Part 20
Vous êtes un homme du monde, un homme distingué par votre naissance, mais dont les affaires (ce qui n’est aujourd’hui que trop commun) sont dans la confusion et dans le désordre. Que ce soit par un malheur ou par votre faute, ce n’est pas là maintenant de quoi il s’agit. Or, dans cet état, ce qui vous porte à mille péchés, c’est une dépense qui excède vos forces et que vous ne soutenez que parce que vous ne voulez pas vous régler, et par une fausse gloire que vous vous faites de ne pas déchoir. Car de là les injustices, de là les duretés criantes envers de pauvres créanciers que vous désolez; envers de pauvres marchands aux dépens de qui vous vivez; envers de pauvres artisans que vous faites languir; envers de pauvres domestiques dont vous retenez le salaire. De là ces frivoles et trompeuses promesses de vous acquitter; ces abus de votre crédit, et ces chicanes infinies pour éloigner un payement ou pour l’éluder. De là ces dettes éternelles qui, en ruinant les autres, vous damnent vous-même. Retranchez cette dépense; et, si vous voulez que je sois bien persuadé de la vérité de votre contrition, ayant peu, passez-vous de peu. Ne vous mesurez pas par ce que vous êtes, mais par ce que vous pouvez. Otez-moi ce luxe d’habits, cette superfluité de train, cette vanité d’équipage, cette curiosité de meubles. Réduit à la disette et à une triste indigence, supportez-la, mais supportez-la en chrétien; et, puisqu’il le faut, faites-vous-en un mérite et une vertu. Sans cela, en vain pleurez-vous votre péché; en vain formez-vous mille repentirs, ou plutôt en vain les témoignez-vous: ces repentirs ce sont des paroles, et Dieu vous demande des effets.
Vous aimez le jeu, et ce qui perd votre conscience, c’est ce jeu-là même, un jeu sans mesure et sans règle; un jeu qui n’est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j’ose ainsi parler, une rage et une fureur; un jeu dont on peut bien dire, à la lettre, que c’est un abîme qui attire un autre abîme ou même cent autres abîmes. Car de là viennent ces innombrables péchés qui en sont les suites; de là l’oubli de vos devoirs; de là le dérèglement de votre maison; de là le pernicieux exemple que vous donnez à vos enfants, de là la dissipation de vos revenus; de là ces tricheries indignes et, s’il m’est permis d’user d’un terme plus fort, ces friponneries que cause l’avidité du gain; de là ces emportements, ces jurements, ces désespoirs dans la perte; de là cette disposition à tout, et peut-être au crime pour trouver de quoi fournir au jeu. Retranchez ce jeu; et, parce qu’il est bien plus aisé de le quitter absolument que de le modérer, quittez-le: faites-en une déclaration publique; donnez à Dieu une preuve de la sincérité de votre contrition, en coupant la racine du mal; et, pour vous assurer vous-même que vous ne voulez plus pécher, imposez-vous la loi de ne plus jouer. Sans cela, vous aurez beau dire comme le publicain de l’Évangile: «Seigneur, soyez-moi propice; je reconnais mon péché»; votre voix est la voix de Jacob, mais vos mains sont les mains d’Esaü.
Enfin examinez-vous devant Dieu, et, juge équitable de vous-même, défait de toute prévention, voyez ce qui sert de sujet au péché; mais voyez-le préparé et résolu à n’en excepter rien, à n’en retenir rien dans le sacrifice que vous en devez faire. Voilà par où vous connaîtrez si vous êtes pénitent.
(_Sermon sur la pénitence._)
[Illustration: BOURDALOUE. Portrait d’après Jouvenet.]
L’HYPOCRISIE
Comme la fausse piété et la vraie ont je ne sais combien d’actions qui leur sont communes; comme les dehors de l’une et de l’autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé, mais d’une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l’une intéresse l’autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins qu’on n’y apporte toutes les précautions d’une charité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n’est en position de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie, non point pour en réformer l’abus, ce qui n’est point de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d’injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent qui ne servait qu’à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu!...
(_Sermon sur l’Hypocrisie._)
LA PAIX CHRÉTIENNE
C’est un abus, Chrétiens, dont il est important que nous nous détrompions, de se figurer que notre foi soit une foi ignorante, qu’elle soit une foi imprudente, qu’elle soit même une foi aveugle en toutes matières, comme les Manichéens voulaient le persuader à saint Augustin, pour le détourner du parti catholique. Non, cette foi surnaturelle dans son objet, dans son motif et dans son principe, n’est point une foi ignorante, puisque, avant de croire, il nous est permis de nous éclairer si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l’est pas. Et en cela je puis dire, sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrétien, tout obéissante qu’elle est, ne laisse pas d’être raisonnable, et qu’en sacrifiant même ma raison elle se réserve toujours le pouvoir de raisonner. J’avoue qu’elle ne peut plus raisonner quand elle connaît une fois que c’est Dieu qui parle, parce que Dieu ne prétend pas nous rendre compte de ce qu’il a fait, ni de ce qu’il a dit; mais il ne veut pas aussi que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement, puisqu’il nous défend au contraire de croire à tout esprit, et qu’un des écueils qu’il veut que nous évitions le plus, est de nous exposer indiscrètement à prendre la parole d’un homme pour la sienne. Voilà pourquoi il nous permet, ou, pour mieux dire, il nous commande de raisonner, n’estimant pas, dit saint Jérôme, qu’il soit indigne de sa grandeur d’en passer par une telle épreuve, _Probate spiritus si ex Deo sint_; et de se soumettre en un sens à notre raison, avant que d’obliger notre raison à se soumettre à lui. Et c’est ce que le prince des apôtres a si bien exprimé dans ces deux mystérieuses paroles, lorsqu’il nous exhorte à devenir par la foi comme des enfants, mais comme des enfants raisonnables. Il semble, dit saint Augustin, qu’il y ait en cela de la contradiction; car si nous sommes des enfants, comment pouvons-nous être raisonnables, et si nous sommes raisonnables, comment pouvons-nous être des enfants? Mais ce qui est impossible dans l’ordre de la nature, est le devoir le plus naturel et le plus intelligible dans l’ordre de la grâce. Car c’est-à-dire que par la foi nous devons être comme des enfants, pour ne plus raisonner avec Dieu, quand il lui a plu de s’expliquer et de se déclarer à nous; mais que nous devons être raisonnables pour discerner si ce que l’on nous propose est de Dieu ou de quelqu’un autorisé de Dieu: en un mot que nous devons être raisonnables avant la foi, et non pas dans l’exercice actuel de la foi; raisonnables pour les préliminaires de la religion et non pas pour l’acte essentiel de la religion; raisonnables pour apprendre à croire, et non pas pour croire en effet. Or ce tempérament et ce mélange de raison et de foi, de raison et de religion, de raison et d’obéissance, c’est en quoi consiste le repos d’un esprit judicieux et bien sensé.
Ce n’est pas assez: notre foi n’est pas imprudente, puisqu’elle est fondée sur des motifs qui ont convaincu les premiers hommes du monde, qui ont persuadé les esprits les plus délicats, qui ont converti les plus libertins et les plus impies, et qui ont fait dire à saint Augustin qu’il n’y avait qu’une folie extrême qui pût résister à l’Évangile. Ne serait-il pas bien étonnant que ce qui a paru folie à ce docteur de l’Église nous parût sagesse, et qu’on appelât imprudence ce qu’il a regardé comme la souveraine raison. Enfin notre foi n’est point une foi aveugle en toute matière, puisque à l’obscurité des mystères qu’elle nous révèle, elle joint une espèce d’évidence, et c’est l’évidence de la révélation de Dieu. Concevez, s’il vous plaît, ma pensée. Je dis une espèce d’évidence, parce qu’après les motifs qui m’engagent à croire, par exemple, l’incarnation ou la résurrection de Jésus-Christ, quoique le mystère d’un Dieu fait homme, le mystère d’un Homme-Dieu ressuscité, me soit obscur en lui-même, la révélation de ce mystère ne me l’est pas. En effet, si, pour confirmer la vérité de ce mystère, Dieu, au moment que je parle, faisait un miracle à mes yeux, il me serait évident que ce mystère m’est révélé de Dieu et cette évidence ne répugnerait ni à sa qualité ni au mérite de ma foi.
Or j’ai des motifs plus forts et plus pressants pour m’en convaincre que si j’avais vu ce miracle, et je puis dire, aussi bien que le plus saint de nos rois, qu’il ne me faut point de miracle, parce que la voix de l’Église, celle des prophètes, et tant d’autres témoignages ont quelque chose de plus authentique pour moi. Pourquoi donc ne conclurais-je pas que j’ai comme une évidence de la révélation divine au milieu des ténèbres de la foi? Or, cela, joint à tout le reste, achève de calmer mon esprit.
Au contraire, si je sors des voies de la foi, de ces voies simples et droites, je tombe dans un labyrinthe où je ne fais que tourner, que me fatiguer, sans trouver jamais d’issue. Il faut pour y renoncer, à cette foi, que je me porte aux plus dures extrémités: à ne plus reconnaître de sauveur Homme-Dieu, à démentir tous les prophètes qui l’ont promis, à m’inscrire en faux contre toutes les Écritures, à traiter tous les évangélistes d’imposteurs, à combattre tous les miracles de Jésus-Christ, à contredire tous les historiens sacrés et profanes. Or, pour en venir là et pour y demeurer, quels combats n’y a-t-il pas à soutenir, et de quels flots de pensées un esprit ne doit-il pas être agité?
(_Sermon sur la paix chrétienne._)
DE LA MÉDISANCE
D’où vient qu’aujourd’hui la médisance s’est rendue si agréable dans les entretiens et dans les conversations du monde? Pourquoi emploie-t-elle tant d’artifices et cherche-t-elle tant de tours? Ces manières de s’insinuer, cet air enjoué qu’elle prend, ces bons mots qu’elle étudie, ces termes dont elle s’enveloppe, ces équivoques dont elle s’applaudit, ces louanges suivies de certaines restrictions et de certaines réserves, ces réflexions pleines d’une compassion cruelle, ces œillades qui parlent sans parler, et qui disent bien plus que les paroles mêmes: pourquoi tout cela? le Prophète nous l’apprend: _Os tuum abundavit malitia, et lingua tua concinnabat dolos._ Votre bouche était remplie de malice, mais votre langue savait parfaitement l’art de déguiser cette malice et de l’embellir; car quand vous aviez des médisances à faire, c’était avec tant d’agrément, que l’on se sentait même charmé de les entendre: _Et lingua tua concinnabat dolos._ Quoique ce fussent communément des mensonges, ces mensonges, à force d’être parés et ornés, ne laissaient pas de plaire et, par une funeste conséquence, de produire leurs pernicieux effets: _Et lingua tua concinnabat dolos._ Or, en quelle vue le médisant agit-il ainsi? Ah! mes frères, répond saint Chrysostome, parce qu’autrement la médisance n’aurait pas le front de se montrer ni de paraître. Étant d’elle-même aussi lâche qu’elle est, on n’aurait pour elle que du mépris, si elle se faisait voir dans son naturel; et voilà pourquoi elle se farde aux yeux des hommes, mais d’une manière qui la rend encore plus méprisable et plus criminelle aux yeux de Dieu.
Allons encore plus loin: ce qui met le comble à la lâcheté de ce vice, c’est que, non content de vouloir plaire et de s’ériger en censeur agréable, il veut même passer pour honnête, pour charitable, pour bien intentionné; car voilà l’un des abus les plus ordinaires. Permettez-moi de vous le faire observer, et d’entrer avec vous dans le détail de vos mœurs, puisqu’il est vrai de ce péché ce que saint Augustin disait des hérésies, qu’on ne les combat jamais mieux qu’en les faisant connaître. Voilà, dis-je, l’un des abus de notre siècle. On a trouvé moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu: c’est-à-dire qu’on a trouvé le moyen de déchirer et de noircir le prochain non plus par haine ni par emportement de colère, mais par maxime de piété et pour l’intérêt de Dieu. Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l’Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s’établit comme un principe: là-dessus on se fait une conscience, et il n’y a rien qu’on ne se croie permis par un si haut motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu’à demi; on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables, on débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier; ce qu’un a mal dit, on le fait dire à tous; et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne[226]: et tout cela encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d’intention rectifie tout cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque; mais elle est plus que suffisante pour rectifier une calomnie, quand on est persuadé qu’il y va du service de Dieu.
[226] Allusion aux _Provinciales_ de Pascal.
(_Sermon sur la médisance._)
LA PASSION DU JEU
Quel spectacle de voir un cercle de gens occupés d’un jeu qui les possède et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur cœur! Quels regards fixes et immobiles! quelle attention! Il ne faut pas un moment les troubler, pas une fois les interrompre, surtout si l’envie du gain s’y mêle. Or, elle y entre presque toujours. De quels mouvements divers l’âme est-elle agitée, selon les caprices du hasard! De là, les dépits secrets et les mélancolies; de là, les aigreurs et les chagrins, les désolations et les désespoirs, les colères et les transports, les blasphèmes et les imprécations. Je n’ignore pas ce que la politesse du siècle nous a là-dessus appris: que, sous un froid affecté et sous un air de dégagement et de liberté prétendue, elle nous enseigne à cacher tous les sentiments et à les déguiser; qu’en cela consiste un des premiers mérites du jeu, et que c’est ce qui en fait la plus belle réputation. Mais, si ce visage est serein, l’orage est-il moins violent dans le cœur? et n’est-ce pas alors une double peine que de la ressentir tout entière au dedans, et d’être obligé, par je ne sais quel honneur, de la dissimuler au dehors? Voilà ce que le monde appelle divertissement, mais ce que j’appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions. Et de bonne foi, mes chers auditeurs, pouvez-vous vous persuader que Dieu l’ait ainsi entendu, quand il vous a permis certaines distractions et certains délassements? Lui qui est la raison même, peut-il approuver un jeu qui blesse toute la raison? et lui, qui est la règle par essence, peut-il vous permettre un jeu où tout est déréglé? Il vaut mieux jouer, dites-vous, que de parler du prochain, que de former des intrigues, que d’abandonner son esprit à des idées dangereuses. Beau prétexte, à quoi je réponds qu’il ne faut ni parler du prochain, ni former des intrigues, ni donner entrée dans votre esprit à des idées dangereuses, ni jouer sans mesure et à l’excès, comme vous faites. Quand votre vie serait exempte de tous les autres désordres, ce serait toujours assez de celui-ci pour vous condamner.
(_Sermon sur les Divertissements du monde._)
RICHES ET PAUVRES
Combien de pauvres sont oubliés! combien demeurent sans secours et sans assistance! Oubli d’autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel. Je m’explique: combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté et que l’on ne soulage pas, parce qu’on ne les connaît pas, et qu’on ne veut pas les connaître! Si l’on savait l’extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l’humanité. A la vue de leur misère, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses, et l’on s’en ferait avec raison des crimes. Mais parce qu’on ignore ce qu’ils souffrent, parce qu’on ne veut pas s’en instruire, parce qu’on craint d’en entendre parler, parce qu’on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant; et, quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible.
Combien de véritables pauvres, que l’on rebute comme s’ils ne l’étaient pas, sans qu’on se donne et qu’on veuille se donner la peine de discerner s’ils le sont en effet! Combien de pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu’à nous, et dont on ne veut pas s’approcher pour se mettre en devoir de les écouter! Combien de pauvres abandonnés! Combien de désolés dans les prisons! Combien de languissants dans les hôpitaux! Combien de honteux dans les familles particulières! Parmi ceux qu’on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés! combien sont durement traités, combien manquent de tout, pendant que le riche est dans l’abondance, dans le luxe, dans les délices! S’il n’y avait point de jugement dernier, voilà ce que l’on pourrait appeler le scandale de la Providence, la patience des pauvres outragée par la dureté et par l’insensibilité des riches.
(_Sermon pour le Jugement dernier._)
FLÉCHIER
JULIE D’ANGENNES
Il y a une noblesse d’esprit plus glorieuse que celle du sang, qui inspire des sentiments généreux et une louable émulation, et qui fait descendre, par une heureuse suite d’exemples, les vertus des pères dans les enfants. La sage Julie d’Angennes semblait avoir recueilli cette succession spirituelle; et cette gloire qui donne ordinairement de l’orgueil et de la fierté, ne lui donna que des sentiments modestes et des désirs ardents d’assister ceux qui pouvaient avoir besoin de son secours.
Que si elle sut régler les mouvements de son cœur, elle ne régla pas moins les mouvements de son esprit. Qui ne sait qu’elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues; qu’elle eut de la sagesse en un temps où l’on n’a presque pas encore de la raison; qu’on lui confia les secrets les plus importants dès qu’elle fut en âge de les entendre; que son naturel heureux lui tint lieu d’expérience dès ses plus tendres années, et qu’elle fut capable de donner des conseils en un temps où les autres sont à peine capables d’en recevoir?...
Vous dirai-je qu’elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d’esprit et qu’elle en discernait les traits les plus délicats; que personne ne savait mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu’elle estimait; qu’on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue? Souvenez-vous de ces cabinets que l’on regarde encore avec tant de vénération, où l’esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l’incomparable Artenice, où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu’elle était, elle se fit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l’ornement et l’admiration de leur siècle.
Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l’esprit et de la vivacité d’abuser des grâces qu’elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens et d’exercer un empire tyrannique sur les opinions. L’affectation, la hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments; et l’esprit qui les retiendrait dans les bornes de la modestie, s’il était solide, les porte ou à des singularités bizarres, ou à une vanité ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd’hui l’éloge? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile, plus accommodant? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies? Était-elle éloignée de la cour, on eût dit qu’elle était née pour les provinces. Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu’elle était faite pour la cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité des choses et pour entretenir la charité, et croyait que c’était n’avoir point d’esprit que de ne pas l’employer ou à s’instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain.
(_Oraison funèbre de Mme de Montausier._)
ORAISON FUNÈBRE DE TURENNE
_Fleverunt eum omnis populus Israel planctu magno, et lugebant dies multos, et dixerunt: Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum Israel?_ Tout le peuple le pleura amèrement; et, après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s’écrièrent: «Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël?»