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Part 19

Il n’en sera pas ainsi de notre grand prince: l’heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu’il méditait. Un sage religieux, qu’il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience: il obéit, humble chrétien, à sa décision; et nul n’a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même, de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs, d’en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu’il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Écriture et, dans ce livre divin, la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice: on y soulageait la veuve et l’orphelin; et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu’agréable père de famille, dans les douceurs qu’il goûtait avec ses enfants, il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d’avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans l’erreur, que la France tolérait alors; combien de fois l’a-t-on vu inquiété de leur salut, affligé de leur résistance, consolé par leur conversion? Avec quelle incomparable netteté d’esprit leur faisait-il voir l’antiquité et la vérité de la religion catholique? Ce n’était plus cet ardent vainqueur, qui semblait vouloir tout emporter: c’était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs, et à guérir des esprits malades. Ce sont, messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu’il envoie; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne, que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges, et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu’il passait sa vie dans ces occupations, et qu’il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d’une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon vient à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu’elle n’eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé, lorsqu’il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi? C’est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros. Celui que tant de sièges et tant de batailles n’ont pu emporter, va périr par la tendresse! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de l’accabler; les forces qu’il lui fait trouver, l’épuisent. S’il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade, si, transporté de son zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l’avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas et qu’il l’empêche enfin d’avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette nouvelle manière de s’exposer pour son roi. Quoique la duchesse d’Enghien, princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent; et, après que la jeune princesse est hors de péril, la maladie du roi va bien causer d’autres troubles à notre prince. Puis-je ne m’arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s’exposer à ces cruelles douleurs, où l’univers a connu sa piété, sa constance, et tout l’amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous, lorsque, aux dépens d’une santé qui nous est si chère, il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses, nous le voyions tous les jours non seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour attendrie, avec la même tranquillité qu’il lui fait paraître dans ses jardins enchantés! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d’unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons! Parmi toutes ses douleurs, il s’informait avec soin de l’état du prince de Condé; et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu’il n’avait pas pour la sienne. Il s’affaiblissait, ce grand prince, mais la mort cachait ses approches. Lorsqu’on le crut en meilleur état, et que le duc d’Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était retourné par son ordre auprès du roi, tout change en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir; ou plutôt venez apprendre à n’attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi! attendre à commencer une vie nouvelle, lorsque, entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants! Ah! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu’on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence; et tout à coup: _O mon Dieu_, dit-il, _vous le voulez; votre volonté soit faite: je me jette entre vos bras; donnez-moi la grâce de bien mourir_. Que désirez-vous davantage? Dans cette courte prière vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l’abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu’on l’avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu’il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu’elle se présente au milieu du feu sous l’éclat de la victoire, qu’elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres; et s’il défendait les pleurs, ce n’était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment, il étend ses soins jusqu’aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu’il y allait de sa conscience et de son salut éternel, averti qu’il fallait écrire et ordonner dans les formes: quand je devrais, monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu’il répéta si souvent: qu’il vous connaissait; qu’il n’y avait sans formalités qu’à vous dire ses intentions; et que vous iriez encore au delà, et suppléeriez de vous-même à tout ce qu’il pourrait avoir oublié. Qu’un père vous ait aimé, je ne m’en étonne pas; c’est un sentiment que la nature inspire: mais qu’un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu’au dernier soupir; qu’il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu’il meure tranquillement sur cette assurance, c’est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter; et malgré tout votre mérite, votre altesse n’aura de moi aujourd’hui que cette louange.

Ce que le prince commença ensuite pour s’acquitter des devoirs de la religion mériterait d’être raconté à toute la terre, non à cause qu’il est remarquable, mais à cause, pour ainsi dire, qu’il ne l’est pas, et qu’un prince si exposé à tout l’univers ne donne rien aux spectateurs. N’attendez donc pas, messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu’à faire connaître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d’une âme agitée, qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c’est que de prononcer de ces pompeuses sentences; et dans la mort, comme dans la vie, la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance. Il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer: la meilleure préparation pour celle des derniers temps, c’est de ne les attendre pas. Mais messieurs, prêtez l’oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique qu’il avait tant désiré, voyez comme il s’arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences, dont, hélas on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice. On dirait qu’il eût cessé d’être terrible, comme l’appelaient les saints pères; et que le sang de notre victime n’y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de trembler devant les autels, on y méprise Jésus-Christ présent; et dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d’en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations: à la mort vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu’il avait commises; et trop faible pour expliquer avec force ce qu’il en sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ah! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d’esprit. Avec quelle foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes, en baisant la croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement! C’est ce qui justifie le pécheur; c’est ce qui soutient le juste; c’est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où, dans les efforts que fait l’Église, on entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris, par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste? Il se les fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins: _Voilà_, dit-il, _maintenant mes vrais médecins_: il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche, la confiance toujours dans le cœur. S’il se plaignit, c’était seulement d’avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés: sensible jusqu’à la fin à la tendresse des siens, il ne s’y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d’Enghien? Quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils? D’abord, le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel, il semble, par tant d’efforts, vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les forces lui manquent; il tombe à ses pieds. Le prince, sans s’émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits; puis, appelant la duchesse sa belle-fille, qu’il voyait aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n’eut rien de faible, il leur donne ses derniers ordres, où tout respirait la piété. Il les finit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux, ainsi qu’un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d’autre tout ce qu’on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô prince, son cher neveu, et comme son second fils, ni le glorieux témoignage qu’il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressements, et la lettre qu’il écrivit en mourant, pour vous rétablir dans les bonnes grâces du roi, le plus cher objet de vos vœux, ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d’avoir si belle vie. Je n’oublierai pas non plus les bontés du roi, qui prévinrent les désirs du prince mourant, ni les généreux soins du duc d’Enghien, qui ménagea cette grâce, ni le gré que lui sut le prince d’avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie, d’obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s’épanche, et que sa voix se ranime en louant le roi, le prince de Conti arrive pénétré de reconnaissance et de douleur. Les tendresses se renouvellent: les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur; et le prince conclut, en leur confirmant qu’ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu’autant qu’ils seraient gens de bien, fidèles à Dieu et au roi. C’est la dernière parole qu’il laissa gravée dans leur mémoire; c’est, avec la dernière marque de sa tendresse, l’abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes; le prince seul n’était pas ému, et le trouble n’arrivait pas dans l’asile où il s’était mis. O Dieu! vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disait David, ce ferme rocher où s’appuyait sa constance. Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisait à la cour, et en la présence du roi? Lorsqu’il y fit lire la dernière lettre que lui écrivait ce grand homme, et qu’on y vit, dans les trois temps que marquait le prince, ses services qu’il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance, il n’y eut cœur qui ne s’attendrît à l’entendre parler de lui-même avec tant de modestie; et cette lecture, suivie des larmes du roi, fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais lorsqu’on vint à l’endroit du remerciment, où le prince marquait qu’il mourait content, et trop heureux d’avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement, et, s’il l’osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux qui l’avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n’avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu’en disait ce grand prince avec aussi peu d’exagération que de flatterie. Pendant qu’on lui rendait ce beau témoignage, ce grand homme n’était plus. Tranquille entre les bras de son Dieu, où il s’était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours, jusqu’à ce qu’il cessa enfin de respirer et de vivre. C’est ici qu’il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d’un si grand homme: mais, pour l’amour de la vérité et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu’il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que, si notre cœur n’était pas encore entièrement selon Dieu, il fallait, en s’adressant à Dieu même, obtenir qu’il nous fît un cœur comme il le voulait, et lui dire avec David ces tendres paroles: _O Dieu, créez en moi un cœur pur[223]_: à ces mots le prince s’arrête, comme occupé de quelque grande pensée; puis, appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment: _Je n’ai jamais douté_, dit-il, _des mystères de la religion, quoi qu’on ait dit_. Chrétiens, vous l’en devez croire; et dans l’état où il est, il ne doit plus rien au monde que la vérité. _Mais_, poursuivit-il, _j’en doute moins que jamais. Que ces vérités_, continuait-il avec une douceur ravissante, _se démêlent et s’éclaircissent dans mon esprit! Oui_, dit-il, _nous verrons Dieu comme il est, face à face_. Il répétait en latin avec un goût merveilleux ces grands mots[224]: _Sicuti est, facie ad faciem_, et on ne se lassait point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait-il dans cette âme? quelle nouvelle lumière lui apparaissait? quel soudain rayon perçait la nue, et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres mêmes, si je l’ose dire, et les saintes obscurités de la foi? Que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l’approche d’un si beau jour, et dès la première atteinte d’une si vive lumière, combien promptement disparaissent tous les fantômes du monde! que l’éclat de la plus belle victoire paraît sombre! qu’on en méprise la gloire, et qu’on veut de mal à ces faibles yeux qui s’y sont laissés éblouir!

[223] Ps. L, 12.

[224] 1 Joan. III, 2; 1 Cor. XIII, 12.

Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et seigneurs; et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel; et vous, plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd’hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d’un nuage; venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts: voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus; des figures qui semblent pleurer autour d’un tombeau, et des fragiles images d’une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre néant: et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d’ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides. Quel autre fut plus digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant: Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre: son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà que dans son silence son nom même nous anime; et ensemble il nous avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n’arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d’eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu, et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu’il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu’il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des larmes avec des prières; et admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d’un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d’exemple! Pour moi, s’il m’est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire: votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C’est là que je vous verrai plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroi; et ravi d’un si beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple: _La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c’est notre foi[225]._ Jouissez, prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l’immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte: heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe, et d’une ardeur qui s’éteint!

[225] Joan. V, 4.

APPENDICE

Nous donnons ci-après quelques extraits des sermonnaires, qui, après Bossuet, ont mérité d’être mis au nombre de nos meilleurs prédicateurs.

BOURDALOUE.--Louis Bourdaloue, de la Société de Jésus, né à Bourges, en 1632, mort en 1704, débuta dans les chaires de Paris en 1669 et succéda à Bossuet, comme prédicateur de la cour en 1670. Le succès de sa puissante dialectique, si nous en croyons les témoignages contemporains, éclipsa un instant la gloire de Bossuet. «La Bourdaloue, écrivait Madame de Sévigné, frappe comme un sourd, disant des vérités à bride abattue. Sauve qui peut, il va toujours droit son chemin.» Outre ses quatre-vingt-cinq _Sermons_, il composa plusieurs _Panégyriques_ et deux _Oraisons funèbres_ dont celle du prince de Condé. Bourdaloue est, incontestablement, notre deuxième orateur sacré.

FLÉCHIER.--Esprit Fléchier, né à Pernes (Comtat d’Avignon) en 1632, évêque de Nîmes, mort en 1710, passa, de son vivant, pour un maître de l’oraison funèbre. Les plus célèbres, celles de Madame de Montausier (1672) et de Turenne (1676), sont de bons morceaux de rhétorique.

MASSILLON.--Jean-Baptiste Massillon, de l’Oratoire, né à Hyères en 1663, mort en 1742, prêcha à la cour avec le plus grand succès. Il prononça l’Oraison funèbre de Louis XIV. Son _Petit Carême_ (dix _sermons_) demeure célèbre.

LACORDAIRE, Henri-Dominique (1802-1861).

BOURDALOUE

LE VRAI REPENTIR

«Supprimez toutes les paroles inutiles et convertissez-vous solidement.» Ainsi parlaient les prophètes, exhortant à la pénitence le peuple de Dieu; et c’est, pécheur à qui je parle, le ministère dont je m’acquitte aujourd’hui... Entrons dans le détail: il n’y aura rien qui ne convienne à la chaire.