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Part 22

... La France avait besoin de soldats pour défendre son indépendance contre les conjurations de l’étranger. Sans alliés au dehors, bouleversée au dedans par la ruine subite de toutes ses traditions sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes le talent, le courage, la confiance et l’héroïque fortune qui pouvaient seuls la sauver. Elle les trouva; elle les trouva, non pas une fois et dans une heure d’exaltation, mais pendant vingt-cinq ans. Soit qu’elle prévînt ou qu’elle attendît les desseins de l’Europe, jamais, durant un quart de siècle, elle ne fut au-dessous de la tâche d’un peuple qui se défend contre tous. Il fallut que la nature s’armât contre elle en moissonnant d’un seul coup toutes ses vieilles bandes, et encore n’eût-elle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui eussent laissé la même foi et la même ardeur qu’au commencement de cette gigantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna pour en soutenir l’effort; il parut au premier coup de canon, il tira le dernier.

C’était durant l’été de 1793. Une nombreuse et florissante jeunesse se pressait à Châlons-sur-Marne dans une des salles de l’école d’artillerie. Le célèbre La Place y faisait, au nom du gouvernement, l’examen de cent quatre-vingts candidats au grade d’élève sous-lieutenant. La porte s’ouvre. On voit entrer une sorte de paysan, petit de taille, l’air ingénu, de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. Un rire universel accueille le nouveau venu. L’examinateur lui fait remarquer ce qu’il croit être une méprise, et, sur sa réponse qu’il vient pour subir l’examen, il lui permet de s’asseoir. On attendait avec impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières questions, La Place reconnaît une fermeté d’esprit qui le surprend. Il pousse l’examen au delà de ses limites naturelles; il va jusqu’à l’entrée du calcul infinitésimal: les réponses sont toujours claires, précises, marquées au coin d’une intelligence qui sait et qui sent. La Place est touché; il embrasse le jeune homme et lui annonce qu’il est le premier de la promotion. L’école se lève tout entière, et accompagne en triomphe dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après, La Place disait à l’Empereur: «Un des plus beaux examens que j’aie vu passer dans ma vie est celui de votre aide de camp, le général Drouot»...

LA CHARITÉ DU GÉNÉRAL DROUOT

Content de son sort, Drouat n’estimait pas qu’il y en eût de plus heureux, et il a dit quelquefois, dans les ouvertures qu’il faisait de son âme, qu’il devait à Dieu la grâce de n’avoir jamais rien envié. Mais si la pauvreté ne lui avait point appris la haine des riches et des grands, elle lui avait profondément inculqué l’amour des petits. Il redescendait vers eux comme vers sa source, et dès que la fortune commença à lui sourire, il prit la résolution de partager avec les pauvres les bénéfices de sa vie. C’est là le véritable signe de l’amour: quiconque ne partage pas, n’aime pas.

Le général Drouot fit son calcul. Il jugea qu’avec une petite maison, un petit jardin, et deux fois douze cents francs de rente, il serait, quoi qu’il advînt, au-dessus de tous ses besoins et de tous ses désirs. Il régla d’après ce point de vue sa dépense et ses économies; il consacra le surplus à des actes ou à des fondations de charité. Toutes les dotations et gratifications qu’il reçut sous l’Empire passèrent à de bonnes œuvres, et il leur affecta constamment son traitement de la Légion d’honneur. Rentré dans la vie privée, son revenu annuel, composé de ses économies, de sa pension de retraite, de son indemnité comme donataire de l’Empire et de son traitement de la Légion d’honneur, finit par s’élever à environ douze mille francs. Il ne s’en réservait pour lui, infirme et aveugle, que deux mille quatre cents: c’était la somme qui lui avait paru, dès sa jeunesse, pouvoir suffire à toutes les nécessités de son existence et de sa position. Napoléon lui avait laissé deux cent mille francs par son testament; il n’en reçut que soixante mille, par suite de la réduction des legs, et il les employa au soulagement d’anciens militaires dénués de secours. «Je suis heureux, écrivait-il, mille fois heureux d’avoir pu reconnaître les bienfaits de l’empereur en les répandant sur les soldats qui ont supporté les fatigues de nos longues guerres sans en recevoir la récompense, et surtout sur les braves vétérans de la garde qui ont suivi mon bienfaiteur à l’île d’Elbe, et qui lui ont donné tant de preuves de leur amour et de leur dévouement.»

La bonté de son cœur s’exerçait à l’égard des siens et des infortunes d’autrui. Il aimait tendrement ses frères et ses neveux, et leur en donna des preuves touchantes jusqu’à la fin de sa vie. Mais cet attachement naturel ne diminuait point ses entrailles pour les malheureux. Il les assistait bien souvent au delà de ses forces, et il écrivait un jour: «Lorsque mes ressources seront entièrement épuisées, ou bien qu’elles viendront à me manquer, je me présenterai à l’hospice Saint-Julien pour occuper moi-même un des lits que j’y ai fondés en faveur des vieux soldats. Si ce moment arrive, il ne sera certainement pas le moins doux de ma vie.»

Quelques mois avant sa mort, n’ayant plus rien à donner, il se souvint d’un grand uniforme qu’il conservait comme une sorte de relique de ses anciens jours. Il en fit découper et vendre les galons. Un de ses neveux lui en témoigna du regret, disant qu’il aurait eu du plaisir à le transmettre à ses enfants. «Mon neveu, répondit le général, je vous l’aurais donné volontiers: mais j’aurais craint que vos enfants, en voyant l’uniforme de leur oncle, ne fussent tentés d’oublier une chose qu’ils doivent se rappeler toujours, c’est qu’ils sont les petits-fils d’un boulanger»...

PERORAISON DE L’ÉLOGE FUNÈBRE DU GÉNÉRAL DROUOT

Sans doute, Messieurs, la nature du général Drouot était une nature admirablement douée. Mais si droite, si bonne, si grande qu’elle fût de son fonds, elle n’aurait point atteint le degré de perfection où elle est parvenue sans un principe supérieur aux pensées et aux affections de la terre. Lui-même a confessé hautement qu’il devait tout à Dieu, non pas au Dieu abstrait de la raison, mais au Dieu des chrétiens manifesté dans toute l’histoire par un commerce positif avec le genre humain. La vie entière de l’homme est une révélation de ce Dieu bon et puissant qui n’a pas voulu nous donner d’autre fin que lui-même, et qui nous attire incessamment au propre centre de sa lumière et de sa félicité. Nous n’entendons pas tous du premier coup cette voix supérieure qui parle à notre conscience et l’appelle par tous les événements dont nous sommes les témoins et les acteurs. Longtemps nous lui résistons; longtemps nous prenons l’ombre des choses pour leur corps, et l’éternelle réalité pour une chimère. Quelquefois la mort seule déchire le bandeau qui couvre nos yeux, et nous fait apparaître, au dernier moment de notre liberté, les rivages que nous avons fuis. Le général Drouot avait été plus heureux. Quoique enfant d’un siècle léger, et avant d’avoir vu la grande révolution qui en illumina la fin, il avait sucé avec le lait de sa mère une foi qui avait été confirmée par la forte éducation du travail et de la pauvreté. Cette foi ne chancela pas un seul jour, et ne se cacha pas une seule fois. Sous la tente du soldat comme dans l’orgueil des palais, Drouot fut publiquement chrétien. Il lisait la Bible appuyé sur un canon; il la relisait aux Tuileries dans l’embrasure d’une fenêtre. Cette lecture fortifiait son âme contre les dangers de la guerre et contre les faiblesses des cours. Quand Napoléon, sans détourner la tête, prononçait cette brève parole: «Drouot!» l’aide de camp recommandait son âme à Dieu, partait à toute bride, et quelques minutes après, on le voyait précipiter au galop cinquante ou cent bouches à feu, qui, sans paraître s’arrêter, vomissaient la mort dans les rangs ennemis. Ou bien, descendant de cheval à côté des artilleurs inexpérimentés de 1813 et de 1814, il leur enseignait froidement la manœuvre à travers une grêle de boulets qui pleuvaient tout autour de l’héroïque leçon. Mais aussi, quand l’heure des hasards était passée, Drouot se retrouvait dans la parole ce qu’il avait été dans l’action, plein de mépris pour le mensonge comme il l’avait été pour la mort; après s’être montré l’enfant du dieu des batailles, il se montrait l’enfant du dieu de la vérité. Il prenait hardiment l’intérêt du soldat, trop souvent sacrifié; il méritait que l’Empereur l’appelât le Tribun du soldat aussi justement qu’il l’avait appelé le Sage de la Grande Armée...

Et maintenant, Messieurs, que nous avons achevé l’éloge du général Drouot en rendant grâces à Dieu qui nous l’avait donné, que reste-t-il, sinon de lui dire cette parole suprême, par où doivent se clore ici-bas toute vie, toute amitié, toute admiration? Recevez-la, général; recevez ce second adieu que nous avons voulu vous faire en présence des autels du Dieu véritable, devant les images et les réalités d’une foi qui vous fut commune avec nous. Il nous eût été facile d’appeler autour de votre tombeau les mânes chrétiens de vos anciens frères d’armes, et de mêler votre gloire avec la leur dans un spectacle solennel. Même nous eussions appelé le héros dont vous fûtes l’ami; il n’eût pas dédaigné de venir à vos funérailles comme vous étiez venu à ses malheurs. Mais tant de pompe eût alarmé la chaste modestie de votre âme; vous nous eussiez reproché de troubler pour vous la paix des morts et des grands souvenirs. Nous ne le ferons pas; nous voulons obéir à vos vertus jusque dans la tombe qui les recouvre, et nous ne laisserons approcher de vous, dans cette heure sacrée, que les pauvres qui survivent à vos bienfaits, et que nous-mêmes qui survivons aux leçons de votre vie. Puissent ces leçons nous servir! Puisse notre génération, incertaine encore dans ses voies, apprendre de vous la simplicité, la pauvreté, le désintéressement! Puisse-t-elle, sur vos traces, demander très peu au monde pour son bonheur, et beaucoup à Dieu! Et vous qui avez nourri ce grand homme, vieille terre de France et de Lorraine, conservez-en avec respect tout ce que l’éternité n’a pu vous ravir encore, jusqu’au jour où votre poudre, sanctifiée par la sienne, entendra la voix de Dieu, et où le général Drouot nous apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile et intrépide, ami fidèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé de la patrie, solitaire stoïque, chrétien sincère, humble, chaste, aimant les pauvres jusqu’à se faire pauvre lui-même; l’homme enfin le plus rare, sinon le plus accompli, que le dix-neuvième siècle ait présenté au monde dans la première moitié de son âge et de sa vocation.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES Préface v Oraison Funèbre de Henriette-Marie de France 1 Oraison Funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre 45 Oraison Funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche 87 Oraison Funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves 135 Oraison Funèbre de Michel le Tellier 183 Oraison Funèbre de Louis de Bourbon 233

APPENDICE Bourdaloue 285 Fléchier 301 Massillon 307 Lacordaire 319

Imprimé et relié pour la Librairie Aristide Quillet par L’Imprimerie des Dernières Nouvelles de Strasbourg