Chapter 8 of 19 · 3984 words · ~20 min read

Part 8

Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je partis à la promenade. Mais je songeais encore à ces assommants mokaddèmes en passant devant les noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries du métal, à la sellerie,--à tout ce que nécessitent l’armement et la gloriole d’une garde considérable et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux, s’en retournant si loin...

Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant près des pèlerins mêmes, sur la place des Caravanes. La largeur de mon fauteuil, peu idoine à celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser ce grand espace plein de chaude poussière, ouvert sur un de ses quatre côtés,--la seule cour de la zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou familialement gaie. Et cependant, ceux qui descendent là (généralement des marchands enrichis) sont de pieux _khouan_. Ils comptent trouver aux saints tombeaux la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable: et l’attente de ce bonheur proche fait vibrer dans leurs regards une suprême volupté d’espoir... soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle en somme, de donner et de se donner.

Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans cesse arrivant de bons vouloirs, de croyances et de richesses. Il regarde approcher au pied de la dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de chameaux égrenés comme les perles d’un chapelet noir. Et c’est bien un chapelet de cadeaux et de prières, d’hommages et de dévouements. Il est multiple; il rayonne sur divers points. Il rattache au reste du monde ce Mozafrane bâti dans les sables... Les biens matériels arrivent par lui. Et par lui s’en retournent les biens spirituels: souvenirs d’extase, lettres pour les chefs, mandements (_risala_) pour les fidèles qui ne purent venir,--trésors nous paraissant duperie, et ne l’étant pas vraiment, puisqu’ils versent dans des âmes frustes quelques gouttes d’eau délicieuse, un idéal selon leurs goûts, le rêve des actions sanglantes et la suprême illusion des Paradis entrevus.

Mes mokaddèmes de ce matin,--toujours, toujours eux!--s’agitaient à travers la place des Caravanes. Ils étourdissaient de paroles certains pèlerins de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici le grand chériff, le détenteur de la bénédiction, de la _baraka_ djazertique.

Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important--malgré mon mauvais vouloir, je m’en rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers le monde musulman (et dont beaucoup sont fixés parmi les populations groupées), jouent de surplus un rôle social,--principalement aux pays _roumis_. Nous n’avons pas su voir cela chez nous... Nous avons enlevé à nos _douars_, en Algérie, la justice selon le code arabe. Alors, chaque fois qu’il le peut, notre indigène prend secrètement comme arbitre le mokaddème de son «Ordre», non seulement dans les différends de justice civile, mais dans une foule de cas criminels, inconnus de notre police. Combien de fois un meurtre dénommé mort naturelle n’est-il pas ainsi puni et réglé, en dehors de nous, par l’ancien tarif de la _dia_, les cent chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang fixé au Koran,--tarif qui d’ailleurs se hausse ou se baisse suivant les fortunes, suivant les tribus...

Mais cependant, ma conviction de leur importance n’allait pas jusqu’à me rendre sympathiques les trois messagers. Je préférai voir plus loin des trafiquants qui faisaient halte, une caravane de commerce allant du Caire à Tombouktou, et que protège pour l’instant une escorte de Touareg aux sombres voiles... Ces honorables pirates, garants moyennant redevance de la sécurité toute relative des marchandises et des marchands, étaient allés prendre à Mourzouk ce gros convoi. Quinze cents chameaux! Les bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri. Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis s’échappaient, allongeant leurs grandes pattes au sabot spongieux, qui se pose mollement sur le sol.

--Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi! m’instruisait Barka. Et les autres également, ceux pour montures. Il y a là de belles marchandises! Le roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer.

Et Barka s’exaltait, hilare--à ce point qu’il poussait tout de travers mon fauteuil. Le taleb, sous ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté les faits et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement hiératiques en leurs draperies de coton bleu noir.

--O Si-Kaddour!

--Plaît-il, Sidi? Que ta haute bonté m’excuse...

--Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa? En voici là-bas qui baisent l’épaule du grand Oukil.

Je criais cette question, heureux encore de pouvoir me faire comprendre parmi le vacarme indicible des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en fut. Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment, d’ailleurs, puisque cette caravane-là n’était point d’offrandes pour la zaouïa).

--Les Touareg, Sidi, ces «gens du voile», se disent nos fidèles un jour et non pas le lendemain, selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive que nous pouvons les employer, les jeter contre nos ennemis, puis à d’autres périodes ils nous désobéissent et nous narguent. Famille de Chitanes!... Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi: mais ce devaient être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les firent sept fois musulmans. Entre chaque conversion, ils redevenaient autre chose, païens, idolâtres même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la Mecque, les misérables, ils affectent des mines croyantes; cependant--ma bouche hésite à raconter ce sacrilège--ils se plaisent, Sidi, à souiller d’excréments les saints souvenirs!...

Ici (hasard ou indignation?) les tonitruances des chameaux redoublèrent. Si-Kaddour ne put ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats:

--Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi, de recevoir de nous le cousscouss et le gîte, et de nous confier leur argent qu’ils reprendront au retour, le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi en notre probité. Ah, ah, ah, ah!... Ces mécréants, malgré leurs attaques fréquentes de nos troupeaux, daignent nous regarder comme probes, ah, ah, ah ah!... comme incapables de nous rembourser nous-mêmes sur leurs _douros_...

--Mais ils vous donnent la _ziara_, pourtant, taleb.

--Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une _ziara_ superbe!... du millet sauvage!... un chameau galeux qui ne peut plus marcher! une lance qui ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire!... Belle ziara, ah, ah, ah, ah!

La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins (les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar- ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, le grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant Bou-Haousse, gourmandant Barka qui ne pouvaient se décider à tourner mon véhicule dans la direction commandée, je suis rentré chez moi--pourquoi?--de très mauvaise humeur.

XIX

12 octobre.

Je passe aux jardins mes journées et mes soirs,--et la paix des grands palmiers jette son ombre piquetée d’or sur mes fébriles agitations.

--Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton «pot-au-feu», veux-tu que nous allions jusqu’aux champs de carottes et de fèves?

Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille que vaille, cahin-caha. Ce sont des champs d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans l’enceinte, entre les longues murailles basses aux capricieux méandres que dominent çà et là de petites tours. Ensuite, ces champs sont des potagers. Ils forment de larges terrasses, striées de rigoles sans nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam. Du prosaïsme, en vérité. Mais, au-dessus des raves ou des oignons, légumes bibliques, les figuiers étendent leurs ramures, et les grands abricotiers, donneurs de savoureux _mech-mech_... Et plus haut que ces arbres utiles, les dattiers aux blonds régimes secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de branches en branches comme une belle courtisane folle, avide de caresses, jamais rassasiée: si bien que ces champs enclos deviennent des parterres, eux aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés, mais d’une beauté prenante et supérieure, dont la tristesse du Sahara rehausse la grâce et dont les abeilles affairées bourdonnent les louanges devant le Seigneur.

Et je pense aux versets d’amour:

«Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse; j’ai cueilli les figues sucrées et les grappes mûres; j’ai cueilli les plantes aromatiques; j’ai mangé mes rayons de miel et mon miel...»

Cette comparaison du miel revient souvent dans les propos de causerie musulmane. Et tout ce qui se rapporte aux abeilles prend un caractère mystérieux, doux et sacré.

--O taleb, où sont cachées les ruches?

--Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient de ton approche; elles auraient peur de toi, de ton fauteuil. Il faut les ménager, Sidi. Le saint Prophète Mohammed lui-même s’écartait soigneusement du lieu de leurs demeures... Elles ne connaissent que leur gardien.

Et justement il apparaissait au détour d’un rang de palmiers, le gardien des abeilles--un paisible vieillard, à la barbe blanche, aux gestes lents, dont la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua des choses merveilleuses sur les bourdons, et les princesses-abeilles, et les sultans. Puis il me souhaita le bonheur et la paix.

--Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de nos plus vieux esclaves, me dit Si-Kaddour quand nous l’eûmes quitté.

Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif. Mon effronté Bou-Haousse approuvait aussi, d’un ton de respect qui me surprit.

--Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu. C’est un homme âgé; il pourrait se souvenir du creusement de la mer...

Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions un autre personnage encore, digne et majestueux, drapé dans trois beurnouss,--le Cheikh de l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller l’arrivée du flot, son départagement, son judicieux emploi. Je n’ai pas assez répété quelles jouissances m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie la plus fidèle compagne, avec son gazouillement de cascatelle, son bavardage cristallin qui pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les caprices de ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait parfois soudain sa petite clameur harmonieuse, quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une des digues qui la retiennent plus haut. Et mon imagination, ingrate sans savoir envers ce brave dignitaire, préférait croire à l’intervention surnaturelle du «Créateur» même de cette eau, le grand Saint qui dort sous la koubba de la mosquée, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti...

Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à la voir près de ma tonnelle passer limpide, vive et légère, parce que la pente est sensible, et se hâter, se hâter, infatigablement, vers les besognes nécessaires à la vie des fèves et des hommes... Et j’admire sans fausse honte le miracle qui par elle fit cette somptueuse oasis, là où ne régnaient que le sable, que les pierres et que la mort. Toute cette étendue stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner, serait également féconde. Et si, par contre, l’eau ne coulait plus à Mozafrane, en peu de temps cette oasis verte redeviendrait le désert.

Eau bienfaisante--eau salutaire--eau des Paradis...

* * * * *

--Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des Peuhls du Soudan, de la tribu de Kanou, victimes des guerres. Tu les reconnais aux profondes cicatrices de leur visage, marques faites par leurs mères barbares au moment où chacun d’eux reçut la lumière du jour. On nous les a donnés comme esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime Maître, pense les affranchir un jour parce qu’ils sont fils de croyants et fils de nos _khouan_ de là-bas.

Cet esclavage (même pour un travail aussi doux que l’arrosage facile, pratiqué en deux minutes par quelques coups d’un outil dans les petits remblais), cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et féroce, ô vous de France?

Je me rappelle mon indignation, lors de ma première venue au Sahara. Les zaouïas de notre Sud français reçoivent toutes, de même, des Soudanais parmi les présents de _ziara_. Elles les revendent, généralement du reste à des bons maîtres. Que peut faire notre autorité, en un pays trop différent du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui les rapproche singulièrement des esclaves) et où tellement familial est le joug que les nègres eux-mêmes protestent contre les essais de changement?...

Mais _ici_, pays indépendant, le trafic est libre; il s’exerce sur un plus grand pied, jusque chez nous, et de la Tripolitaine au Maroc en passant chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque si les Turcs avaient des organisations régulières n’est à personne qu’aux Djazerti--et à Allah: le caractère sacré de la zaouïa empêcherait d’ailleurs qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que ses _trente et une_ succursales parsemées dans les terres d’Islam. Cependant, je crois pouvoir le penser (et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa tête!), cette chair d’ébène est traitée doucement; on la reçoit avec cordialité: on la traite avec bonté; on ne la vend guère malgré elle, soit aux pays d’Orient, soit au Maroc.

--Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te le redis: par le tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah lui donne le bien éternel et le salut!), ya Sidi, nos esclaves sont tous heureux!

Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais les roses pâles et les jasmins blancs et bleus, Si-Kaddour s’obstina longtemps aux démonstrations de son axiome.

--Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le méritent, le droit de se racheter (_Ketaba_), et, naturellement, Sidi, ta suprême intelligence le conçoit, ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent et des biens en propre. Nous conservons ici, de père en fils, ceux qui s’y plaisent et nous sont attachés. Nous leur donnons des épouses, comme il est prescrit au saint Koran: «Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés, vos serviteurs probes à vos servantes: s’ils sont pauvres, Allah les enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux»... Oui, Sidi, nous les marions, et non pas pauvrement, mais convenablement, car Dieu a dit aussi: «Donnez à vos esclaves quelque peu de ces biens que je vous ai accordés.» Nous célébrons leurs unions par des réjouissances et des repas, où les mets de choix sont servis en profusion. Barka pourra même te raconter ce qui lui est advenu lors de ses troisièmes noces, Sidi...

Un rire général parcourut les auditeurs (dont le nombre s’augmentait peu à peu selon l’usage).

Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts et des rôtis succulents, avait dû montrer cette «ivresse des viandes», si curieuse, et dont les effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse bachique, avec plus d’exaltation.

--Ya Sidi Taleb! protestait le négro, par la sainteté de Sidi-Bou-Saad, ne parle plus de cette histoire! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec toi! Ce n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié, il dit à la tête: «Chante!»...

Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer. Mais Si-Kaddour jugeait l’intermède suffisant. Il reprit:

--Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi, que celles de leurs noces. Il y avait à Mozafrane l’une de ces fêtes, justement, le soir de ton arrivée (dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des années nombreuses!). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi, et depuis tu as revu le luxe des serviteurs qui te souhaitèrent la bienvenue? Loué soit Allah! La zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète: «Nourrissez votre esclave de votre nourriture, habillez-le de votre vêtement!»

Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux survenaient encore, de nouveaux beurnouss, et des voiles flottants de négresses. Un peu de public ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour.

--Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup préoccupé de cette question (Dieu lui accorde le salut le plus complet, à sa famille et à tous les siens!). L’ange Djébril lui avait révélé: «Ne forcez pas vos servantes à se prostituer pour vous procurer les biens passagers de ce monde, si elles désirent garder leur pudicité.» Et lui-même recommandait: «Pardonne à ton esclave, non pas sept fois, mais septante-sept fois par jour.»--«Ne dis jamais: mon esclave, car nous sommes tous esclaves d’Allah. Dis: mon serviteur ou ma servante.»--Et le docte Sidi-Khelil nous recommande la même chose, et de nous lever la nuit plutôt que de déranger l’esclave qui dort... Du reste, Sidi, tu peux le constater: sauf pour des explications à ta noble et louable curiosité, je ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là, ni au gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau qui n’est point encore affranchi, ni à Djouba que voilà, grand chasseur devant Allah et le Prophète, et _chaouch_ du grand oukil... Et je le donne encore moins à celles-ci. Le salut sur vous, ô mes filles!...

--Le salut sur toi, Sidi Taleb!

--Comment vas-tu? Comment vas-tu?

--Bien. Loué soit Allah! Et toi?

--Bien. Et vous?

--Bien...

--Bien...

--Bien...

* * * * *

Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait parmi ces femmes avec les petits enfants roses, accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de six ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair également...

--Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les promène aujourd’hui comme ces jours derniers, parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il paraît bien malade, Sidi!

Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes empiriques, compatissant et attentif. Je l’aime ainsi quand il parle d’abondance, étant privé de ses bouquins. Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux médecin de campagne qui serait curé--et par le fait ma comparaison (en dépit du beurnouss blanc et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant qu’elle en a l’air. La religion musulmane ne connaît d’autres «officiants» que ces _tolbas_ ou _eulémas_, élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement vienne marquer de son sceau leur acquis théologique. Celui qui sait prier conduit la prière. Celui qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant, nulle race ne sent davantage le besoin du prêtre tel que nous le concevons... D’où, selon moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du croyant vers tout ce que le miracle ou le charlatanisme nimbe d’une auréole sacrée, d’un caractère super-humain: fakirs, derviches, marabouts, grands chériffs...

Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour déteint sur moi... En ce moment, il disait à Zouïna:

--Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un homme est malade plus de trois jours, ses péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de gauche: «Cesse d’inscrire ses mauvaises actions», et à l’ange de droite: «Inscris ses bonnes actions plus belles qu’elles ne sont»...

Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux vénérables, il s’enquit de leur sagesse; mais les rapports, hélas, hélas, accusaient de la désobéissance envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation.

--Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud, et Taïeb a touché aux fleurs des jardins. Il a cueilli une grappe de _sem-sem_, du poison! Ta servante lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il recommence, et le coupera en morceaux, ou l’emportera mourir de faim et de soif au Désert!

Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les plis de sa gandoura de soie verte, brochée d’argent. Il écoutait la semonce, pas bien cruelle--car envers la petite enfance arabe, si chérie que le sentiment de tendresse va parfois jusqu’aux vices odieux, les punitions se font aimables, bénévoles.

--O Taïeb, ô mon fils très beau! Ne sais-tu pas qu’il faut ne toucher à rien, et craindre le courroux d’Allah qui ne dort ni ne rêve? Ne sais-tu pas qu’il surveille tout? Écoute la sourate du saint Koran, écoute: «Dieu connaît les méchants. Il a les clefs des choses même cachées, lui seul les garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres de la terre, ni au soleil un brin vert ou desséché qui ne soit écrit dans le Livre Évident.»

L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et narquois ensemble, tout fier en une robe violette d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel. Et vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants--y compris la trop jeune Kérah, la dorée. Ils avaient des bouches dédaigneuses, et des yeux de lumière et de velours. Ils semblaient des anges. Jamais je n’aurais pu croire, si je n’en avais eu l’intense souvenir, que ce petit Taïeb, l’autre jour, se transfigurait de joie quand on parlait des Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais je n’aurais pu croire qu’un rêve cruel dormît derrière ces prunelles innocentes, et s’éveillerait un jour pour cueillir des vies humaines, avec la même désinvolture que ce soir des fleurs de _sem-sem_... L’air était si berceur, l’heure si ingénue... L’apaisement régnait sans partage sous ma tonnelle et dans les jardins...

--Ya Sidi, m’expliquait le taleb; ce beau Taïeb et Kérah la petite sont à Si-Ahmed-ould-Djazerti, celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le propre neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille nous le ramener bientôt et en bonne santé!). Et cet autre, Mesroud, est le fils du khalifah, de famille très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi beaucoup de bonnes pierres--parmi le grouillement d’enfants dont est bénie la zaouïa!

Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti) venait de trouver une sauterelle, d’une nuance pareille à la gandoura verte qui marquait sa ligne sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour discourut encore, alternant avec l’esclave Djouba, «grand chasseur devant Allah». Et le vieux théologien, et la brute à l’œil farouche rassemblaient ainsi leurs bons efforts, pour instruire et pour amuser ces petits enfants...

--Ya Taïeb! ya Mesroud! ya Kérah! Voyez le petit soldat portant la couleur sacrée! Il est seul, en reconnaissance. Car la saison n’est pas où les sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer et punir, chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir et récompenser, chez ceux qui n’ont que leurs chameaux et leurs tentes, et font d’elles un aliment succulent...

--Ya Taïeb! ya Mesroud! Un jour un parent du Prophète lui présenta l’une de ces sauterelles, et lui demanda quels mots formaient les fines arabesques dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le Prophète lut distinctement: «La illah ill’ Allah! Nous sommes les armées du Dieu Unique. Nous pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et nous sommes si innombrables que, si nous en pondions cent, nous dévasterions l’univers entier.» Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il avait lu, s’écria: «O Seigneur des mondes, liez-leur la bouche pour préserver de leurs dents la nourriture des musulmans!» Et, depuis, ces simples paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans les cultures, suffisent à les protéger de la morsure des sauterelles...

Taïeb battait des mains; il riait. Il riait comme il avait ri en pensant au sang de délices, au sang vermeil, fumant et frais qui faisait glou-glou, tombant d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle s’envolait, sautait--ffffrrr--et les cris joyeux des enfants signalaient ses escapades.

--Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles disparaîtront quand le Maître de l’Heure viendra?

Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours prêt à s’introduire sans qu’on l’en prie dans n’importe quelle conversation.

--C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été créée avec le reste du limon qui servit à créer l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant l’homme, et ce sera l’un des signes... Alors les temps seront proches... Il y aura d’autres signes encore. Les mules seront fécondes. Les brebis enfanteront des œufs. On verra des gens défunts se promener sur des chevaux pâles, et en une seule nuit les fils des hommes grandiront de quinze coudées. Oh! oui, par Allah Puissant, alors les temps seront proches...

Ils avaient tous blêmi de façon surprenante. Mais leurs yeux étincelaient, comme d’une ardeur de néant. Et les deux petits garçons, serrant en leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de _Maître de l’Heure_ par quoi le monde d’Islam a sans cesse un battement de cœur: c’est l’espoir de la destruction qui l’empêche de s’enlizer dans l’abandon de toute chose... Et à mon tour je m’informai, intéressé par cette question--cette question qui nous a valu jadis en Algérie les guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et les insurrections de 1870, de 1881, sans compter de moins anciens troubles.

--Dis-moi, taleb? Le Maître de l’Heure ne doit-il pas précéder de quelques années le Jour de la Rétribution, du suprême Jugement?