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Part 18

Venons maintenant aux qualités de l’esprit; et puisque, pour notre malheur, ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine, c’est-à-dire l’art militaire, est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d’abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C’était une de ses maximes, qu’il fallait craindre les ennemis de loin, pour ne les plus craindre de près, et se réjouir de leur approche. Le voyez-vous, comme il considère tous les avantages qu’il peut ou donner ou prendre? avec quelle vivacité il se met dans l’esprit, en un moment, les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices! Le voyez-vous, comme il compte la cavalerie et l’infanterie des ennemis par le naturel des pays, ou des princes confédérés? Rien n’échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient: il tire d’un déserteur, d’un transfuge, d’un prisonnier, d’un passant, ce qu’il veut dire, ce qu’il veut taire, ce qu’il sait, et pour ainsi dire ce qu’il ne sait pas: tant il est sûr dans ses conséquences. Ses partis lui rapportent jusqu’aux moindres choses: on l’éveille à chaque moment; car il tenait encore pour maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu’il ne lui est pas permis d’être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange, qu’il ne l’a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux, et à prendre ses avantages; comme une aigle qu’on voit toujours, soit qu’elle vole au milieu des airs, soit qu’elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu’on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls; tout est prêt au premier signal; et comme dit le prophète, _toutes les flèches sont aiguisées, et tous les arcs sont tendus[218]_. En attendant, on repose d’un sommeil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je, qu’on repose? A Piéton, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c’était dans nos troupes de continuels divertissements: toute l’armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu’elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté non seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats: il veille, c’est assez. Enfin l’ennemi décampe; c’est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement. Déjà l’armée hollandaise, avec ses superbes étendards, ne lui échappera pas; tout nage dans le sang, tout est en proie: mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains: pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre d’un brouillard épais: la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes; on ne sait plus ce qu’est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon, et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire, pour profiter de l’action de ses armées de Flandre et d’Allemagne, commanda ce détachement, qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu’il avait faits en personne que par ceux qu’il fit faire à ses généraux.

[218] Isa. V, 28.

Quoique une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince, il ne cessait de l’enrichir par ses réflexions. Les campements de César firent son étude. Je me souviens qu’il nous ravissait, en nous racontant comme en Catalogne, dans les lieux où ce fameux capitaine[219], par l’avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat, lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein; et jamais un si digne maître n’avait expliqué par de si doctes leçons les commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l’histoire racontera du campement de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenoy l’éminence qu’occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Schlestadt. Là on lui verra mépriser l’Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Haguenau. C’est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu’il a porté si haut sa réputation, que ce sera dans nos jours s’être fait un nom parmi les hommes, et s’être acquis un mérite dans les troupes, d’avoir servi sous le prince de Condé; et comme un titre pour commander, de l’avoir vu faire.

[219] De Bello civili, lib. I.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c’est dans ces rapides moments d’où dépendent les victoires, et dans l’ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l’oreille à tous les conseils: ici tout se présente à la fois; la multitude des objets ne le confond pas; à l’instant le parti est pris; il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu? Ce n’est plus ces promptes saillies qu’il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires: vous diriez qu’il y a en lui un autre homme, à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages, où elle ne daigne se mêler. Dans le feu, dans le choc, dans l’ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour les ennemis, qu’on ne sait d’où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince; où avec l’élite des troupes il avait en tête un général si pressant; où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l’on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui: tant son esprit s’élevait alors, tant son âme leur paraissait éclairée comme d’en haut en ces terribles rencontres: semblable à ces hautes montagnes, dont la cime au-dessus des nues et des tempêtes trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l’environne. Ainsi, dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l’archiduc, contre son dessein, tiré d’un poste invincible par l’appât d’un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la fuite. Ses vieilles troupes périssent; son canon, où il avait mis sa confiance, est entre nos mains; et Bek, qui l’avait flatté d’une victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S’agit-il ou de secourir ou de forcer une ville? Le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi, au premier avis que le hasard lui porta d’un siège important il traverse trop promptement tout un grand pays, et d’une première vue, il découvre un passage assuré pour le secours aux endroits qu’un ennemi vigilant n’a pu encore assez munir. Assiège-t-il quelque place? il invente tous les jours de nouveaux moyens d’en avancer la conquête. On croit qu’il expose les troupes: il les ménage, en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu’ils ont faites à leurs généraux. Dunkerque est pris en treize jours au milieu des pluies de l’automne, et ces barques, si redoutées de nos alliés, paraissent tout à coup dans tout l’Océan avec nos étendards.

Mais ce qu’un sage général doit le mieux connaître, c’est ses soldats et ses chefs. Car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l’Écriture, _comme un seul homme[220]_. Pourquoi comme un seul homme? Parce que sous un même chef, qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est également vif et mesuré. C’est ce qui donne la victoire; et j’ai ouï dire à notre grand prince qu’à la journée de Nordlingue, ce qui l’assurait du succès, c’est qu’il connaissait M. de Turenne, dont l’habileté consommée n’avait besoin d’aucun ordre pour faire tout ce qu’il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu’il agissait sans inquiétude, parce qu’il connaissait le prince, et ses ordres toujours sûrs. C’est ainsi qu’ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action: ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

[220] 1 Reg. XI, 7.

Ç’a été dans notre siècle un grand spectacle de voir, dans le même temps et dans les mêmes campagnes, ces deux hommes, que la voix commune de toute l’Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés; tantôt à la tête de corps séparés; tantôt unis, plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l’inférieur recevait de l’autre; tantôt opposés front à front, et redoublant l’un dans l’autre l’activité et la vigilance: comme si Dieu, dont souvent, selon l’Écriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches, que de hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires? L’un paraît agir par des réflexions profondes, et l’autre par de soudaines illuminations: celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité; celui-là d’un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu’à parler, résolu et déterminé au dedans, lors même qu’il paraissait embarrassé au dehors. L’un, dès qu’il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d’extraordinaire; mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie: l’autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un, par de vifs et continuels efforts, emporte l’admiration du genre humain, et fait taire l’envie: l’autre jette d’abord une si vive lumière, qu’elle n’osait l’attaquer. L’un, enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s’élève au-dessus des plus grands périls et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune: l’autre, et par l’avantage d’une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. Et afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l’un emporté d’un coup soudain, meurt pour son pays, comme un Judas le Machabée; l’armée le pleure comme son père, et la cour et tout le peuple gémit; sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps: l’autre élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui, meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu, et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux hommes, et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que méritait l’autre! C’est ce qu’a vu notre siècle: et ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du ciel; et après qu’il en est privé par la mort de l’un et les maladies de l’autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s’élever au-dessus de lui-même, surpasser et l’espérance des siens, et l’attente de l’univers: tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses.

Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne à l’univers, et les hommes qu’il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse. Car ces divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu’il a formés de ses doigts, que dans ces rares talents qu’il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament, que le prince de Condé n’a fait dans l’Europe? Ce n’était pas seulement la guerre qui lui donnait de l’éclat: son grand génie embrassait tout, l’antique comme le moderne, l’histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n’y avait livre qu’il ne lût; il n’y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu’il n’entretînt; tous sortaient plus éclairés d’avec lui, et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun selon ses talents; et non seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux, de ce qu’ils avaient découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce; à l’artisan, de ses inventions; et enfin aux savants de toutes les sortes, de ce qu’ils avaient trouvé de plus merveilleux. C’est de Dieu que viennent ces dons: qui en doute? Ces dons sont admirables: qui ne le voit pas? Mais pour confondre l’esprit humain, qui s’enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d’en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N’est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n’est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde, qui jamais ne fit rien en vain? Écoutez la réponse de saint Augustin[221]. _Il les a faits_, nous dit-il, _pour orner le siècle présent_. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n’admire ce bel astre? qui n’est ravi de l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n’est pas un si bel objet qui nous rend heureux: Dieu l’a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d’esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n’est pas pour les rendre heureux qu’il leur a fait ces riches présents; c’est une décoration de l’univers, c’est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu’il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu’ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu’il n’aurait osé espérer. Il faut encore qu’il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. S’il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’empire du monde, comme un présent de nul prix. O rois, confondez-vous dans votre grandeur: conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes; récompense qui ne vient pas jusqu’à eux; qui s’efforce de s’attacher, quoi? peut-être à leurs médailles, ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu’on appelle leur nom. Voilà le digne fruit de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l’exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée; et _vains ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs[222]_.

[221] Cont. Julian. L. V, n. 14.

[222] In Psalm CXVIII, Serm. XII, n. 2.