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Part 16

Quand le sage chancelier reçut l’ordre de dresser ce pieux édit, qui donne le dernier coup à l’hérésie, il avait déjà ressenti l’atteinte de la maladie dont il est mort. Mais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regret de ne l’avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu’il commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d’un homme heureusement dégagé, à qui ni l’Église, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le public, n’avaient plus rien à demander. Seulement Dieu lui réservait l’accomplissement du grand ouvrage de la religion; et il dit, en scellant la révocation du fameux édit de Nantes, qu’après ce triomphe de la foi et un si beau monument de la piété du roi, il ne se souciait plus de finir ses jours. C’est la dernière parole qu’il ait prononcée dans la fonction de sa charge; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet, la mort se déclare; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques: dix jours entiers il la considère avec un visage assuré, tranquille, toujours assis, comme son mal le demandait: on croit assister jusqu’à la fin ou à la paisible audience d’un ministre, ou à la douce conversation d’un ami commode. Souvent il s’entretient seul avec la mort: la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l’esprit qu’il était mourant par le corps, il semble lui demander d’où vient qu’on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente; car il ne connaissait plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif: Je suis, disait-il, en faction: car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole. Il n’est pas temps de se reposer: à chaque attaque il se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort: c’est le fruit des méditations que vous avez vues, et de la préparation de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. Vous, riches, vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder; si vous saviez par combien d’imperceptibles liens elles s’attachent, et pour ainsi dire s’incorporent à votre cœur et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas, vous entendriez la vérité de cette parole du Sauveur: _Malheur à vous, riches![195]_ et _vous pousseriez_, comme dit saint Jacques, _des cris lamentables et des hurlements à la vue de vos misères[196]_. Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé. Le désir se fait mieux sentir, parce qu’il a de l’agitation et du mouvement. Mais dans la possession on trouve, comme dans un lit, un repos funeste, et on s’endort dans l’amour des biens de la terre, sans s’apercevoir de ce malheureux engagement. C’est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses, je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l’excès de l’attachement, que nous ne sentons pas dans la possession, se fait, dit saint Augustin[197], sentir dans la perte. C’est là qu’on entend ce cri d’un roi malheureux, d’un Agag outré contre la mort, qui lui vient ravir tout à coup avec la vie sa grandeur et ses plaisirs. _Est-ce[198] ainsi que la mort amère vient rompre_ tout à coup de si doux liens? Le cœur saigne: dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenaient; et le péché que l’on commettait par un attachement si excessif, se découvre tout entier: _Quantum amando deliquerint, perdendo senserunt._ Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée du ciel ne connaît pas les disgrâces; qui, élevé sans envie aux plus grands honneurs, heureux dans sa personne et dans sa famille, pendant qu’il voit disparaître une vie si fortunée, bénit la mort, et aspire aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu’il n’avait pas mis _son cœur dans le trésor que les voleurs peuvent enlever[199]_, et que, comme un autre Abraham, il ne connaît de repos que _dans la cité permanente[200]_? Un fils consacré à Dieu s’acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère, et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri: il trouve ce qu’il espérait, un chrétien préparé à tout, qui attendait ce dernier office de sa piété. L’Extrême-Onction, annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien, excite autant sa piété qu’avait fait le saint Viatique. Les saintes prières des agonisants réveillent sa foi: son âme s’épanche dans les célestes cantiques; et vous diriez qu’il soit devenu un autre David, par l’application qu’il se fait à lui-même de ses divins psaumes. Jamais juste n’attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s’en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désirait, pour graver sur l’airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ses derniers jours, que, depuis quarante-deux ans qu’il servait le roi, il avait la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience, et dans un si long ministère, de n’avoir jamais souffert une injustice qu’il pût empêcher? La justice demeurer constante, et, pour ainsi dire, toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates, quelle merveille de la grâce! Après ce témoignage de sa conscience, qu’avait-il besoin de nos éloges? Vous étonnez-vous de sa tranquillité? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme? Que vois-je durant ce temps? des enfants percés de douleur; car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété, et c’est la seule louange qu’ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore? une femme forte, pleine d’aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs, par celui que tant de fois elle avait cru devancer. Tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d’elle-même; tantôt elle rentre auprès du malade, non par faiblesse, mais, dit-elle, pour apprendre à mourir, et profiter de cet exemple. L’heureux vieillard jouit jusqu’à la fin des tendresses de sa famille, où il ne voit rien de faible; mais, pendant qu’il en goûte la reconnaissance, comme un autre Abraham, il la sacrifie, et en l’invitant à s’éloigner: _Je veux_, dit-il, _m’arracher jusqu’aux moindres vestiges de l’humanité_. Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le dernier effort, afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et ne tient plus à la terre? Ainsi, parmi les souffrances et dans les approches de la mort, s’épure, comme dans un feu, l’âme chrétienne. Ainsi elle se dépouille de ce qu’il y a de terrestre et de trop sensible, même dans les affections les plus innocentes. Telles sont les grâces qu’on trouve à la mort. Mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est quand on l’a souvent méditée, quand on s’y est longtemps préparé par de bonnes œuvres: autrement la mort porte en elle-même ou l’insensibilité, ou un secret désespoir, ou dans ses justes frayeurs l’image d’une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici, dans la perfection de la charité, la consommation de l’œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs et percé de douleurs aiguës, le courageux vieillard se lève, et les bras en haut, après avoir demandé la persévérance: _Je ne désire point_, dit-il, _la fin de mes peines, mais je désire de voir Dieu_. Que vois-je ici, chrétiens? la foi véritable, qui d’un côté ne se lasse pas de souffrir, vrai caractère d’un chrétien; et, de l’autre, ne cherche plus qu’à se développer de ses ténèbres, et, en dissipant le nuage, se changer en pure lumière et en claire vision. O moment heureux où nous sortirons des ombres et des _énigmes[201]_, pour voir la vérité manifeste! Courons-y, mes frères, avec ardeur; hâtons-nous de _purifier notre cœur, afin de voir Dieu_, selon la promesse de l’Évangile[202]. Là est le terme du voyage; là se finissent les gémissements; là s’achève le travail de la foi, quand elle va, pour ainsi dire, enfanter la vue. Heureux moment, encore une fois! qui ne te désire pas n’est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste-t-il, chrétiens, sinon qu’il aille jouir de l’objet qu’il aime? Enfin, prêt à rendre l’âme: _Je rends grâces à Dieu_, dit-il, _de voir défaillir mon corps devant mon esprit_. Touché d’un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnaissances jusqu’au dernier soupir, il commença l’hymne des divines miséricordes: _Je chanterai[203]_, dit-il, _éternellement les miséricordes du Seigneur_. Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique. Reconnaissez maintenant que sa perpétuelle modération venait d’un cœur détaché de l’amour du monde; et réjouissez-vous en notre Seigneur de ce que, riche, il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté. Quand je considère attentivement dans l’Évangile la parabole ou plutôt l’histoire du mauvais riche, et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre, il me semble d’abord qu’il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare, pauvre et couvert d’ulcères[204], _est porté par les anges au sein d’Abraham_, pendant que le riche, toujours heureux dans cette vie, _est enseveli dans les enfers_. Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l’un et à l’autre. Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la cause? _Le riche_, dit-il[205], _a reçu ses biens, et le pauvre ses maux, dans cette vie_: et de là quelle conséquence? Écoutez, riches, et tremblez: _Et maintenant_, poursuit-il, _l’un reçoit sa consolation, et l’autre son juste supplice_. Terrible distinction! Funeste partage pour les grands du monde! Et toutefois ouvrez les yeux: c’est le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein; et il vous montre, ô riches du siècle, à quelle gloire vous pouvez aspirer, si, _pauvres en esprit[206]_, et détachés de vos biens, vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu’un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare dans le Nouveau Testament, où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse représenter à toute l’Église un Jésus-Christ sur la croix; et cependant, chrétiens, Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples, afin que nous entendions qu’on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente, et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d’ardeur ce qu’on peut quitter avec joie. Ce ministre, si fortuné et si détaché tout ensemble, leur doit inspirer ce sentiment. La mort a découvert le secret de ses affaires; et le public, rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang, n’y a rien vu que de modéré. On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie; et on ne fait qu’ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille, qui n’a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc, à leur exemple, quitté sans peine ce qu’il avait acquis sans empressement: ses vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des siècles. C’est d’elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses _aumônes_[207], si bien _cachées dans le sein du pauvre_, ont _prié_ pour lui, sa _main droite les cachait à sa main gauche[208]_; et à la réserve de quelque ami, qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes confidents les ont ignorées: mais le _Père, qui les a vues dans le secret, lui en a rendu la récompense_. Peuples, ne pleurez plus; et vous qui, éblouis de l’éclat du monde, admirez le tranquille cours d’une si longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc! quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n’en faudrait retrancher ni l’enfance où l’homme ne se connaît pas, ni les maladies, où l’on ne vit point, ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir, paraîtront-ils quelque chose à la vue de l’Éternité, où nous avançons à si grands pas? Après cent trente ans de vie, Jacob[209] amené au roi d’Égypte, lui raconte la _courte durée_ de son _laborieux pèlerinage, qui n’égale pas les jours de son père Isaac, ni de son aïeul Abraham_. Mais les ans d’Abraham et d’Isaac, qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob, s’évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d’Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure, et le terme au terme, se réduit à rien, que sera-ce si l’on compare le temps à l’éternité, où il n’y a ni mesure ni terme? Comptons donc comme très court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant, tout ce qui finit, puisque enfin, quand on aurait multiplié les années au delà de tous les nombres connus, visiblement ce ne sera rien, quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation, ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu’on croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles, sont encore ces secondes vies, que notre faiblesse nous fait inventer, pour couvrir en quelque sorte l’horreur de la mort? Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière. Ah! si quelques générations, que dis-je? si quelques années après votre mort, vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu? Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu’après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années, c’est une longue préparation qui vous donnera de l’assurance. Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasiés d’années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler, et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n’en sera pas moins insupportable, et l’habitude de vivre ne fera qu’en accroître le désir. C’est de saintes méditations, c’est de bonnes œuvres, c’est ces véritables richesses, que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force; et c’est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel le Tellier vous en a donné l’exemple: la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus, qui veillaient pour ainsi dire, autour de lui, en ont banni les frayeurs, et ont fait du jour de sa mort, le plus beau, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie.

[195] Luc. VI, 24.

[196] Jac. V, 1.

[197] August., de Civit. Dei, lib. I, c. 10, n. 2.

[198] 1 Reg. XV, 32.

[199] Matt. VI, 19, 20, 21.

[200] Heb. XI, 10.

[201] 1 Cor. XIII, 12.

[202] Matt. V, 8.

[203] Ps. LXXXVIII.

[204] Luc. XVI, 22.

[205] Ibid. 25.

[206] Matt. V, 3.

[207] Eccles. XXIX, 15.

[208] Matt. VI, 3, 4.

[209] Gen. XLVII, 91.

ORAISON FUNÈBRE

DE

TRÈS HAUT

ET

TRÈS PUISSANT PRINCE

LOUIS DE BOURBON, PRINCE DE CONDÉ

PREMIER PRINCE DU SANG

Prononcée dans l’église Notre-Dame de Paris le dixième jour de mars 1687.

Dominus tecum, virorum fortissime... Vade in hac fortitudine tua... Ego ero tecum.

_Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous._

Juges, VI, 12, 14, 16.

MONSEIGNEUR[210], Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé, je me sens également confondu et par la grandeur du sujet, et, s’il m’est permis de l’avouer, par l’inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa vie? On les raconte partout: le Français qui les vante n’apprend rien à l’étranger; et quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter, toujours prévenu pas vos pensées, j’aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d’être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires. Le Sage a raison de dire que _leurs seules actions[211] les_ peuvent _louer_: toute autre louange languit auprès des grands noms; et la seule simplicité d’un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l’histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire, comme nous pourrons à la reconnaissance publique, et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France, tout le nom français, son siècle, et, pour ainsi dire, l’humanité tout entière! Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme, et lui avoir donné, par ses larmes, au milieu de sa cour, le plus glorieux éloge qu’il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre, ce que son royaume a de plus auguste, pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C’est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. _C’est vous_, lui disait David[212], _qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l’épée_. S’il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de l’esprit. Tout part de sa puissante main: c’est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils, et toutes les bonnes pensées. Mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu’il abandonne à ses ennemis, et ceux qu’il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d’avec tous les autres, c’est la piété; jusqu’à ce qu’on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec ce grand cœur et ce grand génie? Non, mes frères, si la piété n’avait comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple: détruisons l’idole des ambitieux; qu’elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd’hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d’une excellente nature; et, à la gloire de la vérité, montrons dans un prince admiré de tout l’univers, que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu’au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle; voilà pour le cœur: vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie; voilà pour l’esprit: ne serait qu’une illusion, si la piété ne s’y était jointe: et enfin, que la piété est le tout de l’homme. C’est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, Prince de Condé, Premier Prince du Sang.

[210] A. M. le Prince.

[211] Prov. XXXI, 31.

[212] Ps. CXLIII, 2.