Part 8
Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations et parmi les illusions des grandeurs du monde, vous l’apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l’Apocalypse: _Celui qui sera victorieux, je le ferai comme une colonne dans le temple de mon Dieu[73]._ Il en sera l’ornement, il en sera le soutien par son exemple: il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine: _Il ne sortira jamais du temple[74]._ Immobile comme une colonne, il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur, et n’en sera jamais séparé par aucun crime. _Je le ferai_, dit Jésus-Christ: et c’est l’ouvrage de ma grâce. Mais comment affermira-t-il cette colonne? Écoutez, voici le mystère: et _j’écrirai dessus_, poursuit le Sauveur. J’élèverai la colonne mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé! qu’écrirez-vous, ô Seigneur? Trois noms seulement, afin que l’inscription soit aussi courte que magnifique. _J’y écrirai_, dit-il, _le nom de mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem, et mon nouveau nom_. Ces noms, comme la suite le fera paraître, signifient une foi vive dans l’intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l’Église, et la fréquentation des saints sacrements: trois moyens de conserver l’innocence, et l’abrégé de la vie de notre sainte princesse. C’est ce que vous verrez écrit sur la colonne, et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d’abord: _J’y écrirai_, dit-il, _le nom de mon Dieu_, en lui inspirant une foi vive. C’est, messieurs, par une telle foi, que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons: car d’où viennent nos inconstances, si ce n’est de notre foi chancelante? Parce que ce fondement est mal affermi, nous craignons de bâtir dessus, et nous marchons d’un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l’esprit vacillant; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne: _La foi_, dit-il, _est une substance[75]_, un solide fondement, un ferme soutien. Mais de quoi? de ce qui se voit dans le monde? Comment donner une consistance, ou, pour parler avec saint Paul, _une substance_ et un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un soutien, mais _des choses qu’on doit espérer_. Et quoi encore? Argumentum non apparentium: c’est _une pleine conviction de ce qui ne paraît pas_. La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l’avez pas, direz-vous: j’en sais la cause; c’est que vous craignez de l’avoir, au lieu de la demander à Dieu qui la donne. C’est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs, et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l’Apôtre, si ce n’est, comme il dit ailleurs[76], une soumission de _l’intelligence entièrement captivée_ sous l’autorité d’un Dieu qui parle? Considérez la pieuse reine devant les autels; voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu: ce n’est pas par sa suite qu’on la connaît, c’est par son attention, et par cette respectueuse immobilité, qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche. Ah! la foi du centurion, admirée par le Sauveur même, ne fut pas plus vive, et il ne dit pas plus humblement: _Je ne suis pas digne[77]._ Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente, comme elle se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tête auguste devant laquelle s’incline l’univers. La terre, son origine et sa sépulture, n’est pas encore assez basse pour la recevoir: elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive dans le fond du cœur ce que disait Isaïe: _Cherchez des antres profonds, cachez-vous dans les ouvertures de la terre devant la face du Seigneur, et devant la gloire d’une si haute majesté[78]._
[73] Apoc. III, 12.
[74] Apoc. III, 12.
[75] Heb. XI, 1.
[76] 2 Cor. X, 5.
[77] Matt. VIII, 8, 10.
[78] Isa. II, 10.
Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. O spectacle merveilleux, et qui ravit en admiration le ciel et la terre! Vous allez voir une reine, qui, à l’exemple de David, attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l’orgueil qu’elle inspire: vous verrez dans les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine, et vous en reconnaîtrez tous les sentiments[79]. _O Seigneur, mon cœur ne s’est point haussé!_ voilà l’orgueil attaqué dans sa source. _Mes regards ne se sont pas élevés_: en voilà l’ostentation et le faste réprimés. Ah! Seigneur, je n’ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants, et qui faisait dire à l’âme arrogante[80]: _Il n’y a que moi sur la terre._ Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ou le moindre sentiment d’orgueil, ou le moindre air de mépris? David poursuit: _Je ne marche point dans de vastes pensées, ni dans des merveilles qui me passent._ Il combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. _L’orgueil[81]_, qui _monte toujours_, après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus solide, ou plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins jusqu’à l’extravagance, et donne témérairement dans des projets insensés, comme faisait ce roi superbe (digne figure de l’ange rebelle)[82], lorsqu’_il disait en son cœur: Je m’élèverai au-dessus des nues, je poserai mon trône sur les astres, et je serai semblable au Très-Haut_. Je ne me perds point, dit David, dans de tels excès; et voilà l’orgueil méprisé dans ses égarements. Mais après l’avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait vouloir s’élever, David l’atterre tout à fait par ces paroles: _Si_, dit-il, _je n’ai pas eu d’humbles sentiments, et que j’aie exalté mon âme_: ou, comme traduit saint Jérôme: _Si je n’ai pas fait taire mon âme_: si je n’ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées, qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi ce beau psaume: _Mon âme a été_, dit-il, _comme un enfant sevré_. Je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine, peu capables de me soutenir, pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi l’âme supérieure domine de tous côtés cette impérieuse grandeur, et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat. Non, mes frères, les Philistins défaits, et les ours mêmes déchirés de ses mains, ne sont rien en comparaison de sa grandeur qu’il a domptée. Mais la sainte princesse que nous célébrons, l’a égalé dans la gloire d’un si beau triomphe.
[79] Ps. CXXXI, 1.
[80] Isa. XLVII, 8.
[81] Ps. LXXIII, 24.
[82] Isa. XIV, 13, 14.
Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur. Les rois, non plus que le soleil, n’ont pas reçu en vain l’éclat qui les environne: il est nécessaire au genre humain; et ils doivent, pour le repos autant que pour la décoration de l’univers, soutenir une majesté, qui n’est qu’un rayon de celle de Dieu. Il était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle. Elle était née dans une cour, où la majesté se plaît à paraître avec tout son appareil, et d’un père qui sut conserver, avec une grâce comme avec une jalousie particulière, ce qu’on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimait mieux tempérer la majesté, et l’anéantir devant Dieu, que de la faire éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels, pour y goûter avec David un humble repos, et s’enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, elle trouvait le Carmel d’Élie, le désert de Jean, et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
J’ai appris de saint Augustin, que _l’âme attentive se fait elle-même une solitude[83]_. Mais, mes frères, ne nous flattons pas: il faut savoir se donner des heures d’une solitude effective, si l’on veut conserver les forces de l’âme. C’est ici qu’il faut admirer l’inviolable fidélité que la reine gardait à Dieu. Ni les divertissements, ni les fatigues des voyages, ni aucune occupation, ne lui faisait perdre ces heures particulières qu’elle destinait à la méditation et à la prière. Aurait-elle été si persévérante dans cet exercice, si elle n’y eût goûté la _manne cachée que nul ne connaît que celui qui en ressent les saintes douceurs[84]_? C’est la qu’elle disait avec David: _O Seigneur, votre servante a trouvé son cœur pour vous faire cette prière[85]._ Où allez-vous, cœurs égarés? Quoi! même pendant la prière vous laissez errer votre imagination vagabonde; vos ambitieuses pensées vous reviennent devant Dieu; elles font même le sujet de votre prière! Par l’effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions, vous en venez encore parler à Dieu, pour faire servir le ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière devait éteindre, s’y échauffe: feu bien différent de celui que David _sentait allumer dans sa méditation[86]_. Ah! plutôt puissiez-vous dire avec ce grand roi, et avec la pieuse reine que nous honorons: _O Seigneur, votre serviteur a trouvé son cœur._ J’ai rappelé ce fugitif, et le voilà tout entier devant votre face.
[83] De divers. Quæstion. ad Simplic., lib. II, 4.
[84] Apoc. II, 17.
[85] 2 Reg. VIII, 27.
[86] Ps. XXXVIII, 4.
Ange saint, qui présidiez à l’oraison de cette sainte princesse, et qui portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire brûler sur l’autel[87] que saint Jean a vu dans le ciel, racontez-nous les ardeurs de ce cœur blessé de l’amour divin: faites-nous paraître ces torrents de larmes, que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc! les âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence? Oui sans doute, puisqu’il est écrit que rien n’est pur sur la terre[88], et que _celui qui dit qu’il ne pèche pas se trompe lui-même[89]_. Mais c’est des péchés légers; légers par comparaison, je le confesse: légers en eux-mêmes; la reine n’en connaît aucun de cette nature. C’est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre ombre se remarque sur ces vêtements qui n’ont pas encore été salis, et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants. Chrétien, tu sais trop la distinction des péchés véniels d’avec les mortels. Quoi! le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres? Sais-tu que ces péchés qui semblent légers, deviennent accablants par leur multitude, à cause des funestes dispositions qu’ils mettent dans les consciences? C’est ce qu’enseignent d’un commun accord tous les saints docteurs après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seraient véniels par leur objet, peuvent devenir mortels par l’excès de l’attachement? Les plaisirs innocents, le deviennent bien, selon la doctrine des saints; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu’il faut pour leur inspirer ce poison mortel? Et n’est-ce pas une des raisons qui fait que David s’écrie: _Qui peut connaître ses péchés?[90]_ Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme téméraire, qui prononces si hardiment: «Ce péché que je commets sans crainte, est véniel!» L’âme vraiment pure n’est pas si savante. La reine sait en général qu’il y a des péchés véniels, car la foi l’enseigne; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient. Deux choses vont vous faire voir l’éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels. Elle a dit souvent dans cette bienheureuse simplicité, qui lui était commune avec tous les saints, qu’elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu’il fût. Elle ne disait donc pas, «Il est véniel»: elle disait, «Il est péché», et son cœur innocent se soulevait. Mais comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas, «il est léger»: encore une fois, «Il est péché», disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s’il arrivait quelque malheur à sa personne, à sa famille, à l’État, elle s’en accusait seule. Mais quels malheurs, direz-vous, dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre? Ou qu’un royaume est un remède universel à tous les maux, un baume qui les adoucit, un charme qui les enchante? Au lieu que par un conseil de la Providence divine, qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contre-poids, cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l’homme, touche moins quand on y est né, ou se confond elle-même dans son abondance; et qu’il se forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d’autant plus rude qu’on est moins préparé à le soutenir.
[87] Apoc. VIII, 3.
[88] Job XV, 15.
[89] 1 Joan. I, 8.
[90] Ps. XVIII, 13.
Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles, parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le Père céleste se plaît à les regarder dans le secret; et comme il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes, qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles? Non, messieurs: elle était toujours tremblante, parce qu’elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs: vous parlerai-je de ses pertes, et de la mort de ses chers enfants? Ils lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince, que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains. Pardonnez-moi ces expressions. Il me semble que je vois encore tomber cette fleur. Alors, triste messager d’un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d’un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l’autre des plaintes les plus lamentables; et sous des formes différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés la foi également victorieuse; je vis le sacrifice agréable de l’âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d’un commun accord leur propre cœur.
Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel irrité, lorsqu’il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même, notre plus chère espérance? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi, si je renouvelle vos frayeurs. Il faut bien, et je le puis dire, que je me fasse à moi-même cette violence, puisque je ne puis montrer qu’à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au milieu des alarmes d’une mère, la foi d’une chrétienne. Nous vîmes un Abraham prêt à immoler Isaac, et quelques traits de Marie quand elle offrit son Jésus. Ne craignons point de le dire, puisqu’un Dieu ne s’est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états. La reine pleine de foi ne se propose pas un moindre modèle que Marie. Dieu lui rend aussi son fils unique, qu’elle lui offre d’un cœur déchiré, mais soumis, et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien.
On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attribue tout à la prière. Dieu, qui l’inspire, ne lui peut rien refuser. _Un roi_, dit David, _ne se sauve pas par ses armées, et le puissant ne se sauve pas par sa valeur[91]_. Ce n’est pas aussi aux sages conseils qu’il faut attribuer les heureux succès. _Il s’élève_, dit le Sage[92], _plusieurs pensées dans le cœur de l’homme_: reconnaissez l’agitation et les pensées incertaines des conseils humains: _mais_, poursuit-il, _la volonté du Seigneur demeure ferme_; et pendant que les hommes délibèrent, il ne s’exécute que ce qu’il résout. _Le Terrible[93]_, le Tout-Puissant, _qui ôte_, quand il lui plaît, _l’esprit des princes_, le leur laisse aussi quand il veut, pour les confondre davantage, et les _prendre dans leurs propres finesses[94]_. Car _il n’y a point de prudence, il n’y a point de sagesse, il n’y a point de conseil contre le Seigneur[95]_. Les Machabées étaient vaillants; et néanmoins, il est écrit qu’_ils combattaient par leurs prières[96]_ plus que par leurs armes: assurés par l’exemple de Moïse, que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis, et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine, et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes.
[91] Ps. XXXII, 16.
[92] Prov. XIX, 21.
[93] Ps. LXXV, 12, 13.
[94] Job V, 13; 1 Cor. III, 19.
[95] Prov. XXI, 30.
[96] 2 Mach. XV, 27.
Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c’est-à-dire les vertus? Elles sont le fruit naturel d’une âme unie à Dieu par l’oraison. L’oraison, qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer, non seulement comme nécessaires, mais encore comme reçues[97] _du Père des lumières, d’où descend sur nous tout don parfait_: et c’est là le comble de la perfection, parce que c’est le fondement de l’humilité. C’est ainsi que Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d’une cour alors assez turbulente, la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. La reine, sa belle-mère, malgré ce nom odieux, trouva en elle non seulement un respect, mais encore une tendresse, que ni le temps ni l’éloignement n’ont pu altérer. Aussi pleure-t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect, quelle soumission n’a-t-elle pas eue pour le roi! toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée aux intérêts de son État, infatigable dans les voyages, et heureuse pourvu qu’elle fût en sa compagnie: femme enfin où saint Paul aurait vu l’Église occupée de Jésus-Christ[98], et unie à ses volontés par une éternelle complaisance. Si nous osions demander au grand prince, qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs, quelle mère il a perdue, il nous répondrait par ses sanglots; et je vous dirai en son nom ce que j’ai vu avec joie, ce que je répète avec admiration, que les tendresses inexplicables de Marie-Thérèse tendaient toutes à lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un attachement inviolable pour le roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux, une immuable persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques, et ferai-je retentir encore devant ces autels les cris de sa maison désolée? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu’on lui dît que ses trésors étaient épuisés; vous premièrement, pauvres volontaires, victimes de Jésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n’était pas digne; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez, pauvres inconnus, pauvres honteux, malades, impotents, estropiés, _restes d’hommes_, pour parler avec saint Grégoire de Nazianze[99]: car la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de Jésus-Christ; vous donc qu’elle assistait avec tant de joie, qu’elle servait avec tant de foi, heureuse de se dépouiller d’une majesté empruntée, et d’adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ, quel admirable panégyrique prononceriez-vous par vos gémissements à la gloire de cette princesse, s’il m’était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée! Recevez, père Abraham, dans votre sein cette héritière de votre foi, comme vous, servante des pauvres, et digne de trouver en eux, non plus des anges, mais Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage? Écoutez tout en un mot: fille, femme, mère, maîtresse, reine telle que nos vœux l’auraient pu faire, plus que tout cela, chrétienne, elle accomplit tous ses devoirs sans présomption, et fut humble non seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus.
[97] Jac. I, 17.
[98] Eph. V, 24.
[99] Orat. XVI, p. 244 c.
J’expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l’Apocalypse, et dans le cœur de la reine. Par le _nom de la sainte cité de Dieu, la nouvelle Jérusalem[100]_, vous voyez bien, messieurs, qu’il faut entendre le nom de l’Église catholique, cité sainte dont toutes _les pierres sont vivantes[101]_, dont Jésus-Christ est le fondement, _qui descend du ciel_ avec lui, parce qu’elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie; cité qui se répand par toute la terre, et s’élève jusqu’aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l’Église, toute la foi de la reine se réveillait. Mais une vraie fille de l’Église, non contente d’en embrasser la sainte doctrine, en aime les observances, où elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété.
[100] Apoc. III, 12.
[101] 1 Pet. II, 4, 5.