Part 3
Pas de meubles pour couper la monotonie des parois interminables--sauf un coffre de Smyrne, un chef-d’œuvre, dans la gloire atténuée de ses nacres, de ses ivoires et de ses vieux bois... Une lampe d’argent s’accroche par une cordelière rose, en soie pâlie, aux petites poutres serrées peintes couleur d’émeraude. Et sur une parcelle de l’étendue des faïences je gis, moi et mon tapis--ce dernier objet, cadeau d’un adepte marocain à la zaouïa de Mozafrane. Le donataire de cette couche un peu dure serait convulsé d’horreur, s’il savait son pieux hommage voué au service d’un impur Roumi, chien fils de chien!
--Cependant (me dit le bon Si-Kaddour), vous autres chrétiens ne nous venez pas à l’encontre autant que les idolâtres, ni à la traverse autant que les Juifs. Car des quatre «Livres» descendus des Cieux--Allah daigne par eux nous instruire!--vous en reconnaissez trois. Et vraiment, par la bénédiction du Puissant qui t’a fait et m’a fait, nous serions _kif_ des frères, sans la détestable erreur dont vous êtes abusés--pardonne ma franchise, ô Sidi!--l’erreur, l’horrible erreur vous amenant à prendre Notre-Seigneur Aïssa (Jésus) pour le Fils de Dieu, et non pas, comme nous, pour le souffle incarné de Dieu...
Il ne m’épargne là-dessus ni les commentaires des Hadits, ni la Souna, ni le docte Sidi-Khelil. Je ne parais sans doute pas convaincu: alors le vieux taleb s’installe, les jambes croisées, au bord du tapis. Barka le _négro_ nous apporte deux minuscules tasses de thé relevé d’un brin de menthe--puis il s’assied aussi. Mon Bou-Haousse se rapproche, troisième auditeur très attentif. Et Si-Kaddour, sans pitié, ouvre lentement le Koran même, son gros livre parcheminé dont la tranche couleur d’azur s’orne d’une inscription dorée: _Ne me touche qu’avec des doigts purs._ Et il me lit des versets de la cinquième sourate:
Au nom du Dieu clément et miséricordieux!
Tu reconnaîtras que ceux qui nourrissent la haine la plus violente contre les fidèles sont les juifs et les idolâtres, et que ceux les plus disposés à comprendre les fidèles sont les hommes qui se nomment chrétiens: c’est parce qu’ils ont des prêtres et des moines, et parce qu’ils sont sans orgueil.
Il s’interrompt, l’empressé Si-Kaddour, pour rappeler les serviteurs à l’ordre. De sa propre main mal lavée, il chasse des mouches impertinentes voltigeant près de mon visage. Les mouches fuient, et reviennent aussitôt que le taleb s’est replongé dans la «Parole».
--Ya Sidi! je trouve encore, avec la permission d’Allah, ceci, sainte sourate deuxième:
Dieu est le patron bienveillant de tous ceux qui croient en lui...
Ses besicles énormes font à Si-Kaddour de gros yeux de chat-huant. La corde qui ceint son chef vénérable oscille en mesure, rythmique et convaincue. Puis il se tait,--il médite--et le grand silence saharien, parfumé de menthe, plane sur nous...
Pauvre Si-Kaddour!... Malgré son savoir, il possède une des âmes innocentes parmi les instruits de la zaouïa--la plus innocente, la seule innocente, je crois. Eussé-je été un officier de nos «bureaux arabes», amené hors de nos territoires par accident, l’on aurait placé près de moi, au lieu de ce brave vieux, quelque taleb plus jeune, bien retors, bien flatteur, avec mission d’extraire de ma cervelle tous les renseignements possibles et impossibles. Mais je ne suis qu’un touriste, un demi-_globe-trotter_. Et l’on a compté sur Si-Kaddour pour ne me donner aucune lumière politique, aucune, sauf sur ce qui concerne la grandeur et la prospérité de la Confrérie. On espère faire ainsi de moi un inconscient émissaire qui, plus tard, proclamera la force d’une puissance occulte, immense, avec laquelle il faut compter.
Où (d’après les Djazertïa) porterai-je l’écho de cette renommée?
Mais à Paris... en ces endroits d’influence qu’ils ignorent eux-mêmes... en quelque lieu que ce soit où l’on intrigue, où l’on susurre les nouvelles de l’Orient et de l’Occident... où l’on agite les questions d’alliances européennes, de suprématie plus ou moins imaginaire des puissances--les questions anglaise, allemande, italienne, balkanique, turque, arménienne, égyptienne, russe, indoue--tout ce qui retentit au cœur de l’Afrique, et par quoi le réveil d’Islam croît ou décroît.
* * * * *
Lorsque Si-Kaddour eut assez longtemps réfléchi, il redemanda du thé, l’attendit, le but, et fit d’une voix persuasive:
--Ya Sidi, par ta tête chérie, nous aimerions beaucoup les Roumis si les Roumis ne venaient chasser sur nos terres... Nous les aimerions, et moi je t’aime, ô Sidi. D’ailleurs, par le Jour de la Rétribution, crois-moi: de son vivant Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti ne se sentait point l’ennemi des chrétiens. Il admettait tous les pouvoirs et toutes les croyances de bonne foi. Quand sa bouche vénérée entretenait ses disciples, il leur répétait bien souvent, à Sidi, le symbole des Trois Barques. Et ses paroles étaient de miel... et ses enseignements étaient d’or pur...
Naturellement j’ai dû subir la parabole des Trois Barques, sœur de celle des Trois Anneaux. Et je constatai, une fois de plus, que, si les peuples des neiges arctiques célèbrent dans leurs poèmes le brillant soleil toujours chaud, les peuples du Sahara, privés d’eau jusqu’à la souffrance, montrent une curieuse inclination aux comparaisons maritimes, fluviales, nautiques--tant l’homme aspire à ce qu’il n’a pas.
--Ya Sidi... Un père avait trois enfants. Lorsqu’il sentit l’heure venue de boire sa dernière tasse, il dit à ses fils: «Écoutez! Vous trouverez au rivage trois barques amarrées, toutes semblables; mais une seule est vraiment la barque du salut. L’aîné de vous prendra la première en comptant de la direction de la Mecque, le second la seconde, et l’autre la troisième. J’ai eu soin de réserver la meilleure part à mon enfant préféré...» Là-dessus, il s’en alla voir de l’autre côté de la vie. Les fils pensèrent tous trois: «C’est moi le préféré; c’est moi que mon père chérissait; j’étais la fraîcheur de son œil.» Et ils naviguèrent confiants, par Allah, malgré les tempêtes. Chacun disait aux deux autres: «J’ai la barque du salut!» Et Dieu-Puissant ne les en châtiait point parce qu’ils étaient sincères...
Puis soudain, changeant de ton, Si-Kaddour entonna les louanges du fondateur de la Confrérie djazertique:
--Ainsi parlait Sidi-Bou-Saad, le Sublime. Tout ce qu’il fit fut élevé; tout ce qu’il créa fut durable. Rien qu’en cette zaouïa-mère de Mozafrane, ô Sidi, mille et cinq cents esclaves cultivent les jardins. Et ils sont heureux... Les pèlerins sont hébergés et nourris, les déguenillés sont vêtus, les persécutés sont soutenus, les infirmes sont gardés et soignés, les enfants sont instruits dans la voie du Seigneur... Des _eulémas_ plus érudits que le grand chériff de la Mecque forment des savants qui vont répandre la science d’Allah à travers le monde des croyants. Et nous avons d’autres zaouïas, Sidi, dans tous les pays lointains, même hors de l’Afrique: trois en Arabie, sept en Asie turque, deux à Stamboul! Les Djazertïa ont fait musulmanes, depuis trente ans, les contrées noires idolâtres, du fleuve Nil au fleuve Niger. Mais je le reconnais: la perle fine du collier, le rubis de la couronne, par Allah qui ne rêve jamais, c’est Mozafrane. Les dons des frères y affluent, s’y concentrent, et d’ici retombent en pluie d’aumônes sur tout l’univers d’Islam!...
Il était pâle d’enthousiasme, le vieux taleb, et cette exaltation me pénétrait peu à peu, fluide bizarre. De nouveau je me sentis frissonner: un petit vent de délire passa près de mon front trop chaud. Le soir tombait. Nous nous taisions. Les faïences prenaient, dans la demi-obscurité, un éclat nacré, fantastique.--Fantastique--ce mot revient sous ma plume, malgré moi...
V
9 septembre.
Cette zaouïa m’impressionne. A certaines minutes une émotion se déclenche en moi, qui tient de la jouissance et de la douleur... Mon état maladif entre ici pour quelque chose, et je m’abandonne trop volontiers à ce trouble.
De menus, très menus faits m’agitent inexprimablement.
Ainsi la visite quotidienne (et solennelle) que me font les Saints, les Djazerti. Une vaine formalité, pourtant, et si calme!
Tous les hommes de la famille ensemble, frères, oncles, neveux, cousins du chériff, ils se déplacent vers quatre heures, après la prière d’_aâsser_. Et justement, chaque fois, je viens d’entendre de loin, par lambeaux étouffés, les litanies de leur «Ordre», dont le bourdonnement voluptueux semble un confus soupir d’amour... Je ne suis plus de complet sang-froid quand ils entrent à la file, muets, lents, mystérieux, la main sur leur cœur, en leurs vêtements tous pareils. Du blanc, rien que du blanc de laine, plus souple que les souples soies. Une apparence liliale de lévites, les uns maigres comme des fakirs, les autres trop bien nourris. Mais ils sont beaux; ils sont étranges... Ils ont de pénétrants yeux noirs...
Ombres qui glissent, ils s’approchent. Des esclaves ont déroulé sur les faïences, près de mon tapis, d’autres tapis. Alors ils s’affaissent d’un écroulement uniforme, faisant autour de moi le cercle, les Djazerti, les Sphinx. Ils me contemplent: et moi j’emplis mes yeux de leur aspect hiératique...
Ils ont bien, je crois, en avançant, demandé de mes nouvelles. Mais les brèves paroles, si basses, ont passé sans être un bruit. Et ce silence qu’on écoute est plein d’inconnu... Il protège à la fois, et menace... Il est puissant, enveloppant, violent: expectative de fauves ou de dominateurs...
* * * * *
Ce sont, pour la plupart, des hommes touchant la quarantaine. Quelques-uns âgés: Si-Mesroud-ben-Mohammed, Si-El-Bachir-ben-Naïmi-ben-Taïeb, et d’autres noms dont je vous fais grâce. Deux jeunes beurnouss seulement se trouvent là, parce que proches héritiers de la «bénédiction», de la _baraka_ très sainte. C’est l’un d’eux, Si-Ahmed-ben-El-Aïd, neveu du chériff actuel, qui me reçut à l’arrivée--les fréquents revoirs n’ont point amené la moindre détente entre lui et moi.
Ces rocs vêtus de neige tiède sont escortés, au second rang, de rochers d’importance moindre. Par exemple (très vaste beurnouss), Si-Djelloul-ben-Embarek, grand _oukil_ des tombeaux, administrateur de la zaouïa; puis l’émacié, l’austère Si-Kouïder-ben-Mohammed, _cheikh_ de l’école théologique, supérieur direct de mon vieux Si-Kaddour. Ils forment, avec le _khodjah_ (secrétaire), la suite aphone des Djazerti--tout comme plus modestement Si-Kaddour, blotti derrière moi, et Bou-Haousse, aplati au mur, forment la mienne...
Et les minutes coulent... et nous nous taisons tous...
* * * * *
Puis, sans un froissement de leurs draperies, sans une parole qui dérange le pli sanctifié de leur bouche, ils se relèvent et s’en vont, comme ils étaient venus, lents, mystérieux, une main sur leur cœur plein d’intrigues. Chacun espère avoir un jour, entière ou partagée, l’autorité djazertique, celle qui gouverne les «Frères» à travers la distance énorme du Caire au Congo, du Maroc au Darfour, du Sénégal au Tchad, et ceux d’Asie Mineure et de Turquie... Chacun aspire à l’héritage divin: «bénédiction», «étincelle», _baraka_ de l’ancêtre, du fondateur de toutes leurs joies sacrées ou profanes, ce vieil illustre Sidi-Bou-Saad, mort il y a cinquante ans...
Il fut le premier Djazerti.
Ses descendants directs portent ce titre patronymique; ses simples adeptes sont nommés les «Djazertïa»--substantif dérivé dont nous possédons l’analogue: les Bonaparte, pour la famille elle-même, et les «Bonapartistes», pour les partisans[6].
[6] Ce départagement du nom s’applique aux divers Ordres. Ainsi la réelle Confrérie des _Tidjanïa_, dont la zaouïa-mère se trouve à Aïn-Mahdi, nomme les membres de la famille sainte, héritiers du fondateur: les Tidjani. (Note de l’auteur.)
Mais aucun dévouement de chez nous, voire celui d’un grognard envers le Petit Caporal, ne peut donner l’idée de cet abandon mystique, de cet anéantissement de l’affilié entre les mains de son Maître. _Tout_ disparaît: l’initiative, le vouloir propre, la possession personnelle, l’attachement familial--l’individualité entièrement fondue dans un seul _Moi_, que symbolise la _baraka_...
VI
10 septembre.
--O Si-Kaddour, disait ce matin Bou-Haousse au lieu de brosser mes vêtements, Si-Kaddour, je voudrais recevoir aussi le _dikhr_ des Djazerti...
Le vieux taleb releva les besicles de corne à l’aide desquelles il cherchait je ne sais quel argument dans un vénérable bouquin, compilation des doctrines du grand aïeul. Cela s’appelle: _La Source jaillissante, ou l’Arrivée aux Désirs et à l’Immanence céleste, par le Maître généreux, le Refuge parfait, le Pôle supérieur, Celui qui dévoile aux hommes le chemin droit, Notre-Seigneur le Cheikh et Chériff Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti._
Lorsque Si-Kaddour (trop souvent) me lit cette kyrielle, il baise ensuite sa main qui toucha les lettres formant le nom du Saint, le nom béni, et ajoute ardemment:
--Que Dieu Très-Haut soit satisfait de Lui!
Mais je m’égare. Il s’agit du vœu que formait l’exquis Bou-Haousse.
--O mon fils, lui répondit le taleb, ton souhait part d’un bon mouvement, car la religion maintient l’homme comme le mors maintient le cheval. Cependant n’es-tu pas déjà initié à quelque autre «Ordre» religieux?
Certainement, Bou-Haousse l’était. Ces associations musulmanes, avec un succès divers, se partagent les âmes compliquées et naïves du continent noir. Et bien des Sahariens appartiennent sans trop de scrupule à plusieurs confréries à la fois.
Bou-Haousse, de son capuchon, tira lentement un chapelet qu’il n’osait plus porter au cou depuis l’approche de Mozafrane.
--Ya Sidi Taleb, je suis _Khouan_ des «Khadrïa[7]».
[7] Confrérie réelle fondée par Sidi Abd-el-Khader-ed-Djilani.
--Les Khadrïa, ô mon fils, sont des saints qui marchent comme nous dans une Voie généreuse.
Vieux renard de Si-Kaddour! Sa bouche louangeait les Khadrïa. Mais son geste, son regard les dédaignait, les méprisait, précipitait dans l’abîme ces concurrents des Djazertïa.
--Les Khadrïa, ô mon fils, acceptent, je le sais, que leurs «Khouan», leurs frères soient à eux en même temps qu’à d’autres. Allah est Grand et Miséricordieux! Mais nous, les Djazertïa, n’admettons pas avec nous le troupeau des Khadrïa. Par la barbe du Prophète! une âme ne peut chercher la Voie menée par deux guides... Le vaisseau sombrera dans la mer, s’il y a deux capitaines se mêlant de le diriger...
Bou-Haousse, humble en sa modeste gandourah de coton blanc, hochait la tête.
--Ya Sidi Taleb, c’est une chose grave, pour le chien, de renoncer à sa tente et de s’enfuir vers un nouveau maître.
Le bon taleb hochait la tête également. Leurs deux coiffures--gros paquets blancs ceints d’une corde--semblaient s’agiter en mesure, et d’accord.
--Oui, tu as raison, mon fils. Par la bénédiction de Sidi-bou-Saad, tu as raison. C’est une chose grave. Réfléchis, avant de te décider.
Puis changeant de timbre et d’une allure impérieuse:
--Mais tu dois savoir, ô mon fils, que nos maximes sont sévères: ainsi l’a voulu Sidi-bou-Saad, le Sublime, le Vénéré. Qui veut être parmi nos «Khouan» s’astreint à sept règles, ô mon fils:
1º Porter son chapelet à la main et ne pas l’étaler sur sa poitrine, ostentation d’orgueil nuisible;
2º N’avoir aux réunions d’amis ni _tar_ ni autres instruments de musique profane;
3º Ne pas danser;
4º Ne pas chanter, fût-ce même des paroles pieuses;
5º Ne pas fumer;
6º Ne pas respirer la poudre de tabac;
7º Ne pas boire de café, et seulement du thé qui rend les cœurs paisibles et les esprits sages.
Tu me comprends bien, ô mon fils?
Certes, il comprenait bien, le guide Bou-Haousse: car une grimace ondulait à travers ses traits brunis. Si-Kaddour crut devoir faiblir d’une petite concession, et dit, hésitant:
--La seule de ces règles, ô mon fils, qui puisse recevoir une atteinte, est celle dont le numéro d’ordre correspond au dernier doigt de ta main. Oui, si tu es riche, à la rigueur, tu peux fumer: mais tu fais mieux de t’abstenir. Et si tu es pauvre, pourquoi diminuerais-tu ainsi la farine destinée au couscouss de tes enfants?...
Ici la volubilité revint avec l’intransigeance, et le vieux taleb acheva (et ses phrases tombaient, grêles, drues et rapides sur la tête de Bou-Haousse): Mais, ô mon fils, du jour où tu entreras parmi nos «Khouan», où tu recevras le _dikhr_ et notre chapelet pour réciter le dikhr, de ce jour-là tu ne discuteras plus ces choses de détail. Ton obéissance sera tout entière à ton cheikh, puisque tu lui appartiendras toi-même, et tes femmes, et tes enfants, et tes biens périssables, et ton âme qui ne périt pas. Tu ne devras plus être qu’un serviteur, ô mon fils, un instrument sous des doigts habiles. Tu devras te laisser manier, comme le cadavre entre les mains du laveur des morts!...
Le silence, le prodigieux silence régna de nouveau dans ma chambre, entre les poutrelles vertes et les faïences à l’éclat nacré... Le silence saharien... Très difficilement je me retournai sur mon coude: je voulais mieux voir le visage des deux interlocuteurs maintenant méditatifs.
Si-Kaddour, le front bas, paraissait penaud, confus. Probablement craignait-il d’avoir--poussé par l’excès de son zèle--trop dévoilé devant le Roumi les secrets qu’il faut cacher. L’inféodation des _Khouan_ ne regarde point les profanes.
Bou-Haousse, au contraire, qui tout à l’heure rechignait devant la simple idée de ne pas fumer, exultait d’une sorte d’allégresse, joie de sacrifice, ardeur extatique et concentrée. «Tu te laisseras manier comme le cadavre par le laveur des morts...» Ah! qu’ils ont bien compris, ces félins «manieurs» d’âmes, à quel point les races qu’ils dominent ont besoin de se donner! Ils ouvrent les bras, ces habiles tyrans, et les peuples s’y précipitent, eux et leur conscience, leur avoir et leurs armes, leur vouloir de crimes et leur vouloir de vertus. Et voici que ces «Ordres» divers, ces affiliations, qui végétaient en pays musulman à partir du XIVe siècle de notre ère sans avoir beaucoup augmenté le nombre de leurs rares adeptes, voici qu’elles conquièrent le monde, depuis vingt ans. Voici que par elles l’Islam en marche gagne de toutes parts sur le bouddhisme d’Asie, sur le fétichisme d’Afrique. Voici que deux cents millions de _Khouan_ (sans compter les mahométans de souche très orientale, les Ouahabites, les Bâbistes, tous ceux opposés au principe du «dikhr»), voici que ces deux cents millions portent jusqu’à la Sibérie, jusqu’à l’Australie les étendards du Prophète et les versets du Koran...
Et je me demande, étonné, par quels moyens? par quel pouvoir?
Les «Ordres» promettent, je le sais, l’extase mystique. Mais il semble tout d’abord qu’entre l’extase et l’intellect populaire la distance soit trop immense pour que suffise ce seul appât, ni le bonheur «d’être à un cheikh». Ne serait-ce point plutôt ceci: par ce fait de supprimer une petite partie des joies corporelles, juste de quoi faire sentir un joug, _ils_ enveloppent les autres satisfactions d’une sorte d’idéal fruste?...
Nous aurions ainsi la formule:
* * * * *
Se priver pour jouir.
Et jouir de temps à autre, avec l’intensité d’une crise--en corrigeant, par l’extrême atteint dans l’excès, la trivialité matérielle des gestes ou des actes...
* * * * *
Je songe, écrivant ces lignes, au festin qu’on me sert chaque soir--à ce luxe sauvage de viandes et d’argenteries dont aucune de mes instances n’a pu me délivrer, fût-ce aux jours fiévreux où nul des mets n’approchait de mes lèvres.
--Ya Sidi, m’affirme le vieux taleb, tu es l’hôte de Dieu. La zaouïa serait méprisée si nous ne te présentions point le repas d’hospitalité.
C’est-à-dire la grande _dhiffa_ des Arabes, les plats succédant aux plats, et d’autres, jusqu’à l’arrivée du mouton rôti entier. Mais ce qu’on n’imaginerait pas, c’est ce banquet pour moi seul... tout seul. Si-Kaddour se retire après m’avoir assuré une fois de plus des utilités de la résignation. Bou-Haousse et Barka le nègre descendent aux cuisines. Et je suis entouré par d’autres noirs quasi muets, qu’on revêt en l’occasion de vestes somptueuses, aux couleurs tendres et pâlies. Ils apportent, sans un bruit, les flambeaux d’argent, les bassins d’argent, les gobelets d’argent près du tapis que je ne quitte jamais: une accumulation de trésors, un écroulement des vaisselles de Sardanapale... Mais Sardanapale ne soupçonnait pas de telles ciselures, quelques-unes de pur Louis XV, et le reste de la bonne époque italienne. D’où cela vient-il? Où cela s’est-il caché, le long des siècles, jusqu’à ce que des _Khouan_ dévots l’achetassent en vue d’en faire don?
Et les sirènes d’un «surtout», blafardes, nerveuses et fines, scintillent sous la lueur mouvante de bougies turques, violemment parfumées. Et des fruits, des gâteaux étranges s’accumulent en de précieuses coupes qui furent des «widerkomm» d’honneur, au XVIe siècle, sur les bords du Rhin. Et je ne sais plus où je vis, moi, tant cet orgueil qui jette à mes pieds les richesses d’un musée me déroute, et tant ces objets désuets, parfois tarés de «bosses» malheureuses, ont l’air surpris de se voir en ce pays, patinés de poussière d’Islam.
Le repas dure longtemps. Les chairs abondantes s’étalent, qu’on renouvelle et remplace en silence--en silence toujours, sans que j’aie touché parfois à l’une d’elles. Et cette odeur animale de cire chaude et de jus--cette saveur d’épices mêlée à des relents de benjoin--cette bête rôtie de laquelle l’agenouillement, sur un vaste plateau guilloché, semble me demander grâce--tout cela me répugne et m’attire à la fois. La griserie qui nous vient du sang monte à ma tête peu solide... Je suis seul, tout seul... Je ne mange pas, ou à peine. Et le service se continue comme si des spectres invisibles devaient venir se rassasier à cette orgiaque profusion. Et parfois un vertige me prend... Je crois les apercevoir, les revenants du Désert, les ancêtres des Saints actuels. Ils agitent, autour des grands plats, leurs mains de squelettes. Les bougies roses, qui grésillent dans l’air tiède et lourd, me semblent les cierges heureux de leur festin de famille. Et l’eau (dont un mince filet passe au pied de ma fenêtre, et dont le murmure grossit à celte heure d’arrosage nocturne) me paraît la voix des fantômes, essayant de dire encore les litanies des Djazerti, ce balbutiement voluptueux qui fait rêver aux soupirs d’amour...
* * * * *
Si de telles impressions montent en moi, Roumi fils de chien, le chef arabe ou congolais ou kurde doit en éprouver de très fortes lorsqu’on lui sert une _dhiffa_ semblable--sensations éloignées des miennes, mais plus délicieuses, profondes et ineffaçables. Et de même aussi, le régal moins somptueux offert aux vulgaires pèlerins doit agir prodigieusement, par les sens et par l’esprit, sur des malheureux accoutumés aux privations, pasteurs de la brousse, errants des sables.
Mais j’anticipe. Je n’ai pas aperçu les pèlerins que chaque jour amène à Mozafrane. Je ne connais pas leurs bombances.
Pendant les huit ou neuf semaines de repos qu’exige une jambe cassée en ce climat brûlant, je suis condamné, si nul miracle n’intervient, à vivre le _Voyage autour de ma chambre_. Un hasard méchant me bloque, avec le tapis du Maroc et le coffre de Smyrne, derrière ces murs épais, sur les faïences nacrées, sous les poutres vertes. Il me donne pour seules consolations les propos de Si-Kaddour et cette médiocre joie d’écrire--d’étouffer sous des mots mon continuel élan vers la liberté.
VII
11 septembre.
J’ai demandé à Si-Kaddour, en buvant le thé de midi--et les mouches bourdonnaient, avides, au-dessus de nos tasses:
--Une chose m’étonne. Comment le chériff de la Mecque, grand pontife de l’Islam, tolère-t-il le pouvoir émancipé des «Ordres»? D’ailleurs, ceux-ci, avoués ou occultes, ne sont-ils pas depuis longtemps déclarés contraires aux prescriptions du Koran? par cela même frappés d’interdiction?
L’essentiel de mon idée, Si-Kaddour le comprit lorsque je l’eus répété, retourné en plusieurs aspects.
--Ya Sidi, que tes questions montrent bien ta haute intelligence! Ya Sidi, tu es une lumière! tu es l’admiration de mes yeux!...
Il ne me donnait ainsi aucune réponse réelle, ce vieux taleb bonasse et défiant. J’insistai. Je ramenai la conversation au sujet que je voulais, malgré les fuites les plus rusées et les plus subtils détours.
Alors Si-Kaddour, par bribes, sortit les aveux suivants: