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Part 9

L’Église, inspirée de Dieu et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l’année, qu’on y trouve avec la vie, avec les mystères, avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs, et dans les exemples de ses saints; et enfin un mystérieux abrégé de l’Ancien et du Nouveau Testament, et de toute l’histoire ecclésiastique. Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens; tout y est plein de Jésus-Christ, qui est toujours _admirable[102]_, selon le prophète, et non seulement en lui-même, mais encore _dans ses saints[103]_. Dans cette variété, qui aboutit toute à l’unité sainte tant recommandée par Jésus-Christ[104], l’âme innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture, et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables, afin que l’âme, toujours sujette aux tentations et au péché, s’affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient, dans la reine, l’effet bienheureux que l’Église même demande: elle se renouvelait dans toutes les fêtes, elle se sacrifiait dans tous les jeûnes et dans toutes les abstinences. L’Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas; mais la reine se rangea bientôt à l’obéissance: l’habitude ne put rien contre la règle; et l’extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole: _Qui vous écoute, m’écoute[105]_? Jésus-Christ nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de ses serviteurs, qui exercent son autorité dans son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans l’exercice de leur ministère, et il n’y avait aucune vertu où elle ne pût être élevée par son obéissance. Quel respect n’avait-elle pas pour le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, et pour tout l’ordre ecclésiastique? Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues, et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements? Le nom même et l’ombre de division faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu’on ne s’y trompe pas: le saint-siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siège. Et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, couverts selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le saint-siège contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre, doivent penser qu’une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par les hommes, mais honorée selon la règle avec une soumission profonde; qu’elle est faite pour attirer tout l’univers à son unité, et y rappeler à la fin tous les hérétiques; et que ce qui est excessif, loin d’être le plus attirant, n’est pas même le plus solide ni le plus durable.

[102] Isa. IX, 6.

[103] Ps. LXVII, 36.

[104] Luc. X, 42.

[105] Luc. X, 16.

Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la cité sainte, la nouvelle Jérusalem, je vois, messieurs, dans le cœur de notre pieuse reine le nom nouveau du Sauveur. Quel est, Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez, quand vous dites: _Je suis le pain de vie[106]_; et, _Ma chair est vraiment viande_, et _Prenez, mangez, ceci est mon corps[107]_? Ce nom nouveau du Sauveur est celui de l’Eucharistie, nom composé de bien et de grâce, qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d’amour, un mémorial et un abrégé de toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère: c’est le _Nouveau Testament[108]_ de notre Sauveur, et on commence à y boire ce _vin nouveau_, dont la céleste Jérusalem est transportée. Mais pour le boire dans ce lieu de tentation et de péché, il s’y faut préparer par la pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état naturel, quand elle était comme pécheresse aux pieds d’un prêtre, y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. Mais l’Eucharistie était son amour: toujours affamée de cette viande céleste, et toujours tremblante en la recevant, quoiqu’elle ne pût assez communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu’on lui ordonnait. Mais qui eût pu refuser l’Eucharistie à l’innocence, et Jésus-Christ à une foi si vive et si pure? La règle que donne saint Augustin est de modérer l’usage de la communion, quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait toujours une ardeur nouvelle, et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite action de grâces pour la communion même. Par ces admirables pratiques, cette princesse est venue à sa dernière heure, sans qu’elle eût besoin d’apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa sainte vie: et les hommes, toujours hardis à juger les autres, sans épargner les souverains, car on n’épargne que soi-même dans ses jugements; les hommes, dis-je, de tous les états, et autant les gens de bien que les autres, ont vu la reine emportée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge, sans être en inquiétude pour son salut. Apprenez donc, chrétiens, et vous principalement, qui ne pouvez vous accoutumer à la pensée de la mort, en attendant que vous méprisiez celle que Jésus-Christ a vaincue, ou même que vous aimiez celle qui met fin à nos péchés, et nous introduit à la vraie vie, apprenez à la désarmer d’une autre sorte, et embrassez la belle pratique, où, sans se mettre en peine d’attaquer la mort, on n’a besoin que de s’appliquer à sanctifier sa vie.

[106] Joan. VI, 48, 56.

[107] Matt. XXVI, 26.

[108] Matt. XXVI, 28, 29.

La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoique avec des circonstances différentes, a été d’une singulière édification à toute l’Église. Vous entendez bien que je veux parler d’Anne d’Autriche, et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne, dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur; mais toutes deux d’une si heureuse constitution, qu’elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente, l’une par une longue maladie, et l’autre par un coup imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu’irrémédiable, vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait toujours paru la plus affreuse: Marie-Thérèse, aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l’avoir envisagée. A ce fatal avertissement, Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu’un long exercice de la piété lui avait acquises, et regarde sans se troubler les approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu, elle lui rend grâces de l’avoir ainsi avertie; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes; elle redouble ses dévotions toujours assidues; elle apporte de nouveaux soins à l’examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d’ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint Viatique! Dans de semblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire: sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s’excitait toujours assez d’elle-même, et prenait dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines? Par l’une Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps, et l’autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n’en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu’attendons-nous? Il n’est pas digne d’un chrétien de ne s’évertuer contre la mort qu’au moment qu’elle se présente pour l’enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses passions _meurt tous les jours[109]_ avec l’Apôtre. Un chrétien n’est jamais vivant sur la terre, parce qu’il y est toujours mortifié, et que la mortification est un essai, un apprentissage, un commencement de la mort. Vivons-nous, chrétiens, vivons-nous? Cet âge que nous comptons, et où tout ce que nous comptons n’est plus à nous, est-ce une vie? Et pouvons-nous n’apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les années? Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de faibles remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille? Et celle que nous appelons la dernière, qu’est-ce autre chose, à le bien entendre, qu’un redoublement, et comme le dernier accès du mal, que nous apportons au monde en naissant? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans le sein! De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup! Et où en était cette grande reine, avec toute la majesté qui l’environnait, si elle eût été moins préparée? Tout d’un coup on voit arriver le moment fatal, où la terre n’a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit? Le roi même, que pouvait-il, lui, messieurs, lui qui succombait à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage? Tout ce qui environne ce prince l’accable. Monsieur, Madame, venaient partager ses déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous, monseigneur, que pouviez-vous que de lui percer le cœur de vos sanglots? Il l’avait assez percé par le tendre ressouvenir d’un amour qu’il trouvait toujours également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit, on en pleure; voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie: voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières; nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances, et des restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d’une valeur infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait inutile à la reine, si elle n’avait mérité par sa bonne vie que l’effet en pût passer jusqu’à elle: autrement, dit saint Augustin, qu’opère un tel sacrifice? Nul soulagement pour les morts, une faible consolation pour les vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont la fuite précipitée nous trompe toujours. _Je viens[110]_, dit Jésus-Christ, _comme un voleur_. Il a fait selon sa parole; il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu’elle se trouvait la plus heureuse. Mais c’est ainsi qu’il agit: il trouve pour nous tant de tentations et une telle malignité dans tous les plaisirs, qu’il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il vient, dit-il, _comme un voleur_, toujours surprenant, et impénétrable dans ses démarches. C’est lui-même qui s’en glorifie dans toute son Écriture. Comme voleur, direz-vous, indigne comparaison! N’importe qu’elle soit indigne de lui, pourvu qu’elle nous effraie, et qu’en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment; car qui pourrait ou l’éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache? _Ils mangeaient[111]_, dit-il, _ils buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, ils faisaient des mariages aux jours de Noé, et aux jours de Loth_, et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils se mariaient. C’était des occupations innocentes: que sera-ce, quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d’iniquité, sans jamais vouloir séparer le bien d’autrui d’avec le nôtre; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse, par l’heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire, et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d’aucun changement de nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour? La sentence partira d’en haut: _La fin est venue, la fin est venue. La fin est venue sur vous[112]._ Tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, _concluez[113]_, frappez l’arbre infructueux qui n’est plus bon que pour le feu: _coupez l’arbre, arrachez ses branches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits[114]_: périsse par un seul coup tout ce qu’il avait avec lui-même! Alors s’élèveront des frayeurs mortelles, et des grincements de dents, préludes de ceux de l’enfer. Ah! mes frères, n’attendons pas ce coup terrible! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur nos têtes: nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. _Le glaive que je tiens en main, dit le Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli; il est aiguisé, afin qu’il perce; il est poli et limé, afin qu’il brille[115]._ Tout l’univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire! Toute la terre est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui nous tranche? Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui pourrait n’être pas ému à ce spectacle? Mais ces émotions d’un jour, qu’opèrent-elles? Un dernier endurcissement, parce que, à force d’être touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d’aucun objet. Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l’Autriche ravagées? Leurs habitants passés au fil de l’épée, et ce sont encore les plus heureux; la captivité entraîne bien d’autres maux et pour le corps et pour l’âme; ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des catholiques, nos frères, nos propres membres, enfants de la même Église, et nourris à la même table du pain de vie? Dieu accomplit sa parole: _Le jugement commence par sa maison[116]_, et le reste de la maison ne tremble pas! Chrétiens, laissez-vous fléchir; faites pénitence; apaisez Dieu par vos larmes. Écoutez la pieuse reine qui parle plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la, princes; écoutez-la, peuples; écoutez-la, monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche, et par une voix qui vous est connue, que la grandeur est un songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom trompeur. Amassez donc les biens qu’on ne peut perdre. Prêtez l’oreille aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante[117]. _Respectez_, leur disait-il, _votre pourpre_, respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l’employez que pour le bien. _Connaissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère que Dieu accomplit en vous. Il se réserve à lui seul les choses d’en haut; il partage avec vous celles d’en bas: montrez-vous dieux aux peuples soumis_, en imitant la bonté et la munificence divine. C’est, monseigneur, ce que vous demandent ces empressements de tous les peuples, ces perpétuels applaudissements et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu avec Salomon la sagesse, qui vous rendra digne de l’amour des peuples et du trône de vos ancêtres; et quand vous songerez à vos devoirs, ne manquez pas de considérer à quoi vous obligent les immortelles actions de Louis le Grand, et l’incomparable piété de Marie-Thérèse.

[109] 1 Cor. XV, 31.

[110] Apoc. III, 3.

[111] Luc. XVII, 26, 27, 28.

[112] Ezech. VII, 2.

[113] Ibid., 23.

[114] Dan. IV, 11.

[115] Ezech. XXI, 9 et 10.

[116] 1 Pet. IV, 17.

[117] Orat. XXVII, pag. 471 B.

ORAISON FUNÈBRE

DE

TRÈS HAUTE

ET

TRÈS PUISSANTE PRINCESSE

ANNE DE GONZAGUE DE CLÈVES

PRINCESSE PALATINE.

Prononcée en présence de Monseigneur _le Duc_, de Madame _la Duchesse_, et de Monseigneur le Duc _de Bourbon_, dans l’Église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, le neuvième jour d’août 1685.

Apprehendi te ab extremis terræ, et a longinquis ejus vocavi te: elegi te, et non abjeci te: ne timeas, quia ego tecum sum.

_Je t’ai pris par la main, pour te ramener des extrémités de la terre: je t’ai appelé des lieux les plus éloignés: je t’ai choisi, et je ne t’ai pas rejeté: ne crains point, parce que je suis avec toi._

C’est Dieu même qui parle ainsi.

Isa. XLI, 9, 10.

MONSEIGNEUR, je voudrais que toutes les âmes éloignées de Dieu; que tous ceux qui se persuadent qu’on ne peut se vaincre soi-même, ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs; tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance, fussent présents à cette assemblée. Ce discours leur ferait connaître qu’une âme fidèle à la grâce, malgré les obstacles les plus invincibles, s’élève à la perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon la coutume l’office divin, lisait les paroles d’Isaïe que j’ai rapportées. Qu’il est beau de méditer l’Écriture sainte! et que Dieu y sait bien parler, non seulement à toute l’Église, mais encore à chaque fidèle selon ses besoins! Pendant qu’elle méditait ces paroles (c’est elle-même qui le raconte dans une lettre admirable), Dieu lui imprima dans le cœur que c’était à elle qu’il les adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disait, _Je t’ai ramenée des extrémités de la terre, des lieux les plus éloignés_, des voies détournées, où tu te perdais, abandonnée à ton propre sens, si loin de la céleste patrie, et de la véritable voie, qui est Jésus-Christ. Pendant que tu disais en ton cœur rebelle, «Je ne puis me captiver», j’ai mis sur toi ma puissante main, et j’ai dit, _tu seras ma servante: je t’ai choisie_ dès l’éternité, _et je n’ai pas rejeté_ ton âme superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l’état d’où il l’a tirée. Mais écoutez comme il l’encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience: _Ne crains point_ au milieu des maux dont tu te sens accablée, _parce que je suis ton Dieu_ qui te fortifie: _ne te détourne pas de la voie_ où je t’engage, _puisque je suis avec toi_; jamais je ne cesserai de te secourir: _et le Juste que j’envoie au monde_, ce Sauveur miséricordieux, ce Pontife compatissant _te tient par la main_. Voilà, messieurs, le passage entier du saint prophète Isaïe, dont je n’avais récité que les premières paroles. Puis-je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette princesse que par des paroles dont il s’est servi pour lui expliquer les secrets de ces admirables conseils? Venez maintenant, pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés; fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans l’Écriture[118], et dans l’ombre de la mort; s’il vous reste quelque pitié de votre âme malheureuse, venez voir d’où la main de Dieu a retiré la princesse Anne; venez voir où la main de Dieu l’a élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d’un si haut rang; dans une princesse qui fut nièce d’une impératrice, et unie par ce lien à tant d’empereurs, sœur d’une puissante reine, épouse d’un fils de roi, mère de deux grandes princesses, dont l’une est un ornement dans l’auguste maison de France, et l’autre s’est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick; enfin dans une princesse dont le mérite passe la naissance, encore que, sortie d’un père et de tant d’aïeux souverains, elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de Clèves, celui des Paléologue, celui de Lorraine, et celui de France par tant de côtés: quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation, et qu’il choisit une personne d’un si grand éclat pour être l’objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d’instruire tout l’univers. Vous donc qu’il assemble en ce saint lieu; et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience, n’endurcissez pas vos cœurs: ne croyez pas qu’il vous soit permis d’apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence, vous vont être ôtées. Ou la princesse palatine portera la lumière dans vos yeux, ou elle fera tomber, comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour: ce sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlaient les prophètes: _Onus verbi Domini super Israël[119]_; et si vous n’en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables. Commençons donc avec confiance l’œuvre de Dieu. Apprenons, avant toutes choses, à n’être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le cœur de l’homme; ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur; ni des vertus dont l’enfer est rempli, qui nourrissent le péché et l’impénitence, et qui empêchent l’horreur salutaire que l’âme pécheresse aurait d’elle-même. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divine Providence, et ne craignons pas de faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu, pour faire servir ces défauts non seulement à sa gloire, mais encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements, à saint Paul les persécutions qu’il a fait souffrir à l’Église, à saint Augustin ses erreurs, à tous les saints pénitents leurs péchés; ne craignons pas de mettre la princesse palatine dans ce rang, ni de la suivre jusque dans l’incrédulité où elle était enfin tombée. C’est de là que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu, et nous bénirons avec elle la main qui l’a relevée: heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice, qui nous abandonne à nous-mêmes, et désirer la miséricorde, qui nous en arrache. C’est ce que demande de vous très haute et très puissante princesse, Anne de Gonzague de Clèves, Princesse de Mantoue et de Monferrat, Comtesse Palatine du Rhin.

[118] Isa. IX, 2.

[119] Zach. XII, 1.

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