Chapter 15 of 22 · 1679 words · ~8 min read

Part 15

Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que l’Évangile que j’annonce, et l’exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus, m’oblige à recommander plus que toutes choses, c’est les droits sacrés de l’Église. L’Église ramasse ensemble tous les titres par où l’on peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles, aux orphelins, aux épouses délaissées, et aux étrangers. Qu’elle est forte cette Église, et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main. Mais c’est un glaive spirituel, dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le _double tranchant[182]_. Elle est fille du Tout-Puissant: mais son Père, qui la soutient au dedans, l’abandonne souvent aux persécuteurs; et à l’exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie: _Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissée[183]_? Son _époux[184]_ est le plus puissant comme _le plus beau_ et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais elle n’a _entendu[185] sa voix_ agréable, elle n’a joui de sa douce et désirable présence qu’un moment: tout d’un coup il a pris la fuite avec une course rapide, _et plus vite qu’un faon de biche il s’est élevé au-dessus des plus hautes montagnes[186]_. Semblable à une épouse désolée, l’Église ne fait que gémir et le _chant de la tourterelle délaissée[187]_ est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes; et le monde, qui s’efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée, elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l’oppriment: on ne cesse d’entreprendre sur ses droits sacrés; sa puissance céleste est affaiblie, pour ne pas dire tout à fait éteinte. On se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres, trop hardis usurpateurs des droits temporels: à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l’Église captive, et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même. Les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques: on ne songe pas au don particulier qu’a reçu l’ordre apostolique pour les décider; don céleste que nous ne recevons qu’une fois[188] _par l’imposition des mains_; mais que saint Paul nous ordonne de ranimer, de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un feu divin, afin que la vertu en soit immortelle. Ce don nous est-il seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les sacrements? N’est-ce pas aussi pour policer les églises, pour y établir la discipline, pour appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints prédécesseurs, et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique? Autrefois et les canons et les lois, et les évêques et les empereurs, concouraient ensemble à empêcher les ministres des autels de paraître, pour les affaires même temporelles, devant les juges de la terre: on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes, et on craignait de les rengager dans le siècle d’où ils avaient été séparés, pour être le partage du Seigneur. Maintenant c’est pour les affaires ecclésiastiques qu’on les y voit entraînés: tant le siècle a prévalu, tant l’Église est faible et impuissante! Il est vrai que l’on commence à l’écouter: l’auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée; les sources du droit sont révélées; les saintes maximes revivent. Un roi zélé pour l’Église, et toujours prêt à lui rendre davantage qu’on ne l’accuse de lui ôter, opère ce changement heureux; son sage et intelligent chancelier seconde ses désirs: sous la conduite de ce ministre, nous avons comme un nouveau code favorable à l’épiscopat; et nous vanterons désormais, à l’exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers, ses doctes arrêts leur marquent la voie qu’ils doivent tenir, et le remède qu’il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture, protectrice de l’humilité et de l’innocence, est établie; ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu’elle n’a pas, et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques, image des célestes hiérarchies, et lien de notre unité, est conservée; ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège; ainsi sur le sacrifice des vœux et sur ce grand sacrement de l’indissoluble union de Jésus-Christ avec son Église[189], les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé et parmi les magistrats intelligents, que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat a part à ces grands ouvrages; habile autant qu’agréable intercesseur auprès d’un père porté par lui-même à favoriser l’Église, il sait ce qu’il faut attendre de la piété éclairée d’un grand ministre, et il représente les droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencements, ne pourrons-nous pas enfin espérer que les jaloux de la France n’auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l’Église toujours employées contre elle-même? Ame pieuse du sage Michel le Tellier, après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre reconnaissance de la bouche d’un évêque trop tôt obligé à changer en sacrifices pour votre repos ceux qu’il offrait pour une vie si précieuse. Et vous, saints évêques, interprètes du ciel, juges de la terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des Églises; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence, et vous qui, dispersés par tout l’univers, entendrez le bruit d’un ministère si favorable à l’Église, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette âme pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie; ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux, l’autorité à vos jugements, la gravité et le poids à vos censures! Puissiez-vous souvent, assemblés au nom de Jésus-Christ, l’avoir au milieu de vous, et revoir la beauté des anciens jours! Qu’il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels, de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée, et d’_annoncer la sagesse entre les parfaits[190]_! Mais, Seigneur, que ce ne soient pas seulement des vœux inutiles! Que ne pouvons-nous obtenir de votre bonté, si, comme nos prédécesseurs, nous faisons nos chastes délices de votre Écriture, notre principal exercice de la prédication de votre parole, et notre félicité de la sanctification de votre peuple; si, attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d’en être arrachés; si nous sommes soigneux de former des prêtres, que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs; et que, par une règle inviolable, ceux-là demeurent exclus de l’épiscopat, qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques? Car aussi, comment pourrons-nous sans ce secours incorporer tout à fait à l’Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah! si nous ne sommes infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, à donner le lait aux infirmes, et le pain aux forts, enfin à cultiver ces nouvelles plantes, et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas! on s’est tant servi pour le séduire, _Le fort armé, chassé de sa demeure, reviendra[191]_ plus furieux que jamais, _avec sept esprits plus malins que lui, et notre état deviendra pire que le précédent_. Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours; faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l’Église; agiles instruments _d’un prompt écrivain et d’une main diligente[192]_, hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantins et les Théodoses. Ceux qui vous ont précédés dans ce beau travail racontent[193] _qu’avant qu’il y eût eu des empereurs, dont les lois eussent ôté les assemblées aux hérétiques, les sectes demeuraient unies, et s’entretenaient longtemps. Mais_, poursuit Sozomène, _depuis que Dieu suscita des princes chrétiens, et qu’ils eurent défendu ces conventicules, la loi ne permettait pas aux hérétiques de s’assembler en public; et le clergé, qui veillait sur eux, les empêchait de le faire en particulier. De cette sorte, la plus grande partie se réunissait, et les opiniâtres mouraient sans laisser de postérité, parce qu’ils ne pouvaient ni communiquer entre eux, ni enseigner librement leurs dogmes_. Ainsi tombait l’hérésie avec son venin; et la discorde rentrait dans les enfers, d’où elle était sortie. Voilà, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l’Église. Mais nos pères n’avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l’ordre, et heureux d’avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse; tout calme dans un si grand mouvement; l’univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l’autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis; poussons jusqu’au ciel nos acclamations; et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cents trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine[194]: _Vous avez affermi la foi; vous avez exterminé les hérétiques: c’est le digne ouvrage de votre règne; c’en est le propre caractère. Par vous, l’hérésie n’est plus: Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre: c’est le vœu des Églises: c’est le vœu des évêques._

[182] Apoc. I, 16; Heb. IV, 12.

[183] Matt. XXVII, 46.

[184] Ps. XLIV, 3.

[185] Joan. III, 209.

[186] Cant. VIII, 14.

[187] Cant. II, 12.

[188] 2 Tim. I, 6.

[189] Eph. V, 32.

[190] 1 Cor. II, 6.

[191] Luc. XI, 21, 24, 25, 26.

[192] Ps. XLIV, 1.

[193] Sozom., Hist., lib. II, cap. 32.

[194] Concil. Chalced. Act. VI.

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