Part 5
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain. En vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l’un et l’autre avec saint Ambroise: _Je serrais les bras, mais j’avais déjà perdu ce que je tenais[31]._ La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l’enlevait entre ces royales mains. Quoi donc, elle devait périr sitôt! Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs. Le matin elle fleurissait; avec quelles grâces, vous le savez: le soir nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions, par lesquelles l’Écriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse et si précises et si littérales. Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu’on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l’avenir, et on pouvait tout attendre de tant d’excellentes qualités. Elle allait s’acquérir deux puissants royaumes, par des moyens agréables: toujours douce, toujours paisible, autant que généreuse et bienfaisante, son crédit n’y aurait jamais été odieux: on ne l’eût point vue s’attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée; elle l’eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder. Cet attachement qu’elle a montré si fidèle pour le roi jusqu’à la mort, lui en donnait les moyens. Et certes c’est le bonheur de nos jours, que l’estime se puisse joindre avec le devoir, et qu’on puisse autant s’attacher au mérite et à la personne du prince, qu’on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l’attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La passion qu’elle ressentait pour la gloire de Monsieur, n’avait point de bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C’est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l’agréable histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever ces nobles projets, il n’y avait que la durée de sa vie, dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive? Toutefois c’est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l’histoire d’une belle vie, nous sommes réduits à faire l’histoire d’une admirable, mais triste mort. A la vérité, messieurs, rien n’a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible, qui, sans faire effort pour s’élever, s’est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort, comme elle l’était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s’aigrit, ni ne s’emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté; contente de l’envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage, nous l’avons perdue! C’est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effort de notre courage, nous avons, pour ainsi dire, surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu’à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l’a faite! Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître: cette ombre de gloire va s’évanouir, et nous l’allons voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature; notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit Tertullien[32], parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps: il devient un je ne sais quoi, qui n’a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres, par lesquels on exprimait ses malheureux restes.
[31] Orat. de Ob. Sat. fr. liv. I, n. 19.
[32] Tertull. de Resurr. carnis, IV.
C’est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil, le pousse jusqu’au néant; et que, pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu’une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? Peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines? Mais quoi, messieurs, tout est-il donc désespéré pour nous? Dieu, qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu’à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui, aux yeux de qui rien ne se perd, et qui suit toutes les parcelles de nos corps, en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette, verra-t-il périr sans ressource ce qu’il a fait capable de le connaître et de l’aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi; les ombres de la mort se dissipent: _Les voies me sont ouvertes à la véritable vie[33]._ Madame n’est plus dans le tombeau; la mort, qui semblait tout détruire, a tout établi: voici le secret de l’Ecclésiaste, que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fonds.
[33] Ps. XV, 11.
Il faut donc penser, chrétiens, qu’outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d’un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu, parce que Dieu même a mis quelque chose en nous, qui peut confesser la vérité de son être, en adorer la perfection, en admirer la plénitude; quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance, s’abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse, se confier en sa bonté, craindre sa justice, espérer son éternité. De ce côté, messieurs, si l’homme croit avoir en lui de l’élévation, il ne se trompera pas. Car, comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, et que c’est pour cette raison, dit l’Ecclésiaste: _Que le corps retourne à la terre dont il a été tiré[34]_: il faut, par la suite du même raisonnement, que ce qui porte en nous la marque divine, ce qui est capable de s’unir à Dieu, y soit aussi rappelé. Or ce qui doit retourner à Dieu, qui est la grandeur primitive et essentielle, n’est-il pas grand et élevé? C’est pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n’étaient parmi nous que des noms pompeux, vides de sens et de choses, je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais, pour dire la vérité dans toute son étendue, ce n’est ni l’erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques; au contraire, nous ne les aurions jamais trouvés, si nous n’en avions porté le fond en nous-mêmes. Car où prendre ces nobles idées dans le néant? La faute que nous faisons, n’est donc pas de nous être servis de ces noms, c’est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint Chrysostome a bien compris cette vérité, quand il a dit: _Gloire, richesse, noblesse, puissance, pour les hommes du monde, ne sont que des noms; pour nous_, si nous servons Dieu, _ce sont des choses. Au contraire, la pauvreté, la honte, la mort, sont des choses trop effectives et trop réelles pour eux: pour nous, ce sont seulement des noms[35]_: parce que celui qui s’attache à Dieu, ne perd ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc pas si l’Ecclésiaste dit si souvent: _Tout est vanité[36]._ Il s’explique, _tout est vanité sous le soleil_; c’est-à-dire tout ce qui est mesuré par les années, tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement; aspirez à l’éternité: la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste méprise tout en nous[37], jusqu’à la sagesse, et ne trouve rien de meilleur que de goûter en repos le fruit de son travail. La sagesse dont il parle en ce lieu, est cette sagesse insensée, ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent, qui s’égare dans l’avenir, qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. _Hé![38]_ s’écrie ce sage roi, _y a-t-il rien de si vain?_ Et n’a-t-il pas raison de préférer la simplicité d’une vie particulière, qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne, aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes inquiets des ambitieux? Mais _cela même, dit-il[39]_, ce repos, cette douceur de la vie, _est encore une vanité_, parce que la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie, puisque enfin, de quelque côté qu’on s’y tourne, on voit toujours la mort en face, qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours. Laissons-lui égaler le fou et le sage; et même, je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire, laissons-lui confondre l’homme avec la bête: _Unus interitus est hominis et jumentorum[40]_ En effet, jusqu’à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse; tant que nous regarderons l’homme par les yeux du corps, sans y démêler par l’intelligence ce secret principe de toutes nos actions, qui, étant capable de s’unir à Dieu, doit nécessairement y retourner, que verrons-nous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes? et que verrons-nous dans notre mort, qu’une vapeur qui s’exhale, que des esprits qui s’épuisent, que des ressorts qui se démontent et se déconcertent; enfin qu’une machine qui se dissout, et qui se met en pièces? Ennuyés de ces vanités, cherchons ce qu’il y a de grand et de solide en nous. Le Sage nous l’a montré dans les dernières paroles de l’Ecclésiaste; et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie: _Crains Dieu et observe ses commandements, car c’est là tout l’homme[41]._ Comme s’il disait: Ce n’est pas l’homme que j’ai méprisé, ne le croyez pas; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles l’homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c’est que l’homme? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c’est de craindre Dieu: tout le reste est vain, je le déclare; mais aussi tout le reste n’est pas l’homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever: car, ajoute l’Ecclésiaste: _Dieu examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal._ Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit qu’_à la mort périront toutes nos pensées[42]_; oui, celles que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure passe et s’évanouit. Car, encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu’il consacre aux choses mortelles; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel, si inévitable? Donnez à Dieu vos affections. Nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ces mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort, à l’exemple de notre héroïne chrétienne. Mais, afin de tirer d’un si bel exemple toute l’instruction qu’il nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle, et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination et de la grâce.
[34] Eccles. XIII, 7.
[35] Homil. LVIII, in Matt. n. 5.
[36] Eccles. I, 2; III, 11, etc.
[37] Eccles. I, 175; II, 14, 24.
[38] Eccles. II, 19.
[39] Ibid., II, 1.
[40] Ibid., III, 19.
[41] Eccles. XII, 13.
[42] Ps. CXLV, 4.
Vous savez que toute la vie chrétienne, que tout l’ouvrage de notre salut, est une suite continuelle de miséricordes: mais le fidèle interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin, m’apprend cette véritable et solide théologie, que c’est dans la première grâce et dans la dernière que la grâce se montre grâce; c’est-à-dire que c’est dans la vocation qui nous prévient, et dans la persévérance finale qui nous couronne, que la bonté qui nous sauve paraît toute gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux fois d’état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière, et ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire; comme c’est la vocation qui nous inspire la foi, et que c’est la persévérance qui nous transmet à la gloire, il a plu à la divine bonté de se marquer elle-même au commencement de ces deux états par une impression illustre et particulière, afin que nous confessions que toute la vie du chrétien, et dans le temps qu’il espère, et dans le temps qu’il jouit, est un miracle de grâce. Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d’Angleterre! Pour la donner à l’Église, il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d’où elle est sortie n’était pour elle qu’un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres; disons des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les précède, à remonter jusqu’aux premiers temps, est si pieux et si catholique. Mais si les lois de l’État s’opposent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout l’État pour l’affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus; et, comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu’il les sauve. Notre princesse est persécutée avant que de naître, délaissée aussitôt que mise au monde, arrachée, en naissant, à la piété d’une mère catholique, captive, dès le berceau, des ennemis implacables de sa maison, et, ce qui était plus déplorable, captive des ennemis de l’Église, par conséquent destinée premièrement par sa glorieuse naissance, et ensuite par sa malheureuse captivité, à l’erreur et à l’hérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle. Elle pouvait dire avec le prophète: _Mon père et ma mère m’ont abandonnée; mais le Seigneur m’a reçue en sa protection[43]._ Délaissée de toute la terre dès ma naissance, _je fus comme jetée entre les bras de sa providence paternelle, et dès le ventre de ma mère, il se déclara mon Dieu[44]._ Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après, un coup imprévu et qui tenait du miracle, délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l’Océan, et les agitations encore plus violentes de la terre, Dieu, la prenant sur ses ailes comme l’aigle prend ses petits, la porta lui-même dans ce royaume; lui-même la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plutôt dans le sein de l’Église catholique. Là elle apprit les maximes de la piété véritable, moins par les instructions qu’elle y recevait que par les exemples vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a imité ses pieuses libéralités. Ses aumônes, toujours abondantes, se sont répandues principalement sur les catholiques d’Angleterre, dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Édouard et de saint Louis, elle s’attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette foi dans le royaume d’Angleterre, où l’on en conserve encore tant de précieux monuments? Nous savons qu’elle n’eût pas craint d’exposer sa vie pour un si pieux dessein: et le ciel nous l’a ravie! O Dieu! que prépare ici votre éternelle Providence? Me permettrez-vous, ô Seigneur, d’envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis? Est-ce que le crime, qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses, est encore devant vos yeux, et que vous ne l’avez pas assez puni par un aveuglement de plus d’un siècle? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la reine Marie, et son règne si favorable à l’Église? Ou bien voulez-vous triompher seul? et, en nous ôtant les moyens dont nos désirs se flattaient, réservez-vous, dans les temps marqués par votre prédestination éternelle, de secrets retours à l’État et à la maison d’Angleterre? Quoi qu’il en soit, ô grand Dieu, recevez-en aujourd’hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puissent toute sa maison et tout le royaume suivre l’exemple de sa foi! Ce grand roi qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres, et fait louer tous les jours la divine main qui l’y a rétabli comme par miracle, n’improuvera pas notre zèle, si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. _Opto apud Deum... non tantum te, sed etiam omnes... fieri tales, qualis et ego sum[45]._ Ce souhait est fait pour les rois; et saint Paul, étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa; mais saint Paul en exceptait ses liens, _exceptis vinculis his_: et nous, nous souhaitons principalement, que l’Angleterre, trop libre dans sa croyance, trop licencieuse dans ses sentiments, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens, qui empêchent l’orgueil humain de s’égarer dans ses pensées, en le captivant sous l’autorité du Saint-Esprit et de l’Église.
[43] Ps. XXVI, 10.
[44] Ps. XXI, 11.
[45] Act. XXVI, 29.