Part 12
Qu’attendez-vous, chrétiens, à vous convertir, et pourquoi désespérez-vous de votre salut? Vous voyez la perfection où s’élève l’âme pénitente, quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la maladie, ni les dégoûts, ni les tentations, ni les peines les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait seulement entendre nommer les maux, a souffert douze ans entiers et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs qui épuisaient le corps et l’esprit: et cependant, durant tout ce temps, et dans les tourments inouïs de sa dernière maladie, où ses maux s’augmentèrent jusqu’aux derniers excès, elle n’a eu à se repentir que d’avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore réprima-t-elle ce faible désir, en disant aussitôt après avec Jésus-Christ, la prière du sacré mystère du jardin; c’est ainsi qu’elle appelait la prière de l’agonie de notre Sauveur: _O mon Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne![141]_ Ses maladies lui ôtèrent la consolation qu’elle avait tant désirée, d’accomplir ses premiers desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l’habit de Sainte-Fare. Son cœur, donné ou plutôt rendu à ce monastère, où elle avait goûté les premières grâces, a témoigné son désir; et sa volonté a été aux yeux de Dieu un sacrifice parfait. C’eût été un soutien sensible à une âme comme la sienne d’accomplir de grands ouvrages pour le service de Dieu; mais elle est menée par une autre voie, par celle qui crucifie davantage, qui sans rien laisser entreprendre à un esprit courageux, le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir. Encore s’il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété, qu’il avait renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence! mais non, tout lui est ôté; sans cesse elle est travaillée de peines insupportables. _O Seigneur_, disait le saint homme Job[142], _vous me tourmentez d’une manière merveilleuse!_ C’est que, sans parler ici de ses autres peines, il portait au fond de son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il voyait d’un côté sa sainte justice, devant laquelle les anges ont peine à soutenir leur innocence. Il le voyait avec ces yeux éternellement ouverts observer toutes les démarches, _compter_[143] tous les _pas_ d’un pécheur, et _garder ses péchés comme sous le sceau_, pour les lui représenter au dernier jour. D’un autre côté, il ressentait ce qu’il y a de corrompu dans le cœur de l’homme: _Je craignais_, dit-il, _toutes mes œuvres[144]_. Que vois-je? le péché! le péché partout! Et il s’écriait nuit et jour: _O Seigneur, pourquoi n’ôtez-vous pas mes péchés?[145]_ Et que ne tranchez-vous une fois ces malheureux jours, où l’on ne fait que vous offenser, afin qu’il ne soit pas dit, _que je sois contraire à la parole du Saint[146]_? Tel était le fond de ses peines; et ce qui paraît de si violent dans ces discours n’est que la délicatesse d’une conscience qui se redoute elle-même, ou l’excès d’un amour qui craint de déplaire. La princesse palatine souffrit quelque chose de semblable. Quel supplice à une conscience timorée! Elle croyait voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu. Plus elle était clairvoyante, plus elle était tourmentée. Ainsi Dieu l’humiliait par ce qui a coutume de nourrir l’orgueil, et lui faisait un remède de la cause de son mal. Qui pourrait dire par quelles terreurs elle arrivait aux délices de la sainte table? Mais elle ne perdait pas la confiance. _Enfin_, dit-elle (c’est ce qu’elle écrit au saint prêtre que Dieu lui avait donné pour la soutenir dans ses peines), _enfin je suis parvenue au divin banquet. Je m’étais levée dès le matin pour être devant le jour aux portes du Seigneur; mais lui seul sait les combats qu’il a fallu rendre_. La matinée se passait dans ce cruel exercice. _Mais à la fin_, poursuit-elle, _malgré mes faiblesses, je me suis comme traînée moi-même aux pieds de notre Seigneur; et j’ai connu qu’il fallait, puisque tout s’est fait en moi par la force de la divine bonté, que je reçusse encore avec une espèce de force ce dernier et souverain bien_. Dieu lui découvrait dans ces peines l’ordre secret de la justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. _Il n’appartient pas, disait-elle, aux esclaves fugitifs, qu’il faut aller reprendre par la force, et les ramener comme malgré eux, de s’asseoir au festin avec les enfants et les amis; et c’est assez qu’il leur soit permis de venir recueillir à terre les miettes qui tombent de la table de leurs seigneurs._ Ne vous étonnez pas, chrétiens, si je ne sais plus, faible orateur, que de répéter les paroles de la princesse palatine: c’est que j’y ressens la manne cachée, et le goût des Écritures divines, que ses peines et ses sentiments lui faisaient entendre. Malheur à moi, si dans cette chaire j’aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse, qui peuvent vous convertir! Je n’ai regret qu’à ce que je laisse, et je ne puis vous taire ce qu’elle a écrit touchant les tentations d’incrédulité. _Il est bien croyable_, disait-elle, _qu’un Dieu qui aime infiniment en donne des preuves proportionnées à l’infinité de son amour, et à l’infinité de sa puissance: et ce qui est propre à la toute-puissance d’un Dieu passe de bien loin la capacité de notre faible raison. C’est_, ajoute-t-elle, _ce que je me dis à moi-même, quand les démons tâchent d’étonner ma foi; et depuis qu’il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur_, remarquez ces belles paroles, _que son amour est la cause de tout ce que nous croyons, cette réponse me persuade plus que tous les livres_. C’est en effet l’abrégé de tous les saints livres, et de toute la doctrine chrétienne. Sortez, Parole éternelle, Fils unique du Dieu vivant, sortez du bienheureux sein de votre Père[147], et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. Il l’a fait; et durant trois ans il n’a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu’il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Évangile[148]: _Dieu a tant aimé le monde, qu’il lui a donné son Fils unique._ Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre, et la croix avec les grandeurs; _Dieu a tant aimé le monde._ Est-il incroyable que Dieu aime, et que la bonté se communique? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l’amour de la gloire; aux âmes les plus vulgaires l’amour des richesses; à tous, enfin, tout ce qui porte le nom d’amour? Rien ne coûte, ni périls, ni travaux, ni peines: et voilà les prodiges dont l’homme est capable. Que si l’homme, qui n’est que faiblesse, tente l’impossible; Dieu, pour contenter son amour, n’exécutera-t-il rien d’extraordinaire? Disons donc pour toute raison dans tous les mystères: _Dieu a tant aimé le monde._ C’est la doctrine du maître, et le disciple bien-aimé l’avait bien comprise. De son temps un Cérinthe, un hérésiarque, ne voulait pas croire qu’un Dieu eût pu se faire homme, et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge, ce prophète du Nouveau Testament, cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard qui n’avait de force que pour prêcher la charité, et pour dire: _Aimez-vous les uns les autres en notre Seigneur_; que répondit-il à cet hérésiarque? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il à son hérésie naissante? Écoutez, et admirez. _Nous croyons_, dit-il[149], _et nous confessons l’amour que Dieu a pour nous_. C’est là toute la foi des chrétiens; c’est la cause et l’abrégé de tout le symbole. C’est là que la princesse palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé; c’est tout dire. S’il a fait, disait-elle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans l’Incarnation, que n’aura-t-il pas fait pour le consommer dans l’Eucharistie, pour se donner, non plus en général à la nature humaine, mais à chaque fidèle en particulier? Croyons donc avec saint Jean en l’amour d’un Dieu: la foi nous paraîtra douce, en la prenant par un endroit si tendre. Mais n’y croyons pas à demi, à la manière des hérétiques, dont l’un en retranche une chose, et l’autre une autre; l’un le mystère de l’Incarnation, et l’autre celui de l’Eucharistie; chacun ce qui lui déplaît; faibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées[150], que la foi et la charité n’ont pas assez dilatées pour comprendre toute l’étendue de l’amour d’un Dieu. Pour nous, croyons sans réserve, et prenons le remède entier, quoi qu’il en coûte à notre raison. Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n’y a plus qu’un seul prodige, que j’annonce aujourd’hui au monde. O ciel, ô terre, étonnez-vous de ce prodige nouveau! C’est que, parmi tant de témoignages de l’amour divin, il y ait tant d’incrédules et tant d’insensibles. N’en augmentez pas le nombre, qui va croissant tous les jours. N’alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et ne faites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous guérir; et il ne reste qu’à les obtenir par des vœux continuels. Il a su prendre la sainte princesse dont nous parlons, par le moyen qu’il lui a plu: il en a d’autres pour vous jusqu’à l’infini; et vous n’avez rien à craindre, que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis, après les peines terribles où vous l’avez vue? Cependant, si quelquefois elle désirait d’en être un peu soulagée, elle se le reprochait à elle-même: _Je commence_, disait-elle, _à m’apercevoir que je cherche le paradis terrestre à la suite de Jésus-Christ, au lieu de chercher la montagne des Olives et le Calvaire, par où il est entré dans sa gloire_. Voilà ce qu’il lui servit de méditer l’Évangile nuit et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C’est encore ce qui lui fit dire cette admirable parole: _Qu’elle aimait mieux vivre et mourir sans consolation, que d’en chercher hors de Dieu._ Elle a porté ces sentiments jusqu’à l’agonie: et, prête à rendre l’âme, on entendit qu’elle disait d’une voix mourante: _Je m’en vais voir comment Dieu me traitera; mais j’espère en ses miséricordes._ Cette parole de confiance emporta son âme sainte au séjour des justes.
[141] Luc. XXII, 42.
[142] Job X, 16.
[143] Job XIV, 16, 17.
[144] Ibid. IX, 28.
[145] Ibid. VII, 21.
[146] Ibid. VI, 10.
[147] Joan. I, 18.
[148] Ibid. III, 16.
[149] 1 Joan. IV, 16.
[150] 2 Cor. VI, 11, 12.
Arrêtons ici, chrétiens: et vous, Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu’affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs, prédicateur invisible, et faites que chacun se parle à soi-même. Parlez, mes frères, parlez: je ne suis ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra, cette heure dernière; elle approche, nous y touchons, la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gonzague: «Il n’y a plus ni princesse, ni palatine»; ces grands noms dont on s’étourdit ne subsistent plus. Il faut dire avec elle: «Je m’en vais, je suis emporté par une force inévitable; tout fuit, tout diminue, tout disparaît à mes yeux.» Il ne reste plus à l’homme que le néant et le péché: pour tout fonds, le néant; pour toute acquisition, le péché. Le reste, qu’on croyait tenir, échappe; semblable à de l’eau gelée, dont le vil cristal se fond entre les mains qui le serrent, et ne fait que les salir. Mais voici ce qui glacera le cœur, ce qui achèvera d’éteindre la voix, ce qui répandra la frayeur dans toutes les veines: _Je m’en vais voir comment Dieu me traitera._ Dans un moment je serai entre ces mains, dont saint Paul écrit en tremblant: _Ne vous y trompez pas; on ne se moque pas de Dieu[151]_; et encore: _C’est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant[152]_, entre ces mains, où tout est action, où tout est vie; rien ne s’affaiblit, ni ne se relâche, ni ne se ralentit jamais. Je m’en vais voir si ces mains toutes-puissantes me seront favorables ou rigoureuses; si je serai éternellement ou parmi leurs dons, ou sous leurs coups. Voilà ce qu’il faudra dire nécessairement avec notre princesse. Mais pourrons-nous ajouter avec une conscience aussi tranquille: _J’espère en sa miséricorde_? Car qu’aurons-nous fait pour la fléchir? Quand aurons-nous écouté _la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez les voies du Seigneur[153]_? Comment? par _la pénitence_. Mais serons-nous fort contents d’une pénitence commencée à l’agonie, qui n’aura jamais été éprouvée, dont jamais on n’aura vu aucun fruit; d’une pénitence imparfaite; d’une pénitence nulle; douteuse, si vous le voulez; sans forces, sans réflexion, sans loisir, pour en réparer les défauts? N’en est-ce pas assez pour être pénétré de crainte jusque dans la moelle des os? Pour celle dont nous parlons, ah! mes frères, toutes les vertus qu’elle a pratiquées se ramassent dans cette dernière parole, dans ce dernier acte de sa vie; la foi, le courage, l’abandon à Dieu, la crainte de ses jugements, et cet amour plein de confiance, qui seul efface tous les péchés. Je ne m’étonne donc pas si le saint pasteur qui l’assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les porta jusque dans la chaire, et ne put s’empêcher de les célébrer dans l’assemblée des fidèles. Siècle vainement subtil, où l’on veut pécher avec raison, où la faiblesse veut s’autoriser par des maximes, où tant d’âmes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi, et ne font d’effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs passions, les remords de leur conscience, la princesse palatine t’est donnée _comme un signe et un prodige[154]_. Tu la verras au dernier jour, comme je t’en ai menacé, confondre ton impénitence et tes vaines excuses. Tu la verras se joindre à ces saintes filles, et à toute la troupe des saints: et qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs? Mais que sera-ce quand Jésus-Christ paraîtra lui-même à ces malheureux; quand _ils verront[155]_ celui _qu’ils auront percé_, comme dit le prophète, dont ils auront rouvert toutes les plaies; et qui leur dira d’une voix terrible: _Pourquoi me déchirez-vous par vos blasphèmes, nation impie?[156]_ Ou si vous ne le faisiez pas par vos paroles, pourquoi le faisiez-vous par vos œuvres? Ou pourquoi avez-vous marché dans mes voies d’un pas incertain, comme si mon autorité était douteuse? Race infidèle, me connaissez-vous à cette fois? Suis-je votre Roi, suis-je votre Juge, suis-je votre Dieu? Apprenez-le par votre supplice. Là commencera[157] ce _pleur_ éternel; là ce _grincement de dents_, qui n’aura jamais de fin. Pendant que les orgueilleux seront confondus, vous, fidèles, _qui tremblez à sa parole[158]_, en quelque endroit que vous soyez de cet auditoire, peu connus des hommes et connus de Dieu, vous commencerez à _lever la tête[159]_. Si, touchés des saints exemples que je vous propose, vous laissez attendrir vos cœurs; si Dieu a béni le travail par lequel je tâche de vous enfanter en Jésus-Christ; et que, trop indigne ministre de ses conseils, je n’y aie pas été moi-même un obstacle, vous bénirez la bonté divine, qui vous aura conduits à la pompe funèbre de cette pieuse princesse, où vous aurez peut-être trouvé le commencement de la véritable vie.
[151] Gal. VI, 7.
[152] Heb. X, 31
[153] Luc. III, 4, 8.
[154] Isa. VIII, 18.
[155] Zach. XII, 10.
[156] Malach. III, 9.
[157] Matt. VIII, 12.
[158] Isa. LXVI, 2, 5.
[159] Luc. XXI, 28.
Et vous, prince, qui l’avez tant honorée pendant qu’elle était au monde; qui, favorable interprète de ses moindres désirs, continuez votre protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher, et qui lui donnez les dernières marques de piété avec tant de magnificence et tant de zèle: vous, princesse, qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et qui avez espéré de la voir revivre dans ce discours, que vous dirai-je pour vous consoler? Comment pourrai-je, madame, arrêter ce torrent de larmes, que le temps n’a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie n’ont pas tari? Reconnaissez ici le monde; reconnaissez ses maux toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs par conséquent plus vives et plus pénétrantes que ses joies. Vous avez perdu ces heureux moments où vous jouissiez des tendresses d’une mère, qui n’eut jamais son égale; vous avez perdu cette source inépuisable de sages conseils: vous avez perdu ces consolations, qui par un charme secret faisaient oublier les maux dont la vie humaine n’est jamais exempte. Mais il vous reste ce qu’il y a de plus précieux; l’espérance de la rejoindre dans le jour de l’éternité; et en attendant, sur la terre, le souvenir de ses instructions, l’image de ses vertus, et les exemples de sa vie.
ORAISON FUNÈBRE
DE
TRÈS HAUT
ET
PUISSANT SEIGNEUR
MESSIRE MICHEL LE TELLIER
CHEVALIER, CHANCELIER DE FRANCE
Prononcée dans l’église paroissiale de St-Gervais, où il est inhumé, le 25 janvier 1686.
Posside sapientiam, acquire prudentiam: arripe illam, et exaltabit te: glorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus.
Prov. IV, 7, 8.
_Possédez la sagesse, et acquérez la prudence: si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera, et vous remplira de gloire, quand vous l’aurez embrassée._
MESSEIGNEURS[160], En louant l’homme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la sagesse même: et la sagesse que je dois louer dans ce discours n’est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons, ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre, et enfin qui dicte les lois, et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre, choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois, ait été le digne instrument des desseins les mieux concertés que l’Europe ait jamais vus; encore que la sagesse, après l’avoir gouverné dès son enfance, l’ait porté aux plus grands honneurs, et au comble des félicités humaines; sa fin nous a fait paraître que ce n’était pas pour ces avantages qu’il en écoutait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n’était pas l’objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas: cette _sagesse qui vient d’en haut[161]; qui descend du Père des lumières_, et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C’est elle dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits, il l’a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. _La sagesse vous élèvera_, dit Salomon, _et vous donnera de la gloire, quand vous l’aurez embrassée_: mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire, il l’a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C’est pourquoi sa modération l’a toujours mis au-dessus de la fortune. Incapable d’être ébloui des grandeurs humaines, comme il y paraît sans ostentation, il y est vu sans envie; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse: qu’élevé sans empressement aux premiers honneurs, il y a vécu aussi modeste que grand; que dans ses importants emplois, soit qu’il nous paraisse, comme chancelier, chargé de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d’un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n’a regardé que le bien public; et qu’enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l’autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie, sans qu’il lui en ait coûté un seul soupir; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu’il nous paraît, selon la promesse du Sage, dans _une gloire immortelle_, pour s’être soumis aux lois de la véritable sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie l’éclat ambitieux des grandeurs humaines, l’intérêt particulier à l’amour du bien public, et la vie même au désir des biens éternels: c’est la gloire qu’a remportée très haut et puissant seigneur messire Michel le Tellier, Chevalier, Chancelier de France.
[160] A messeigneurs les évêques qui étaient présents en habit.
[161] Jac. III, 15.
* * * * *
Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère, et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d’Autriche cessait d’être redoutée; et la France, sortie enfin des guerres civiles, commençait à donner le branle aux affaires de l’Europe. On avait une attention particulière à celles d’Italie, et, sans parler des autres raisons, Louis XIII, de glorieuse et triomphante mémoire, devait sa protection à la duchesse de Savoie, sa sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom devait être si grand dans notre histoire, employé par la cour de Rome en diverses négociations, s’était donné à la France; et propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu, que ce ministre se crut obligé de l’élever à la pourpre. Par là il sembla montrer son successeur à la France; et le cardinal Mazarin s’avançait secrètement à la première place. En ces temps Michel le Tellier, encore maître des requêtes, était intendant de justice en Piémont. Mazarin, que ses négociations attiraient souvent à Turin, fut ravi d’y trouver un homme d’une si grande capacité, et d’une conduite si sûre dans les affaires: car les ordres de la cour obligeaient l’ambassadeur à concerter toutes choses avec l’intendant, à qui la divine Providence faisait faire ce léger apprentissage des affaires d’État. Il ne fallait qu’en ouvrir l’entrée à un génie si perçant, pour l’introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées; et, renfermé à l’exemple de ses pères dans les modestes emplois de la robe, il ne jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants, mais périlleux, de la cour. Ce n’est pas qu’il ne parût toujours supérieur à ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit, aussi pénétrant et aussi net, qu’il était grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avait passé du grand conseil, sage compagnie où sa réputation vit encore, à l’importante charge de procureur du roi. Cette grande ville se souvient de l’avoir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités d’un grand magistrat, opposé non seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l’intégrité de la justice, et aux préventions qui en obscurcissent les lumières, mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires, où elle perd, avec sa constance, la véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l’esprit et les maximes d’un juge qui, attaché à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires; et qui veut que les lois gouvernent et non pas les hommes. Telle est l’idée qu’il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil, où l’autorité du prince, qu’on y exerce avec un pouvoir plus absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice; et toujours semblable à lui-même, il y suivit dès lors la même règle qu’il y a établie depuis, quand il en a été le chef.