Part 6
Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en notre princesse, il me reste, messieurs, de vous faire considérer le dernier, qui couronnera tous les autres. C’est par cette dernière grâce que la mort change de nature pour les chrétiens, puisqu’au lieu qu’elle semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence comme dit l’Apôtre, à nous revêtir, et nous assure éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous me permettez de parler ainsi, c’est la loi du pays que nous habitons; et nous ne possédons aucun bien, même dans l’ordre de la grâce, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais aussitôt qu’on cesse pour nous de compter les heures, et de mesurer notre vie par les jours et par les années, sortis des figures qui passent et des ombres qui disparaissent, nous arrivons au règne de la vérité, où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi notre âme n’est plus en péril; nos résolutions ne vacillent plus; la mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale, a la force de les fixer: et de même que le testament de Jésus-Christ, par lequel il se donne à nous, est confirmé à jamais, suivant le droit des testaments et la doctrine de l’Apôtre, par la mort de ce divin Testateur; ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament, par lequel de notre côté nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable. Donc, messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n’appréhendez rien pour elle: quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l’œuvre de la grâce, et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination. Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup, affermissons-nous. Ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire. Voulez-vous voir combien la grâce, qui a fait triompher Madame, a été puissante? Voyez combien la mort a été terrible. Premièrement, elle a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre. Que d’années elle va ravir à cette jeunesse! que de joie elle enlève à cette fortune! que de gloire elle ôte à ce mérite! D’ailleurs, peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle? C’est ramasser toutes ses forces, c’est unir tout ce qu’elle a de plus redoutable, que de joindre, comme fait, aux plus vives douleurs l’attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir tout entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active encore, l’a déjà mise en défense. Ni la gloire ni la jeunesse n’auront un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mère, comme pour y recueillir les impressions de constance et de piété, que cette âme vraiment chrétienne y avait laissées avec les derniers soupirs. A la vue d’un si grand objet, n’attendez pas de cette princesse des discours étudiés et magnifiques: une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle s’écrie: _O mon Dieu, pourquoi n’ai-je pas toujours mis en vous ma confiance?_ Elle s’afflige, elle se rassure; elle confesse humblement, et avec tous les sentiments d’une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence à connaître Dieu, n’appelant pas le connaître, que de regarder encore tant soit peu le monde. Qu’elle nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens, qui s’imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession; qui ne reçoivent les saints sacrements que par force: dignes certes de recevoir pour leur jugement ce mystère de piété, qu’ils ne reçoivent qu’avec répugnance. Madame appelle les prêtres plutôt que les médecins. Elle demande d’elle-même les sacrements de l’Église; la pénitence avec componction; l’Eucharistie avec crainte, et puis avec confiance, la sainte Onction des mourants avec un pieux empressement. Bien loin d’en être effrayée, elle veut la recevoir avec connaissance: elle écoute l’explication de ces saintes cérémonies, de ces prières apostoliques, qui, par une espèce de charme divin, suspendent les douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je l’ai vu souvent) à qui les écoute avec foi: elle les suit, elle s’y conforme: on lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée, ou plutôt au sang de Jésus, qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ses excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande âme. Ah! je ne veux plus tant admirer les braves ni les conquérants. Madame m’a fait connaître la vérité de cette parole du Sage: _Le patient vaut mieux que le fort, et celui qui dompte son cœur vaut mieux que celui qui prend des villes[46]._ Combien a-t-elle été maîtresse du sien! Avec quelle tranquillité a-t-elle satisfait à tous ses devoirs! Rappelez en votre pensée ce qu’elle dit à Monsieur. Quelle force! quelle tendresse! O paroles qu’on voyait sortir de l’abondance d’un cœur qui se sent au-dessus de tout; paroles que la mort présente, et Dieu plus présent encore ont consacrées; sincère production d’une âme qui, tenant au ciel, ne doit plus rien à la terre que la vérité, vous vivrez éternellement dans la mémoire des hommes; mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand prince. Madame ne peut plus résister aux larmes qu’elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu’elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu’avons-nous vu? qu’avons-nous ouï? Elle se conformait aux ordres de Dieu; elle lui offrait ses souffrances en expiation de ses fautes; elle professait hautement la foi catholique et la résurrection des morts, cette précieuse consolation des fidèles mourants. Elle excitait le zèle de ceux qu’elle avait appelés pour l’exciter elle-même, et ne voulait point qu’ils cessassent un moment de l’entretenir des vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d’être plongée au sang de l’Agneau; c’était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne voyions en elle, ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d’une âme alarmée, par lesquelles on se trompe soi-même. Tout était simple, tout était solide, tout était tranquille, tout partait d’une âme soumise, et d’une source sanctifiée par le Saint-Esprit.
[46] Prov. XVI, 32.
En cet état, messieurs, qu’avions-nous à demander à Dieu pour cette princesse, sinon qu’il l’affermît dans le bien, et qu’il conservât en elle les dons de sa grâce? Ce grand Dieu nous exauçait; mais souvent, dit saint Augustin, en nous exauçant, il trompe heureusement notre prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d’une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d’une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage: _Il s’est hâté[47]._ En effet, quelle diligence! en neuf heures l’ouvrage est accompli. _Il s’est hâté de la tirer du milieu des iniquités._ Voilà, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chrétiens[48]: elle ne finit pas leur vie; elle ne finit que leurs péchés, et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur; qu’elle a effacé, pour ainsi dire, sous le pinceau même, un tableau qui s’avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage; ne disons plus que la mort a tout d’un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l’histoire qui se commençait le plus noblement: disons qu’elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie. Et, pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n’eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire? La gloire: qu’y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel? quel appât plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes? Considérez la princesse, représentez-vous cet esprit, qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives: tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres; et quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand quelqu’un traitait avec elle, il semblait qu’elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par la raison. On ne s’apercevait presque pas qu’on parlât à une personne si élevée; on sentait seulement au fond de son cœur qu’on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la droiture de son esprit, elle les mettait à couvert des vains ombrages, et ne leur laissait à craindre que leurs propres fautes. Très reconnaissante des services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité? Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d’âme, qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l’estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes tantôt même par son silence, elle relevait ses présents; et cet art de donner agréablement, qu’elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l’a suivie, je le sais, jusqu’entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d’aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n’eut voulu s’attacher à elle? N’allait-elle pas gagner tous les cœurs? c’est-à-dire la seule chose qu’ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner: et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens: qu’elle _allait être précipitée dans la gloire[49]_? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l’idole du monde? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées! La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses; mais la gloire les défend-elle de la gloire même? Ne s’adorent-elles pas secrètement? Ne veulent-elles pas être adorées? Que n’ont-elles pas à craindre de leur amour-propre? Et que se peut refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout? N’est-ce pas là qu’on apprend à faire servir à l’ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu? La modération, que le monde affecte, n’étouffe pas les mouvements de la vanité: elle ne sert qu’à les cacher; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même, et on dit au fond de son cœur: _Je suis, et il n’y a que moi sur la terre[50]._ En cet état, messieurs, la vie n’est-elle pas un péril? la mort n’est-elle pas une grâce? Que ne doit-on craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses? N’est-ce donc pas un bienfait de Dieu d’avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame; de l’avoir arrachée à sa propre gloire, avant que cette gloire par son excès eût mis en hasard sa modération! Qu’importe que sa vie ait été si courte? Jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie: ce peu d’heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves, et dans les sentiments les plus purs du christianisme, tiennent lieu toutes seules d’un âge accompli. Le temps a été court, je l’avoue; mais l’opération de la grâce a été forte; mais la fidélité de l’âme a été parfaite. C’est l’effet d’un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage; et la grâce, cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d’une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu’on s’attende à de tels miracles: mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela n’est pas raccourci, et sa main n’est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde, qu’elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu’au dernier soupir, qu’afin de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus; les bras lui ont manqué plutôt que l’ardeur d’embrasser la croix. J’ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre Rédemption: N’est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur? Ah! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances.
[47] Sap. IV, 14.
[48] De bono mortis, cap. IX, n. 38.
[49] Tacit. Agric. n. 41.
[50] Isa. XLVII, 10.
Mais en priant pour son âme, chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu’attendons-nous pour nous convertir? Et quelle dureté est semblable à la nôtre, si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu’au fond de l’âme, ne fait que nous étourdir pour quelques moments? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire? Il n’est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu’un sorte du tombeau: ce qui entre aujourd’hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car si nous savons nous connaître, nous confesserons, chrétiens, que les vérités de l’éternité sont assez bien établies; nous n’avons rien que de faible à leur opposer; c’est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c’est que le monde nous occupe; c’est que les sens nous enchantent, c’est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper, et des sens, et du présent, et du monde? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près, ni plus fortement, la vanité des choses humaines? Et si nos cœurs s’endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste, et n’attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n’est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples, et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu’y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations? Quoi! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à des envieux? Que si nous sommes assurés qu’il viendra un dernier jour, où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu’il faudra un jour mépriser par force? Et quel est notre aveuglement, si toujours avançant vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs, pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie? Commencez aujourd’hui à mépriser les faveurs du monde; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais, à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu’elle remplissait si bien, vous sentirez qu’elle y manque: songez que cette gloire que vous admiriez, faisait son péril en cette vie, et que dans l’autre elle est devenue le sujet d’un examen rigoureux, où rien n’a été capable de la rassurer, que cette sincère résignation qu’elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.
ORAISON FUNÈBRE
DE
MARIE-THÉRÈSE D’AUTRICHE
INFANTE D’ESPAGNE
REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE
Prononcée à Saint-Denis, le premier de septembre 1683, en présence de _Monseigneur le Dauphin_
Sine macula enim sunt ante thronum Dei.
_Ils sont sans tache devant le trône de Dieu._--Paroles de l’apôtre saint Jean dans sa _Révélation_, c. XIV, 5.
MONSEIGNEUR, Quelle assemblée l’apôtre saint Jean nous fait paraître! Ce grand prophète nous ouvre le ciel, et notre foi y découvre _sur la sainte montagne de Sion_, dans la partie la plus élevée de la Jérusalem bienheureuse, l’Agneau qui ôte le péché du monde, avec une compagnie digne de lui. Ce sont ceux dont il est écrit au commencement de l’Apocalypse: _Il y a dans l’Église de Sardis un petit nombre de fidèles[51]_, pauca nomina, _qui n’ont pas souillé leurs vêtements_, ces riches vêtements dont le baptême les a revêtus, vêtements qui ne sont rien moins que Jésus-Christ même, selon ce que dit l’Apôtre: _Vous tous qui avez été baptisés, vous avez été revêtus de Jésus-Christ[52]._ Ce petit nombre chéri de Dieu pour son innocence, et remarquable par la rareté d’un don si exquis, a su conserver ce précieux vêtement et la grâce du baptême. Et quelle sera la récompense d’une si rare fidélité? Écoutez parler le Juste et le Saint: _Ils marchent_, dit-il, _avec moi, revêtus de blanc, parce qu’ils en sont dignes_; dignes par leur innocence de porter dans l’éternité la livrée de l’Agneau sans tache, et de marcher toujours avec lui, puisque jamais ils ne l’ont quitté depuis qu’il les a mis dans sa compagnie; âmes pures et innocentes, _âmes vierges[53]_, comme les appelle saint Jean, au même sens que saint Paul disait à tous les fidèles de Corinthe: _Je vous ai promis, comme une vierge pudique, à un seul homme, qui est Jésus-Christ[54]._ La vraie chasteté de l’âme, la vraie pudeur chrétienne est de rougir du péché, de n’avoir d’yeux ni d’amour que pour Jésus-Christ, et de tenir toujours ses sens épurés de la corruption du siècle. C’est dans cette troupe innocente et pure que la reine a été placée: l’horreur qu’elle a toujours eue du péché lui a mérité cet honneur. La foi qui pénètre jusqu’aux cieux, nous la fait voir aujourd’hui dans cette bienheureuse compagnie. Il me semble que je reconnais cette modestie, cette paix, ce recueillement que nous lui voyions devant les autels, qui inspirait du respect pour Dieu et pour elle: Dieu ajoute à ces saintes dispositions le transport d’une joie céleste. La mort ne l’a point changée, si ce n’est qu’une immortelle beauté a pris la place d’une beauté changeante et mortelle. Cette éclatante blancheur, symbole de son innocence et de la candeur de son âme, n’a fait, pour ainsi parler, que passer au dedans où nous la voyons rehaussée d’une lumière divine[55]. Elle _marche avec l’Agneau, car elle en est digne_. La sincérité de son cœur, sans dissimulation et sans artifice, la range au nombre de ceux dont saint Jean a dit, dans les paroles qui précèdent celles de mon texte, que _le mensonge ne s’est point trouvé en leur bouche[56]_, ni aucun déguisement dans leur conduite; _ce qui fait qu’on les voit sans tache devant le trône de Dieu_. En effet, elle est sans reproche devant Dieu et devant les hommes: la médisance ne peut attaquer aucun endroit de sa vie depuis son enfance jusqu’à sa mort; et une gloire si pure, une si belle réputation est un parfum précieux, qui réjouit le ciel et la terre.
[51] Apoc. III, 4.
[52] Gal. III, 27.
[53] Apoc. XIV, 4.
[54] 2 Cor. XI, 2.
[55] Apoc. III, 4.
[56] Apoc. XIV, 5.
Monseigneur, ouvrez les yeux à ce grand spectacle. Pouvais-je mieux essuyer vos larmes, celles des princes qui vous environnent, et de cette auguste assemblée, qu’en vous faisant voir, au milieu de cette troupe resplendissante, et dans cet état glorieux, une mère si chérie et si regrettée? Louis même, dont la constance ne peut vaincre ses justes douleurs, les trouverait plus traitables dans cette pensée. Mais ce qui doit être votre unique consolation, doit aussi, monseigneur, être votre exemple; et, ravi de l’éclat immortel d’une vie toujours si réglée, et toujours si irréprochable, vous devez en faire passer toute la beauté dans la vôtre.
Qu’il est rare, chrétiens, qu’il est rare, encore une fois, de trouver cette pureté parmi les hommes! mais surtout, qu’il est rare de la trouver parmi les grands! _Ceux que vous voyez revêtus d’une robe blanche, ceux-là_, dit saint Jean, _viennent d’une grande affliction[57]_, de tribulatione magna; afin que nous entendions que cette divine blancheur se forme ordinairement sous la croix, et rarement dans l’éclat, trop plein de tentation, des grandeurs humaines.
[57] Apoc. VII, 13, 14.
Et toutefois il est vrai, messieurs, que Dieu, par un miracle de sa grâce, se plaît à choisir parmi les rois de ces âmes pures. Tel a été saint Louis, toujours pur et toujours saint dès son enfance; et Marie-Thérèse, sa fille, a eu de lui ce bel héritage.
Entrons, messieurs, dans les desseins de la Providence; et admirons les bontés de Dieu, qui se répandent sur nous et sur tous les peuples dans la prédestination de cette princesse. Dieu l’a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatante et plus exemplaire. Ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part, dans une si haute élévation, une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici en peu de mots ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines, et tel est le digne abrégé de son éloge: Il n’y a rien que d’auguste dans sa personne; il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples; venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas à cette princesse où la mort frappe; on n’y voit point d’endroit faible par où elle pût craindre d’être surprise: toujours vigilante, toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et si effroyable pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu’à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité, qu’il n’y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le péché; et que la seule précaution contre les attaques de la mort, c’est l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, très excellente, très puissante, et très chrétienne princesse Marie-Thérèse d’Autriche, Infante d’Espagne, Reine de France et de Navarre.
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