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Part 14

Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c’est la force de son génie né pour l’action, et la vigueur qui durant cinq ans lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd’hui je me vois contraint de retracer l’image de nos malheurs, je n’en ferai point d’excuse à mon auditoire, où, de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures, il fallait à un ministre étranger un homme d’un ferme génie et d’une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies, connût les ordres du royaume et l’esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide régente était obligée à montrer le roi enfant aux provinces, pour dissiper les troubles qu’on y excitait de toutes parts, Paris et le cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments, sans attendre de nouveaux ordres, et sans troubler le concert de l’État. Mais le ministre lui-même, souvent éloigné de la cour, au milieu de tant de conseils, que l’obscurité des affaires, l’incertitude des événements, et les différents intérêts faisaient hasarder, n’avait-il pas besoin d’un homme que la régente pût croire? Enfin il fallait un homme qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver de la créance dans tous les partis, et ménager les restes de l’autorité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la régente, à l’État, aux ministres, aux cabales mêmes, pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir; vous me prévenez, messieurs, c’est celui dont nous parlons. C’est donc ici qu’il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s’oublier lui-même; et comme un sage pilote, sans s’étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre péril, aller droit, comme au terme unique d’une si périlleuse navigation, à la conservation du corps de l’État, et au rétablissement de l’autorité royale. Pendant que la cour réduisait Bordeaux, et que Gaston, laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était environné de mauvais conseils, le Tellier fut le Chusaï[169] qui les confondit, et qui assura la victoire à l’Oint du Seigneur. Fallut-il éventer les conseils d’Espagne, et découvrir le secret d’une paix trompeuse que l’on proposait, afin d’exciter la sédition pour peu qu’on l’eût différée? le Tellier en fit d’abord accepter les offres: notre plénipotentiaire partit; et l’archiduc, forcé d’avouer qu’il n’avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému, si toutefois un peuple ému connaît quelque chose, qu’on ne faisait qu’abuser de sa crédulité. Mais s’il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu’il s’agit d’assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter: si ce fut ou des soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls, et dans un pas si glissant des précautions nécessaires: qui le pourra dire à la postérité? Quoi qu’il en soit, l’oncle du roi est persuadé; on croit pouvoir s’assurer des autres princes, et on en fait des coupables, en les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s’efforce de les avoir en sa main, pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances? Gaston, que la cour avait attiré dans ses sentiments, était-il inaccessible aux factieux? Ne vois-je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu’il devait s’en rendre le maître? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors, d’être le maître du sort du prince de Condé! Ne craignons point de le nommer, puisqu’enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L’avoir entre ses mains, c’était y avoir la victoire même, qui le suit éternellement dans les combats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de l’État demeurât entre les mains du roi, et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage, où il y allait de la royauté et du salut de l’État, il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu’il fallait. Seul il devait épancher et retenir son discours: impénétrable, il pénétrait tout; et pendant qu’il tirait le secret des cœurs, il ne disait, maître de lui-même, que ce qu’il voulait. Il perçait dans tous les secrets, démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C’était ce sage dont il est écrit: _Les conseils se recèlent dans le cœur de l’homme à la manière d’un profond abîme sous une eau dormante: mais l’homme sage les épuise_; il en découvre le fond[170]. Lui seul réunissait les gens de bien, rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu’il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui; et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d’un si grand prince. _Venez, venez, faisons contre lui de secrètes menées[171]_; unissons-nous pour le décréditer, tous ensemble _frappons-le de notre langue, et ne souffrons plus qu’on écoute tous ses beaux discours_. Mais on faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d’avis secrets, que sa vie n’était pas en sûreté! Et il connaissait dans le parti de ces fiers courages dont la force malheureuse et l’esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu’il fût fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l’iniquité de son siècle, et dévouée à son prince et à sa patrie? Jésus nous en a montré l’exemple; les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu’ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier, qu’en disant à notre Sauveur[172]: _Il aime notre nation._ Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de la patrie? Que n’a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens? Fidèle au prince, comme à son pays, il n’a pas craint d’irriter l’envie des Pharisiens en défendant les droits de César[173]: et lorsqu’il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l’univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu’il mourait spécialement _pour sa nation[174]_. Si notre zélé ministre, touché de ces vérités, exposa sa vie, craindrait-il de hasarder sa fortune? Ne sait-on pas qu’il fallait souvent s’opposer aux inclinations du cardinal, son bienfaiteur? Deux fois, en grand politique, ce judicieux favori sut céder au temps, et s’éloigner de la cour. Mais il le faut dire, toujours il y voulait revenir trop tôt. Le Tellier s’opposait à ses impatiences jusqu’à se rendre suspect; et sans craindre ni ses envieux, ni les défiances d’un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il allait d’un pas intrépide, où la raison d’État le déterminait. Il sut suivre ce qu’il conseillait. Quand l’éloignement de ce grand ministre eut attiré celui de ses confidents; supérieur par cet endroit au ministre même, dont il admirait d’ailleurs les profonds conseils, nous l’avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d’une cour agitée, et, résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir à l’entour les flots irrités. Et parce qu’il souhaitait le rétablissement du ministre comme un soutien nécessaire de la réputation et de l’autorité de la régence, et non pas, comme plusieurs autres, pour son intérêt, que le poste qu’il occupait lui donnait assez de moyens de ménager d’ailleurs; aucun mauvais traitement ne le rebutait. Un beau-frère, sacrifié malgré ses services, lui montrait ce qu’il pouvait craindre. Il savait, crime irrémissible dans les cours, qu’on écoutait des propositions contre lui-même, et peut-être que sa place eût été donnée, si on eût pu la remplir d’un homme aussi sûr: mais il n’en tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des espérances trompeuses; les autres lui inspiraient de vaines terreurs, et, en s’empressant beaucoup, ils faisaient les zélés et les importants. Le Tellier, lui, montrait la vérité, quoique souvent importune; et industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyait la gloire au ministre, sans craindre dans le même temps de se charger des refus que l’intérêt de l’État rendait nécessaires. Et c’est de là qu’il est arrivé, qu’en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions, il en acquérait l’estime, et souvent même l’amitié et la confiance. L’histoire en racontera de fameux exemples: je n’ai pas besoin de les rapporter; et content de remarquer des actions de vertu, dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n’est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs? cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’État; d’un caractère si haut, qu’on ne pouvait ni l’estimer, ni le craindre, ni l’aimer, ni le haïr à demi; ferme génie, que nous avons vu, en ébranlant l’univers, s’attirer une dignité qu’à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu’il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs: tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines. Mais pendant qu’il voulait acquérir ce qu’il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts; et, après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux, de ses tristes et intrépides regards. La religion s’intéresse dans ses infortunes; la ville royale s’émeut; et Rome même menace. Quoi donc! n’est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu’elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? Mais par les soins du sage Michel le Tellier, Rome n’eut point à reprocher au cardinal Mazarin d’avoir terni l’éclat de la pourpre dont il était revêtu; les affaires ecclésiastiques prirent une forme réglée: ainsi le calme fut rendu à l’État; on revoit dans sa première vigueur l’autorité affaiblie; Paris et tout le royaume avec un fidèle et admirable empressement reconnaît son roi gardé par la Providence, et réservé à ses grands ouvrages; le zèle des compagnies, que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable; les pertes de l’État sont réparées: le cardinal fait la paix avec avantage. Au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste apparition de la mort; intrépide, il domine jusqu’entre ses bras et au milieu de son ombre: il semble qu’il ait entrepris de montrer à toute l’Europe que sa faveur, attaquée par tant d’endroits, est si hautement rétablie que tout devient faible contre elle, jusqu’à une mort prochaine et lente. Il meurt avec cette triste consolation; et nous voyons commencer ces belles années, dont on ne peut assez admirer le cours glorieux. Cependant la grande et pieuse Anne d’Autriche, rendait un perpétuel témoignage à l’inviolable fidélité de notre ministre, où, parmi tant de divers mouvements, elle n’avait jamais remarqué un pas douteux. Le roi, qui dès son enfance l’avait vu toujours attentif au bien de l’État, et tendrement attaché à sa personne sacrée, prenait confiance en ses conseils; et le ministre conservait sa modération, soigneux surtout de cacher l’important service qu’il rendait continuellement à l’État, en faisant connaître les hommes capables de remplir les grandes places, et en leur rendant à propos des offices qu’ils ne savaient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé ministre, puisque le prince, quelque grand qu’il soit, ne connaît sa force qu’à demi, s’il ne connaît les grands hommes, que la Providence fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivants, dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le variable état de cette vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage, le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposait toujours comme digne de prononcer les oracles de la justice dans le plus majestueux de ses tribunaux. La justice, leur commune amie, les avait unis, et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d’où les nôtres sont dérivées; et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle.

[169] 2 Reg. XVII.

[170] Prov. XX, 5.

[171] Jer. XVIII, 18.

[172] Luc. VII, 5.

[173] Matt. XXII, 21.

[174] Joan. XI, 51.

_Le Roi régnera selon la justice; et les juges présideront en jugement[175]._ La justice passe du prince dans les magistrats, et du trône elle se répand sur les tribunaux. C’est dans le règne d’Ézéchias le modèle de nos jours. Un prince zélé pour la justice nomme un principal et universel magistrat, capable de contenter ses désirs. L’infatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous les tribunaux; animé des ordres du prince, il y établit la règle, la discipline, le concert, l’esprit de justice. Il sait que si la prudence du souverain magistrat est obligée quelquefois, dans les cas extraordinaires, de suppléer à la prévoyance des lois, c’est toujours en prenant leur esprit; et enfin qu’on ne doit sortir de la règle qu’en suivant un fil qui tienne, pour ainsi dire, à la règle même. Consulté de toutes parts, il donne des réponses courtes, mais décisives, aussi pleines de sagesse que de dignité; et le langage des lois est dans son discours. Par toute l’étendue du royaume, chacun peut faire ses plaintes, assuré de la protection du prince; et la justice ne fut jamais ni si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme ce sage magistrat modère tout le corps de la justice. Voulez-vous voir ce qu’il fait dans la sphère où il est attaché, et qu’il doit mouvoir par lui-même? Combien de fois s’est-on plaint que les affaires n’avaient ni de règle, ni de fin; que la force des choses jugées n’était presque plus connue; que la compagnie où l’on renversait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres, ne respectait pas davantage les siens; enfin, que le nom du prince était employé à rendre tout incertain, et que souvent l’iniquité sortait du lieu d’où elle devait être foudroyée? Sous le sage Michel le Tellier, le conseil fit sa véritable fonction; et l’autorité de ses arrêts, semblable à un juste contre-poids, tenait par tout le royaume la balance égale. Les juges que leurs coups hardis et leurs artifices faisaient redouter furent sans crédit: leur nom ne servit qu’à rendre la justice plus attentive. Au conseil comme au sceau, la multitude, la variété, la difficulté des affaires, n’étonnèrent jamais ce grand magistrat: il n’y avait rien de plus difficile, ni aussi de plus hasardeux, que de le surprendre; et, dès le commencement de son ministère, cette irrévocable sentence sortit de sa bouche, que le crime de le tromper serait le moins pardonnable. De quelque belle apparence que l’iniquité se couvrît, il en pénétrait les détours; et d’abord il savait connaître, même sous les fleurs, la marche tortueuse de ce serpent. Sans châtiment, sans rigueur, il couvrait l’injustice de confusion, en lui faisant seulement sentir qu’il la connaissait; et l’exemple de son inflexible régularité fut l’inévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable, plus encore que par ses discours et par ses ordres, qu’il établit dans le conseil une pureté et un zèle de la justice, qui attire la vénération des peuples, assure la fortune des particuliers, affermit l’ordre public, et fait la gloire de ce règne. Sa justice n’était pas moins prompte qu’elle était exacte. Sans qu’il fallût le presser, les gémissements des malheureux plaideurs, qu’il croyait entendre nuit et jour, étaient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé magistrat, qu’il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir: vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on, disait-il, dans les places pour se reposer et pour vivre? Ne doit-on pas sa vie à Dieu, au prince, et à l’État? Sacrés autels, vous m’êtes témoins que ce n’est pas aujourd’hui, par ces artificieuses fictions de l’éloquence que je lui mets en la bouche ces fortes paroles! Sache la postérité, si le nom d’un si grand ministre fait aller mon discours jusqu’à elle, que j’ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux, on voyait revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires, au hasard de retomber dans les mêmes maux; et tout sensible qu’il était aux tendresses de sa famille, il l’accoutumait à ces courageux sentiments. C’est, comme nous l’avons dit, qu’il faisait consister avec son salut le service particulier qu’il devait à Dieu dans une sainte administration de la justice. Il en faisait son culte perpétuel, son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du Sage[176]: _La justice vaut mieux devant Dieu que de lui offrir des victimes._ Car quelle plus sainte hostie, quel encens plus doux, quelle prière plus agréable, que de faire entrer devant soi la cause de la veuve, que d’essuyer les larmes du pauvre oppressé, et de faire taire l’iniquité par toute la terre. Combien le pieux ministre était touché de ces vérités, ses paisibles audiences le faisaient paraître. Dans les audiences vulgaires, l’un, toujours précipité, vous trouble l’esprit; l’autre, avec un visage inquiet et des regards incertains, vous ferme le cœur; celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance, et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait; celui-ci, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par ses préventions, et, incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n’écoute que ce qu’il a dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat, et par la tranquillité de son favorable visage, une âme agitée se calmait. C’est là qu’on trouvait _ces douces réponses qui apaisent la colère[177]_, et _ces paroles qu’on préfère aux dons[178]_. Il connaissait les deux visages de la justice: l’un facile dans le premier abord; l’autre sévère et impitoyable quand il faut conclure. Là elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis; ici elle ne craint ni d’offenser le puissant, ni d’affliger le pauvre et le faible. Ce charitable magistrat était ravi d’avoir à commencer par la douceur; et, dans toute l’administration de la justice, il nous paraissait un homme, que sa nature avait fait bienfaisant, et que la raison rendait inflexible. C’est par où il avait gagné les cœurs. Tout le royaume faisait des vœux pour la prolongation de ses jours: on se reposait sur sa prévoyance; ses longues expériences étaient pour l’État un trésor inépuisable de sages conseils; et sa justice, sa prudence, la facilité qu’il apportait aux affaires, lui méritaient la vénération et l’amour de tous les peuples. O Seigneur, vous avez _fait_, comme dit le Sage[179], _l’œil qui regarde et l’oreille qui entend_. Vous donc, qui donnez aux juges ces regards bénins, ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité, écoutez-nous pour celui qui écoutait tout le monde. Et vous, doctes interprètes des lois, fidèles dépositaires de leurs secrets, et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exemple de nos jours. Tout l’univers a les yeux sur vous: affranchis des intérêts et des passions, sans yeux comme sans mains, vous marchez sur la terre semblables aux esprits célestes; ou plutôt, images de Dieu, vous en imitez l’indépendance; comme lui[180], vous n’avez besoin ni des hommes ni de leurs présents; comme lui, vous faites justice à la veuve et au pupille; l’étranger n’implore pas en vain votre secours; et, assurés que vous exercez la puissance du Juge de l’univers, vous n’épargnez personne dans vos jugements. Puisse-t-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patience, cette attention et cette docilité toujours accessible à la raison, que Salomon[181] lui demandait pour juger son peuple!

[175] Isa. XXXII, 1.

[176] Prov. XXI, 3.

[177] Prov. XV, 1.

[178] Eccles. XVIII, 16.

[179] Prov. XX, 12.

[180] Deut. X, 17, 18, 19.

[181] 3 Reg. III, 9.