Part 13
Et certainement, messieurs, je puis dire avec confiance, que l’amour de la justice était comme né avec ce grave magistrat, et qu’il croissait avec lui dès son enfance. C’est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie se fit un rempart contre les louanges qu’on donnait à son intégrité; et l’amour qu’il avait pour la justice ne lui parut pas mériter le nom de vertu, parce qu’il le portait, disait-il, en quelque manière dans le sang. Mais Dieu, qui l’avait prédestiné à être un exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d’un si grand royaume, lui avait fait regarder le devoir de juge, où il était appelé, comme le moyen particulier qu’il lui donnait pour accomplir l’œuvre de son salut. C’était la sainte pensée qu’il avait toujours dans le cœur; c’était la belle parole qu’il avait toujours à la bouche; et par là il faisait assez connaître combien il avait pris le goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul en a mis l’exercice, non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré, plus attaché à ces lois qu’à celles de Dieu; mais à se sanctifier dans son état, et _chacun dans les emplois de sa vocation[162]_. Mais si, selon la doctrine de ce grand apôtre, on trouve la sainteté dans les emplois les plus bas, et qu’un esclave s’élève à la perfection dans le service d’un maître mortel, pourvu qu’il y sache regarder l’ordre de Dieu; à quelle perfection l’âme chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l’auguste et saint ministère de la justice, puisque, selon l’Écriture[163] _l’on y exerce le jugement, non des hommes, mais du Seigneur même_? Ouvrez les yeux, chrétiens: contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles: vous y verrez avec David[164] _les dieux de la terre, qui meurent à la vérité comme des hommes_, mais qui cependant doivent juger comme des dieux, sans crainte, sans passion, sans intérêt; _le Dieu des dieux_ à leur tête, comme le chante ce grand roi, d’un ton si sublime, dans ce divin psaume: _Dieu assiste[165]_, dit-il, _à l’assemblée des dieux, et au milieu il juge les dieux._ O juges, quelle majesté de vos séances! quel président de vos assemblées! mais aussi quel censeur de vos jugements! Sous ces yeux redoutables, notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre; d’autant plus pur et d’autant plus ferme dans l’administration de la justice, que, sans porter ses regards sur les hautes places, dont tout le monde le jugeait digne, il mettait son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. Non, non, ne le croyez pas, que la justice habite jamais dans les âmes où l’ambition domine. Toute âme inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L’ambition a fait trouver ces dangereux expédients, où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons pas des corruptions qu’on a honte d’avoir à se reprocher. Parlons de la lâcheté ou de la licence d’une justice arbitraire, qui, sans règle et sans maxime, se tourne au gré de l’ami puissant. Parlons de la complaisance qui ne veut jamais ni trouver le fil, ni arrêter le progrès d’une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice, comme autrefois aux démons, des oracles ambigus et captieux? Que dirai-je des difficultés qu’on suscite dans l’exécution, lorsqu’on n’a pu refuser la justice à un droit trop clair? _La loi est déchirée_, comme disait le prophète[166], _et le jugement n’arrive jamais à sa perfection_. Lorsque le juge veut s’agrandir, et qu’il change en une souplesse de cœur le rigide et inexorable ministère de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses jugements qu’une justice imparfaite, semblable, je ne craindrai pas de le dire, à la justice de Pilate: justice qui fait semblant d’être vigoureuse, à cause qu’elle résiste aux tentations médiocres, et peut-être aux clameurs d’un peuple irrité; mais qui tombe et disparaît tout à coup, lorsqu’on allègue, sans ordre même et mal à propos, le nom de César. Que dis-je, le nom de César? Ces âmes prostituées à l’ambition ne se mettent pas à si haut prix: tout ce qui parle, tout ce qui approche, ou les gagne, ou les intimide, et la justice se retire d’avec elles. Que si elle s’est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier, c’est que, libre des empressements de l’ambition, il se voit élevé aux plus grandes places, non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d’un vent favorable; ou plutôt comme l’événement l’a justifié, par un choix particulier de la divine Providence. Le cardinal de Richelieu était mort, peu regretté de son maître, qui craignit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux; ainsi, de tous les ministres, le cardinal Mazarin, plus nécessaire et plus important, fut le seul dont le crédit se soutint; et le secrétaire d’État, chargé des ordres de la guerre, ou rebuté d’un traitement qui ne répondait pas à son attente, ou déçu par la douceur apparente du repos qu’il crut trouver dans la solitude, ou flatté d’une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé par la nécessité de ses services, ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes, dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes, se résolut tout à coup à quitter cette grande charge. Le temps était arrivé que notre sage ministre devait être montré à son prince et à sa patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu’il y pensât. Le cardinal Mazarin, plus heureux, comme vous verrez, de l’avoir trouvé, qu’il ne le conçut alors, rappela au roi ses agréables services; et le rapide moment d’une conjoncture imprévue, loin de donner lieu aux sollicitations, n’en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au ciel son âme juste et pieuse; et il parut que notre ministre était réservé au roi son fils. Tel était l’ordre de la Providence, et je vois ici quelque chose de ce qu’on lit dans Isaïe. La sentence partit d’en haut, et il fut dit à Sobna, chargé du ministère principal[167]: _Je t’ôterai de ton poste, et je te déposerai de ton ministère. En ce temps j’appellerai mon serviteur Éliakim... et je le revêtirai de ta puissance._ Mais un plus grand honneur lui est destiné: le temps viendra que, par l’administration de la justice, _il sera le père des habitants de Jérusalem et de la maison de Juda. La clef de la maison de David_, c’est-à-dire de la maison régnante, _sera attachée à ses épaules: il ouvrira, et personne ne pourra fermer; il fermera, et personne ne pourra ouvrir_: il aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.
[162] 1 Cor. VII, 20.
[163] 2 Paral. XIX, 6.
[164] Ps. LXXXI, 6, 7.
[165] Ps. LXXXI, 1.
[166] Habac. I, 4
[167] Isa. XXII, 19 _et suiv._
Parmi ces glorieux emplois, notre ministre a fait voir à toute la France, que sa modération, durant quarante ans, était le fruit d’une sagesse consommée. Dans les fortunes médiocres, l’ambition encore tremblante se tient si cachée, qu’à peine se connaît-elle elle-même. Lorsqu’on se voit tout à coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur, qu’on mérite d’autant plus de si grands honneurs, qu’ils sont venus à nous comme d’eux-mêmes, on ne se possède plus; et si vous me permettez de vous dire une pensée de saint Chrysostome, c’est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s’y laissa pas emporter. Quel autre parut d’abord plus capable des grandes affaires? Qui connaissait mieux les hommes et les temps? Qui prévoyait de plus loin, et qui donnait des moyens plus sûrs, pour éviter les inconvénients dont les grandes entreprises sont environnées? Mais dans une si haute capacité et dans une si belle réputation, qui jamais a remarqué ou sur son visage un air dédaigneux, ou la moindre vanité dans ses paroles? Toujours libre dans la conversation, toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours, il prenait sur les esprits un ascendant, que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison et dans sa conduite, avec des mœurs sans reproche, tout également éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S’il sut soutenir le poids des affaires, il sut aussi les quitter, et reprendre son premier repos. Poussé par la cabale, Châville le vit tranquille durant plusieurs mois au milieu de l’agitation de toute la France. La cour le rappelle en vain: il persiste dans sa paisible retraite, tant que l’état des affaires le put souffrir, encore qu’il n’ignorât pas ce qu’on machinait contre lui durant son absence; et il ne parut pas moins grand en demeurant sans action, qu’il l’avait paru en se soutenant au milieu des mouvements les plus hasardeux. Mais dans le plus grand calme de l’État, aussitôt qu’il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils qu’il n’eût jamais donné au roi, s’il ne l’eût senti capable de le bien servir; après qu’il eut reconnu que le nouveau secrétaire d’État savait, avec une ferme et continuelle action, suivre les desseins et exécuter les ordres d’un maître si entendu dans l’art de la guerre: ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité, ni les soins infinis de l’exécution n’étaient au-dessus de sa vigilance; tout était prêt aux lieux destinés; l’ennemi également menacé dans toutes ses places; les troupes, aussi vigoureuses que disciplinées, n’attendaient que les derniers ordres du grand capitaine, et l’ardeur que ses yeux inspirent; tout tombe sous ses coups et il se voit l’arbitre du monde; alors le zélé ministre, dans une entière vigueur d’esprit et de corps, crut qu’il pouvait se permettre une vie plus douce. L’épreuve en est hasardeuse pour un homme d’État; et la retraite presque toujours a trompé ceux qu’elle flattait de l’espérance du repos. Celui-ci fut d’un caractère plus ferme. Les conseils où il assistait lui laissaient presque tout son temps; et après cette grande foule d’hommes et d’affaires qui l’environnait, il s’était lui-même réduit à une espèce d’oisiveté et de solitude: mais il la sut soutenir. Les heures qu’il avait libres furent remplies de bonnes lectures, et ce qui passe toutes les lectures, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine, et sur les vains travaux des politiques, dont il avait tant d’expérience. L’éternité se présentait à ses yeux, comme le digne objet du cœur de l’homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux commerce avec ses amis, aussi modestes que lui, car il savait les choisir de ce caractère, et il leur apprenait à le conserver dans les emplois les plus importants et de la plus haute confiance; il goûtait un véritable repos dans la maison de ses pères, qu’il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de l’ancienne simplicité, jouissant en fidèle sujet des prospérités de l’État, et de la gloire de son maître. La charge de chancelier vaqua, et toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice. Mais, comme dit le Sage[168], _autant que le ciel s’élève, et que la terre s’incline au-dessous de lui, autant le cœur des rois est impénétrable_. Enfin le moment du prince n’était pas encore arrivé; et le tranquille ministre, qui connaissait les dangereuses jalousies des cours, et les sages tempéraments des conseils des rois, sut encore lever les yeux vers la divine Providence, dont les décrets éternels règlent tous ces mouvements. Lorsqu’après de longues années il se vit élevé à cette grande charge, encore qu’elle reçût un nouvel éclat en sa personne, où elle était jointe à la confiance du prince; sans s’en laisser éblouir, le modeste ministre disait seulement que le roi, pour couronner plutôt la longueur que l’utilité de ses services, voulait donner un titre à son tombeau, et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle, qui n’avait point vu de chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant de modération et de douceur, que de dignité et de force; pendant qu’il ne cessait de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu d’une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort: exercé par tant de combats, il en sortait toujours plus fort, et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la même vivacité on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son âge, et sur le désordre extrême que causerait dans l’État une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu’il avait vu arriver à tant de sages vieillards, qui semblaient n’être plus rien que leur ombre propre, le rendait continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur, que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l’âge était de se cacher à ses propres yeux; de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans l’abîme, sans avoir pu remarquer le fatal moment d’un insensible déclin: et il conjurait ses enfants par toute la tendresse qu’il avait pour eux, et par toute leur reconnaissance, qui faisait sa consolation dans ce court reste de cette vie, de l’avertir de bonne heure, quand ils verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s’affaiblir, afin que par un reste de force il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçait l’infirmité de son âge. Et lors même qu’il sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence, si le corps abattu n’y répondait pas; car c’était la résolution qu’il avait prise dans sa dernière maladie: et plutôt que de voir languir les affaires avec lui, si ses forces ne lui revenaient, il se condamnait, en rendant les sceaux, à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il n’avait perdu le goût; au hasard de s’ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu’il aurait quittée: tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines!
[168] Prov. XXV, 3.
* * * * *