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Part 1

BOSSUET

ORAISONS FUNÈBRES

PRÉFACE DE RENÉ DOUMIC

PARIS LIBRAIRIE ARISTIDE QUILLET 278, BOULEVARD SAINT-GERMAIN MCMXXVIII

CLASSIQUES QUILLET publiés sous la Direction de RAOUL MORTIER

[Illustration: BOSSUET d’après le tableau de Rigault]

PRÉFACE

Les _Oraisons Funèbres_ de Bossuet sont, dans notre patrimoine littéraire, un trésor unique. On a prononcé en français des milliers d’oraisons funèbres; nous ne lisons plus que celles de Bossuet. D’autre part, il n’est dans toute l’œuvre du grand orateur aucune partie qui soit plus généralement connue et plus admirée.

Quelle a donc été la merveille réalisée ici par le génie de Bossuet? Ç’a été de transformer un genre réputé pour être un «genre faux» et, en y appliquant le grand principe classique, d’y faire entrer la vérité.

Au XVIIe siècle, l’oraison funèbre est uniquement un morceau d’apparat, consacré à l’apologie des grands de la terre. Il nous reste dix-huit oraisons funèbres de Henri IV, cinquante-trois de Louis XIV, vingt et une d’Anne d’Autriche, neuf du grand Dauphin, vingt du duc de Bourgogne. Après la mort d’un personnage illustre, on prononçait son éloge à Paris, en province, dans les couvents, dans les collèges. Nous pouvons nous faire, d’après telle lettre de Madame de Sévigné--celle du 6 mai 1672--une idée de ces cérémonies. On convoquait la cour et la ville, on distribuait dans les maisons et on collait aux murs de vastes affiches en «gros canons». Le jour venu, la meilleure compagnie se trouvait réunie à l’église; on admirait le mausolée touchant à la voûte, décoré de grandes figures, orné de mille lumières. On y voyait quatre squelettes chargés des marques de la dignité du défunt; au-dessus les quatre arts; au-dessus, les vertus; et, tout en haut, quatre anges recevant l’âme du défunt. On se disait que Lebrun, qui avait fait le plan de la décoration, s’était surpassé. Le _Miserere_ de Lulli était beau à pleurer. Venait l’orateur: on se demandait comment il allait soutenir la beauté du spectacle. Monté en chaire, il faisait des traits d’éloquence, si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde en était charmé...

Bossuet avait bien vu l’écueil du genre, et là où «tout entrait, comme il l’avait dit, excepté l’esprit de Dieu», il a su faire en sorte que tout fût pour l’édification, rien pour la vaine pompe et l’éloge complaisant.

Soucieux de vérité, il y met d’abord la vérité personnelle, celle de ses impressions et de ses émotions. Ce n’est pas seulement un orateur qui discourt, c’est un ami qui se rappelle des conversations, un directeur, un consolateur, au lit de mort, qui se souvient d’entretiens spirituels. «Alors, dit-il dans l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse, alors je fus témoin de la douleur la plus pénétrante.» On ne retrouverait pas ailleurs, à cette époque, cet accent d’intimité, de familiarité dans le souvenir simple et grave.

Puis il introduit dans le panégyrique la vérité de l’histoire. L’abbé Faydit raconte qu’avant de composer ses oraisons funèbres, Bossuet relisait deux chants d’Homère. Cela n’est pas impossible. Mais quand il nous montre Enghien enfonçant trois fois les bataillons espagnols, ce n’est pas là un chiffre épique, c’est le nombre exact. Avant de parler de la Reine d’Angleterre, il avait demandé à Madame de Motteville des notes précises. Ces notes, on les possède: les termes de Bossuet rappellent souvent ceux de Madame de Motteville. Les détails précis, les faits particuliers, les paroles empruntées aux personnages mêmes abondent. On a cité souvent l’allusion si touchante à cet anneau qu’Henriette d’Angleterre mourante fit remettre à Bossuet. Voici un autre détail, moins connu peut-être. On ne voit d’ordinaire qu’un mouvement oratoire dans le passage où Bossuet parle de «ces demeures souterraines où les rangs sont si pressés». Or, on venait tout récemment d’être obligé d’agrandir les caveaux de Saint-Denis, pour faire place aux nouveaux arrivants. Les bruits d’empoisonnement qui avaient couru partout, à la mort d’Henriette d’Angleterre ont trouvé un écho discret dans un mot de l’oraison funèbre: «ce mal si étrange!» Bossuet, quand il loue Condé n’ignore pas les bruits d’athéisme qui ont couru sur son héros, «belle âme devant Dieu, s’il y croyait», dit Guy-Patin. Voilà pourquoi il leur oppose ce mot formel: «Je n’ai jamais douté des mystères, quoi qu’on en ait dit.» L’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague, entièrement faite avec des citations, est moins un éloge que l’histoire d’une conversion.

Bossuet ne se borne pas à laisser parler ses héros: il les compare et il les juge. Mettre Turenne en parallèle avec Condé, cela, aujourd’hui, nous paraît tout naturel, et la comparaison est devenue banale. Il en allait alors tout autrement. On savait à Versailles que Louvois aimait peu Turenne. Mais surtout placer sur la même ligne un prince du sang et un cadet de famille, cela sembla aux courtisans pour le moins hardi. Madame de Sévigné trouve la chose «un peu violente». Un bel esprit du temps, le comte de Grammont, disait à Louis XIV qu’il venait d’entendre l’oraison funèbre, non pas de Condé, mais de Turenne. Le fait est que Bossuet n’avait vu dans Turenne et Condé que deux grands hommes donnés par Dieu au Roi pour son service. Bourdaloue, qui a traité le même sujet, nomme aussi Turenne, mais c’est pour en faire le plus humble des admirateurs et disciples de Condé. Bossuet s’élève au-dessus des questions d’étiquette, au-dessus même des opinions les plus universellement admises en son temps et des usages consacrés. Dans l’Oraison funèbre de la Palatine, il réclame contre le droit d’aînesse: «La princesse Marie, pleine alors de l’esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins... La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ses intérêts de famille.» Il y critique aussi l’usage de nommer des enfants en bas âge à des fonctions auxquelles ils pourraient être parfaitement inaptes: «On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu’elle faisait.» A chacun des endroits scabreux, indiqués d’avance, Bossuet qui se sait attendu par la curiosité générale, y satisfait avec une honnêteté courageuse et sobre. En parlant d’Anne de Gonzague, il blâme franchement ses désordres, mais s’en prend surtout à l’irréligion et à l’oubli de Dieu. Chez Marie-Thérèse, il fallait bien louer cette douceur résignée que n’avaient point rebutée les nombreuses infidélités du Roi. Aussi Bossuet parlera-t-il de cette «prudence tempérée qui calme les passions que la résistance violente ne ferait qu’aigrir». Même sûreté pour Condé. La difficulté était grande. L’architecte chargé de composer le catafalque, avait représenté en bas-reliefs toutes les époques de la vie du prince. Le temps de sa liaison avec les Espagnols n’était exprimé que par une nuit profonde, avec ces mots se détachant en latin: «Ce qui se fait loin du soleil doit être caché.» Bossuet va droit à la faute et d’un mot il dit tout, appelant son héros: «le plus coupable des hommes».

Ce qui sauvegarde, chez Bossuet, la liberté du jugement, c’est qu’avec lui l’idée religieuse est l’âme du discours. Par-dessus toutes les autres, la vérité qu’il veut imprimer au panégyrique, prononcé dans la chaire, c’est la vérité chrétienne. Le dogme y prend sa place, comme la morale. Dans l’Oraison funèbre de la Duchesse d’Orléans, dans celle de la Palatine, le dogme de la grâce est traité tout au long; il n’en est pas une où il ne joue son rôle: partout, les personnages nous sont montrés dans leurs rapports intimes avec cette grâce divine qui met le sceau à la vertu. Toutes les grandes qualités de Condé sont énumérées afin de montrer que seules elles ne sont rien et que la piété est le tout de l’homme. Mais ce n’est pas seulement dans la vie particulière de ses héros que Bossuet fait intervenir le point de vue religieux. Il nous montre encore la main de Dieu qui se sert de leurs vertus et de leurs vices mêmes pour l’exécution de ses desseins. Cette idée qu’on retrouve dans toutes les oraisons funèbres, mais dans celle notamment de la Reine d’Angleterre, est l’idée même qui domine le _Discours sur l’Histoire Universelle_, et elle nous ramène à saluer dans l’orateur comme dans l’historien l’incomparable théoricien de la Providence.

C’est ainsi qu’on voit circuler dans les _Oraisons Funèbres_ tous les grands courants qui traversent l’œuvre de Bossuet: on y retrouve l’historien et le philosophe, comme le prédicateur et le théologien. D’un genre d’apparat il a su faire un genre de vérité et d’édification; c’est sa part d’invention et c’est le coup de génie. L’oraison funèbre devient ainsi avec lui un sermon illustré par un grand exemple, chef-d’œuvre tout à la fois de littérature classique et de la prédication chrétienne.

RENÉ DOUMIC

ORAISON FUNÈBRE

DE

HENRIETTE-MARIE DE FRANCE

REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE

Prononcée le 16 novembre 1669, en présence de _Monsieur_, frère unique du Roi, et de _Madame_, en l’Église des Religieuses de Sainte-Marie de Chaillot, où repose le cœur de Sa Majesté.

Et nunc, reges, intelligite: erudimini, qui judicatis terram.

Ps. II, v. 10.

_Maintenant, ô rois, apprenez: instruisez-vous, juges de la terre._

MONSEIGNEUR, Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d’en user, comme il fait lui-même, pour le bien du monde; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée; et que pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. _Et nunc, reges, intelligite: erudimini, qui judicatis terram._

Chrétiens, que la mémoire d’une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines: la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de l’univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur, accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune; la bonne cause d’abord suivie de bons succès; et depuis, des retours soudains; des changements inouïs; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse; nul frein à la licence; les lois abolies, la majesté violée par des attentats jusqu’alors inconnus; l’usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse, malgré les tempêtes; l’Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois: ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d’elles-mêmes. Le cœur d’une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d’amertumes, parlera assez haut: et s’il n’est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire: _Entendez, ô grands de la terre; instruisez-vous, arbitres du monde._

Mais la sage et religieuse princesse, qui fait le sujet de ce discours, n’a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes, pour y étudier les conseils de la Divine Providence, et les fatales révolutions des monarchies; elle s’est instruite elle-même, pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J’ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine, dont nous parlons, à également entendu deux leçons si opposées; c’est-à-dire, qu’elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l’une, elle a été bienfaisante; dans l’autre, elle s’est montrée toujours invincible. Tant qu’elle a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies; quand la fortune l’eut abandonnée, elle s’enrichit plus que jamais elle-même de vertus: tellement qu’elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale, qu’elle avait pour le bien des autres; et si ses sujets, si ses alliés, si l’Église Universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu’elle n’avait fait de toute sa gloire. C’est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très haute, très excellente, et très puissante princesse HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE.

* * * * *

Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine, dont l’histoire a rempli tout l’univers, je me sens obligé d’abord à les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse: on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers siècles cet éloge singulier à la couronne de France[1], qu’elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fortunes particulières. Que s’il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert, et s’il a élevé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu’il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand, et de tant de rois, son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu’un trône eût été indigne d’elle. A la vérité, elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté, quand elle vit qu’elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuart, qui étaient venus à la succession de la couronne d’Angleterre par une fille de Henri VII, mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d’Écosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l’origine se cache si avant dans l’obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner sur une grande nation, c’est parce qu’elle pouvait contenter le désir immense, qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale; et l’on eût dit qu’elle perdait ce qu’elle ne donnait pas. Ses autres vertus n’ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n’a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu’on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect? Douce, familière, agréable, autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre, aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l’autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l’État, si l’État eût pu être sauvé. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle: ni les maux qu’elle a prévus, ni ceux qui l’ont surprise, n’ont abattu son courage. Que dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres? Elle a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa maison, aussi bien que celle de toute la France, seule nation de l’univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme, n’a jamais vu sur le trône que des princes enfants de l’Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné, jusqu’à la mort, ce bel éloge, qu’il n’y avait que le seul point de la religion, où leurs cœurs fussent désunis; et confirmant par son témoignage la piété de la reine, ce prince très éclairé a fait connaître en même temps à toute la terre la tendresse, l’amour conjugal, la sainte et inviolable fidélité de son épouse incomparable.

[1] Lib. VI, Ep. 6.

Dieu qui rapporte tous ses conseils à la conservation de la sainte Église, et qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées, s’est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes, pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Béthulie, il tendit dans la beauté de Judith un piège imprévu et inévitable à l’aveugle brutalité d’Holopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire, mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d’un prince fidèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu près semblable, ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi d’Angleterre, dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel; sans commettre l’autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l’âge de quinze ans elle fut capable de ces soins: et seize années d’une prospérité accomplie, qui coulèrent sans interruption, avec l’admiration de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable, d’être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations, que reçoivent les enfants de Dieu de la communication avec le saint-siège.

Le pape saint Grégoire, écrivant au pieux empereur Maurice, lui représente en ces termes les devoirs des rois chrétiens[2]: _Sachez, ô grand empereur, que la souveraine puissance vous est accordée d’en haut, afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies, et que l’empire de la terre serve l’empire du ciel._ C’est la vérité même, qui lui a dicté ces belles paroles. Car qu’y a-t-il de plus convenable à la puissance, que de secourir la vertu? A quoi la force doit-elle servir, qu’à défendre la raison? Et pourquoi commandent les hommes, si ce n’est pour faire que Dieu soit obéi? Mais surtout il faut remarquer l’obligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes, d’élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile[3]: _Combien est étroit le chemin qui mène à la vie!_ Et voici ce qui le rend si étroit: c’est que le juste, sévère à lui-même, et persécuteur irréconciliable de ses propres passions, se trouve encore persécuté par les injustes passions des autres, et ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe plutôt qu’il ne marche. Accourez, dit saint Grégoire, puissances du siècle; voyez dans quel sentier la vertu chemine; doublement à l’étroit, et par elle-même, et par l’effort de ceux qui la persécutent: secourez-la, tendez-lui la main: puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu’elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine, mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez ce chemin, que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.

[2] S. Greg. Lib. II, Ep. 62; Maur. Lib. III, Ep. 65.

[3] Matt. VIII. 14.

Mais si jamais l’on peut dire que la voie du chrétien est étroite, c’est, messieurs, durant les persécutions. Car que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi, sans s’exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu’en tremblant? Tel était l’état déplorable des catholiques anglais. L’erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires; et la doctrine ancienne, qui, selon l’oracle de l’Évangile[4], _doit être prêchée jusque sur les toits_, pouvait à peine parler à l’oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l’autel, ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde, qui justifient ceux qui s’accusent. O douleur! Il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu’on eût fait les crimes; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d’autres voiles et d’autres ténèbres, que ces voiles et ces ténèbres mystiques, dont il se couvre volontairement dans l’Eucharistie. A l’arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu’elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Somerset, rendait à l’Église sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites, par ses prières, et par ses dévotions, l’ancienne réputation de la très chrétienne maison de France. Les prêtres de l’Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux les pères capucins, y donnèrent, par leur piété, aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux, zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants, travestis, _desquels_[5] aussi _le monde n’était pas digne_, venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine; et l’Église désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement, et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles, et relevait leur espérance.

[4] Matt. X, 27.

[5] Heb. XI, 38.