensemble des fidèles ou _khouan_.

--Ton incomparable pénétration saisit bien, ô Sidi! Ceux-là, nos khouan, ne représentent chacun que peu de chose. Mais, réunis, ce sont les Djazertïa: sans les grains de sable, il n’y aurait pas la dune; sans les petites gouttes d’eau, il n’y aurait pas la mer. Allah est grand et miséricordieux...

_Amen._ Seulement ces cavaliers ensanglantés, que j’avais vus accourir tout à l’heure, labourant du coin de leurs étriers le flanc des chevaux fourbus, m’intéressaient bien davantage. Ils étaient éclipsés depuis. (Cette zaouïa paraît toujours recéler des trappes et des caches que dirigerait un magique pouvoir.) Leurs montures, la bride à terre, demeuraient près de l’entrée des écuries, où des esclaves aux blanches gandouras relevées d’une ceinture, ayant en ce court vêtement la grâce d’éphèbes antiques, contemplaient, comme moi, l’écume qui ruisselait sur ces pauvres bêtes et les blessures de leurs corps chancelants. Mais ils ne les faisaient pas rentrer, ne les dessellaient pas. Un peu d’orge à terre, simplement, que refusaient les naseaux enflammés, abîmés de surmenage.

Les longs bâtiments s’étendaient, pleins d’énigmes obscures. D’autres chevaux hennissaient à l’intérieur. Et par une poterne ouverte nous voyions le Désert farouche qui poudroyait sous le soleil.

--Avec ta permission, retournons aux jardins, Sidi.

Pendant que virait mon fauteuil et que nous traversions les cours (dans ce pénible isolement que fait autour de moi la malveillance générale) j’interrogeai de nouveau le taleb. Il dit, hochant sa barbe grise:

--Ces cavaliers? Je ne sais pas, Sidi. Que ta magnanimité me pardonne! Je suis un vieil homme, Sidi, je ne m’occupe que de la Voie conduisant au Paradis...

Puis comme j’insistais, le pressant:

--O Sidi, par Allah sur toi, ne me pose pas ces questions... Excuse, Sidi, ma liberté; mais, si je te demandais les secrets des tiens, répondrais-tu à mon humble moi? Ne serais-tu pas contrarié, Sidi?...

Contrarié, il l’était, l’excellent Si-Kaddour: peiné, même. Allais-je m’aliéner la seule âme sur laquelle je puisse à demi compter?

* * * * *

Il fallait me tourner ailleurs.

Vers l’heure de la sieste, Si-Kaddour s’étant retiré et Barka promenant je ne sais où sa réserve actuelle et son mutisme, j’interviewai Bou-Haousse de façon serrée, sans lui laisser trop de temps pour chercher des faux-fuyants. Il est soi-disant à moi, celui-là, venu avec moi, resté avec moi. Mais il est bête, et «finaud», et fripon (toutes qualités qui ne s’excluent pas, je m’en rends compte). De plus il est bon musulman. Le solide appui que j’ai là! Fragile, tel le roseau cité dans l’Écriture.

«Au lieu de me soutenir (c’est, je crois, le texte), il s’est cassé et m’a percé la main.»

Pour l’instant, Bou-Haousse ne me perce pas encore la main. Non. Il affecte même un grand zèle à chasser les mouches, et, pour ma personne, des sentiments extrêmement dévoués. Il opine naturellement dans mon sens, en bon Arabe--faiseur de phrases. Il amplifie, il commente. Les proverbes vont leur train.

--Ya Sidi! Certainement il se trame «quelque chose». L’amitié des Djazerti s’en va de toi. Prends garde, Sidi. Quand la fumée couvre la montagne, dis: la forêt brûle. Quand tu vois un chacal suer, dis: le sloughi est à ses trousses. Quand le nuage se traîne gros et jaune, dis: le sirocco n’est pas loin...

Il s’interrompit pour me demander:

--Ya Sidi, me permets-tu de boire le reste du thé?... Merci. Qu’Allah te le rende cent fois!

Les mouches, tandis qu’il boit, me harcèlent. J’ai hâte de lui voir reprendre ses dictons d’Islam et son éventail de palmier. Mais il se presse fort peu. Il est ici chez lui, narquois et flegmatique; il suit chaque soir, à la troisième cour, les instructions d’un jeune taleb maître d’école; bientôt il sera reçu parmi les fidèles Djazertïa.

--Ya Sidi, je suis ton enfant. Je ne fais qu’un seul cœur avec ton cœur, et le coup de ta mort serait ma mort.

Le solide appui que j’ai là!

XVI

5 octobre.

Un signe important:

Le somptueux et barbare rôti, ce mouton qu’on me sert chaque soir, a été remplacé hier par un simple couscouss aux abricots secs.

Chez l’Arabe, chez l’Oriental, pareil changement d’habitudes est plus significatif qu’un Français de France ne saurait l’admettre. Cela équivaut (comparé, je suppose, aux habitudes parisiennes du siècle passé) à me faire soudain manger à l’office. C’est une ouverte déclaration de guerre--au moins d’hostilités.

J’ignorais qu’une jambe cassée pût mettre en une situation si désagréable, si odieuse. Et je donnerais mon autre jambe (pour ce à quoi elle me sert!) afin d’apprendre la raison de ces procédés, humiliants surtout parce qu’ils veulent l’être.

Quand tout cela va-t-il finir?

* * * * *

J’ai dû scandaliser toute la journée Si-Kaddour par un redoublement de distraction. Il est toujours triste, mon pauvre taleb, et je lui cause bien du souci. Ses inquiétudes secrètes diminuent sa verve coutumière: à peine s’il a discouru, pendant notre promenade aux cultures, sur les mérites des Djazerti.

--Hélas, Sidi, notre premier père fut créé de terre vile... soupire-t-il entre deux versets, accablé sous le poids moral des vices de l’humanité.

Et, pour me le démontrer, il reprend son énergie. Il me débite une pieuse anecdote où Jésus-Christ (Notre-Seigneur Aïssa, le nomment les Arabes) se trouve placé au premier plan--comme il est du reste au premier rang dans les formules que crie le _moudden_, chaque veille de fête, au minaret des mosquées musulmanes--comme il sera au premier trône le jour du Jugement final, quand il départagera les bons des mauvais avant de remonter au Ciel et d’y recevoir, pour son harem, onze mille épouses: telle est la tradition du peuple d’Islam.

--Ya Sidi, me pria Si-Kaddour, que ton intelligence supérieure veuille s’ouvrir à mon récit. Un matin, Sidna-Aïssa, Souffle de Dieu, fils du Souffle et de la Vierge Méryem, s’en allait à Jérusalem quand cheminant il fit rencontre d’un marchand. Et ce marchand conduisait quatre mules pesamment chargées...

Nous arrivions près de l’endroit que j’aime, rival de ma tonnelle. C’est un coin délicieux, un fouillis de vignes, d’arbrisseaux, un éden parmi l’oasis fraîche. On oublie que si près règne le Désert de mort et de sécheresse. Des lianes vertes montent jusqu’au faîte de peupliers aux ramures blanches; des palmiers géants s’élancent du sol par groupes compacts, en souplesses inattendues, tandis que l’eau fécondante court rapide, à petit babillement léger.

Je fis faire halte; installer mon fauteuil, dérouler le tapis. Mais cela n’interrompait point Si-Kaddour ni sa légende.

--Par Allah, que sont ces marchandises? demanda Sidna-Aïssa.--De l’excellent, dit le marchand.--Mais encore, que porte ta première mule?--Des vols et des fraudes, Sidi.--Malédiction dessus! s’écria Sidna-Aïssa; mais qui t’en achètera?--Les commerçants.--Et que porte la seconde mule?--Des ruses, des perfidies et des trahisons, Sidi.--Malédiction! qui t’en achètera?--Les femmes.--Et que porte ta troisième mule?--Des envies et des rivalités, Sidi.--Malédiction! qui t’en achètera?--Les savants.--Et la quatrième mule?--Elle est chargée, bien chargée d’injustices, de prévarications, de tyrannies, Sidi.--Malédiction, malédiction! qui t’en achètera?--Les gouvernements et ceux qui détiennent la moindre parcelle de gouvernement.--Alors Sidna-Aïssa déchira sa gandoura blanche, en criant: «Malheur, malheur! malheur sur le monde, malheur sur les hommes, malheur sur tous! Tu n’es pas un vrai marchand, tu es le diable, le Chitane, le chassé du Ciel, Satan le Lapidé! Va-t’en! au nom d’Allah Tout-Puissant, je te maudis!»--Et le Chitane s’en alla, Sidi, avec ses quatre mules, boitant et marmottant:--«Le péché attire les mortels comme le miel attire les fourmis. Maudis-moi, Aïssa, cela ne m’empêchera pas de gagner ni de vendre...»

Le bon Si-Kaddour, en guise de pause, soupira plus fort.

--Il vend toujours, le Chitane, Sidi... Il vend toujours de sa quatrième charge...

Et je connus ainsi que le taleb songeait, narrant cette légende, aux intrigues de Si-Hassan-ben-Ali le rusé; et aux événements extérieurs (ceux qu’on me cache); et à ces mystérieuses politiques par quoi l’Afrique espère diviser l’Europe, puis rejeter l’infidèle au delà du bleu de la mer...

* * * * *

--Ya Sidi!... chuchota Bou-Haousse.

C’était bien plus tard, dans la chambre aux poutrelles, vers l’heure de mon coucher.

Il profitait d’un moment où le taleb avait pris congé et où Barka s’attardait à ne rien faire, n’importe où.

--Ya Sidi, tu es mon père! Donne à ton fils la montre aimantée!

Je lui avais promis, s’il m’apportait des renseignements intéressants sur les secrets qui nous entourent, une boussole de nickel qu’il envie démesurément.

--Ya Sidi, ton fils va te plaire par toutes les grandes nouvelles qu’il a recueillies pour toi avec une peine incroyable. Écoute, parlons bas, Sidi.

Il affecte une voix étranglée, pleine d’effroi. Et ses chuchotements sont optimistes néanmoins:

--Les cavaliers ensanglantés que ton œil a reconnus n’étaient que de paisibles porteurs de messages, très amis du Seigneur, très honnêtes gens. Ils avaient été attaqués l’autre nuit, là-bas au sud de Mozafrane, par un _rezzou_.

Histoire à dormir debout si je n’avais été allongé. Aurait-on fait, à la zaouïa, un tel mystère d’un événement tout ordinaire? Un _rezzou_--autrement dit un parti de pillards courant l’Erg et le Sahara, enlevant les troupeaux, ravageant les campements, dévalisant les convois quand ceux-ci ne sont pas en force... Il circule de ces bandes un peu partout. C’est la plaie de la région, avec les scorpions et les mouches.

--Et quant au souci qui ride le front des Djazerti (Allah veuille les bénir tous), tu n’as rien à en craindre, Sidi. Ton fils s’en porte garant! Il s’agit de choses de gouvernements, de désaccords lointains, lointains, lointains...

--Qui t’a appris cela?

--Ya Sidi, ne prends pas avec ton fils ce visage courroucé. Je suis ton serviteur; je suis la plume de tes ailes. On ne m’a rien appris, Sidi. Seulement le _chaouch_ de l’_Oukil_ a fait quelques petites réflexions, en mangeant le couscouss hier chez le neveu du frère d’un des _askers_ (gardes armés), un homme de bien que tu as vu, Sidi, un nommé Tahar-ben-Brahim, un cavalier très distingué, tout à fait remarquable, qui se trouve être le cousin du mari d’une nièce de la sœur du beau-frère de mon oncle Bou-Guettal. Et de la sorte nous sommes proches parents, comme tu vois, Sidi.