Part 21
Je ne puis, Messieurs, vous donner d’abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir qu’en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l’Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Macchabée. Cet homme, qui portait la gloire de sa nation jusqu’aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp du bouclier et forçait celui des ennemis avec l’épée, qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle; cet homme, qui défendait les villes de Juda, qui domptait l’orgueil des enfants d’Ammon et d’Esaü, qui revenait chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères: cet homme, que Dieu avait mis autour d’Israël comme un mur d’airain, où se brisèrent tant de fois les forces de l’Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d’autre récompense des services qu’il rendait à sa patrie que l’honneur de l’avoir servie; ce vaillant homme, poussant enfin avec un courage invincible les ennemis qu’il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d’une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s’écrièrent: «Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël?» A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s’ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles: «Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël?»
Chrétiens, qu’une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez senti il y a cinq mois? Ne vous reconnaissez-vous pas dans l’affliction que j’ai décrite? et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l’Écriture celui dont je viens vous parler? La vertu et le malheur de l’un et l’autre sont semblables; et il ne manque aujourd’hui à ce dernier qu’un éloge digne de lui. Oh! si l’esprit divin, l’esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui présentent la vertu et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et glorieuses!
Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornements d’une grave et solide éloquence, que la vie et la mort de très haut et très puissant prince Henri de la Tour-d’Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal général des camps et armées du roi, colonel général de la cavalerie légère? Où brillent avec plus d’éclat les effets glorieux de la vertu militaire: conduites d’armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campements bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis vaincus par la force, dissipés par l’adresse, lassés et consommés par une sage et noble patience? Où peut-on trouver tant et de si puissants exemples, que dans les actions d’un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de Ia patrie; grand dans l’adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété? Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes et plus touchants qu’une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires, et rompu les plus douces espérances de la paix.
MASSILLON
L’HYPOCRISIE
Le monde est un grand théâtre, où chacun presque joue un personnage emprunté. Comme nous sommes pleins de passions, et que toutes les passions ont toujours quelque chose de bas et de méprisable, toute notre attention est d’en cacher la bassesse, et de nous donner pour ce que nous ne sommes pas; l’iniquité est toujours trompeuse et dissimulée. Ainsi toute notre vie n’avait été qu’une suite de déguisements et d’artifices; vos amis, même les plus sincères et les plus familiers, ne vous connaissaient qu’à demi; vous échappiez à tout le monde, vous changiez de caractère, de sentiment, d’inclination, selon les conjonctures et le caractère de ceux à qui vous vouliez plaire: par là vous vous étiez fait une réputation d’habileté et de sagesse; et on n’y verra qu’une âme vile, sans droiture, sans vérité, et dont la plus grande vertu avait été de cacher son indignité et sa bassesse.
Vous passiez pour ami fidèle, sincère, généreux; on verra que vous étiez lâche, perfide, intéressé, sans foi, sans honneur, sans probité, sans conscience, sans caractère. Vous vous étiez donné pour une âme forte et au-dessus des faiblesses vulgaires; et vous allez exposer les bassesses les plus humiliantes, et des endroits dont l’âme la plus vile mourrait de honte. On vous regardait dans le monde comme un homme intègre et d’une probité à l’épreuve dans l’administration de votre charge; cette réputation vous avait peut-être attiré de nouveaux honneurs et la confiance publique; vous abusiez cependant de la crédulité des hommes: ces dehors pompeux d’équité cachaient une âme inique et rampante. Vous paraissiez orné de sainteté et de justice; vous vous étiez toujours revêtu de la ressemblance des justes; on vous croyait l’ami de Dieu et l’observateur fidèle de sa loi; et cependant votre cœur n’était pas droit devant le Seigneur; vous couvriez sous le voile de la religion une conscience souillée et des mystères d’ignominie; vous marchiez sur les choses saintes pour arriver plus sûrement à vos fins. Ah! vous allez donc en ce jour de révélation détromper tout l’univers; ceux qui vous avaient vu sur la terre, surpris de votre nouvelle destinée, chercheront l’homme de bien dans le réprouvé. L’espérance de l’hypocrite sera alors confondue; vous aviez joui injustement de l’estime des hommes; vous serez connu, et Dieu sera vengé.
(_Avent._)
AVERTISSEMENT AUX RICHES
Le Seigneur n’exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages, quoiqu’ils lui appartiennent tout entiers, et qu’il ait le droit de vous en dépouiller; il vous laisse tranquilles possesseurs de ces terres, de ces palais, qui vous distinguent dans votre peuple, et dont la piété de vos ancêtres enrichissait autrefois nos temples; il ne vous ordonne pas, comme à ce jeune homme de l’Évangile, de renoncer à tout, de distribuer tout votre bien aux pauvres, et de le suivre: il ne vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers fidèles, de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs; il ne vous frappe pas d’anathème, comme il frappa Ananie et Saphire, pour avoir osé seulement retenir une portion d’un bien qu’ils avaient reçu de leurs pères, vous qui ne devez peut-être qu’aux malheurs publics et à des gains odieux ou suspects l’accroissement de votre fortune; il consent que vous appeliez les terres de vos noms, comme dit le prophète, et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres; il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu’il laisse dans l’indigence; il veut que, tandis que vous portez sur l’indécence et le faste de vos parures la nourriture d’un peuple entier de malheureux, vous ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui n’ont pas où reposer leur tête; il veut que de ces tables voluptueuses, où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité et aux profusions d’une délicatesse insensée, vous laissiez tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et de la misère; il veut que, tandis qu’on verra sur les murs de vos palais des peintures d’un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de notre Dieu; il veut enfin que, pendant que vous n’épargnerez rien pour satisfaire la fureur d’un jeu outré et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas supputer votre dépense, mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité de votre fortune et l’embarras de vos affaires, quand il s’agira de consoler l’affliction d’un chrétien. Il le veut, et n’a-t-il pas raison de le vouloir? Quoi! vous seriez riches pour le mal, et pauvres pour le bien! Vos revenus suffiraient pour vous perdre, et ils ne suffiraient pas pour vous sauver et pour acheter le ciel! Et parce que vous outrez l’amour de vous-mêmes, il vous serait permis d’être barbares envers vos frères!
Et certes, dites-moi: tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités, que des hommes créés à l’image de Dieu et rachetés de tout son sang broutent l’herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n’a pas faite pour l’homme et qui devient pour eux une nourriture de mort, auriez-vous la force d’y être le seul heureux? Tandis que la face de tout un royaume est changée, et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de sérénité, d’opulence? Et où serait l’humanité, la raison, la religion? Dans une république païenne, on vous regarderait comme un mauvais citoyen; dans une société de sages et de mondains, comme une âme vile, sordide, sans noblesse, sans générosité, sans élévation; et dans l’Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulez-vous qu’on vous regarde? Eh! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez, de la foi dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous vous approchez, de l’entrée même de nos temples où vous venez, puisque ce sont là les symboles sacrés de l’union qui doit être parmi les fidèles.
(_Sermon de l’Aumône._)
AUX GRANDS DU MONDE
Mes frères, ce n’est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissants. Dieu, dès le commencement des siècles, vous avait destinés à cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l’éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviez-vous fait, pour être ainsi préférés au reste des hommes, et à tant d’infortunés surtout qui ne se nourrissent que d’un pain de larmes et d’amertume? Ne sont-ils pas, comme vous, l’ouvrage de ses mains et rachetés du même prix? N’êtes-vous pas sortis de la même boue? N’êtes-vous pas peut-être chargés de plus de crimes? Le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux; mais en avez-vous reçu une âme d’une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes les plus vulgaires? Qu’avez-vous au-dessus d’eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au travail, à la peine, à la misère et à l’affliction; et il ne réserve pour vous que la joie, le repos, l’éclat et l’opulence: ils naissent pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour fournir de leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions; pour traîner, si j’ose parler ainsi, comme de vils animaux, le char de votre grandeur et de votre indolence. Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l’objet de vos réflexions, loin de l’être de votre reconnaissance? Vous vous êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu’ils vous étaient dus parce que vous en aviez toujours joui. Hélas! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs; ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu’ils vous doivent; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours: mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles!
Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous. Mais hélas! cette loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne vous annonce, et qui devrait être, pour ainsi dire, écrite sur les portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l’éclat de vos dignités et de vos vêtements, n’est point même écrite dans votre cœur! Dieu reprendra ses propres dons, mes frères, puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre lui-même: ils ne passeront point à votre postérité; il transportera cette gloire à une race plus fidèle. Vos descendants expieront peut-être dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude; et les débris de votre élévation seront comme un mouvement éternel où le doigt de Dieu écrira jusqu’à la fin l’usage injuste que vous en avez fait.
(_Petit Carême._)
DEVOIRS DU ROI
Un prince n’est pas né pour lui seul; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l’élevant, lui ont confié la puissance et l’autorité, et se sont réservé, en échange, ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n’est pas une idole qu’ils ont voulu se faire pour l’adorer, c’est un surveillant qu’ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre; ce ne sont pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n’agissent point; ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle l’Écriture, pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l’ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu’ils sont: c’est à eux à n’être ce qu’ils sont que pour les peuples.
Oui, sire, c’est le choix de la nation qui mit d’abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres; c’est elle qui les éleva sur le bouclier militaire et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l’héritage de leurs successeurs; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d’abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n’en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n’êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n’est en droit de vous en demander compte; mais vous le devez à vous-même, et, si j’ose le dire, vous le devez à la France qui vous attend et à toute l’Europe qui vous regarde. Vous êtes le maître de vos sujets; mais vous n’en aurez que le titre, si vous n’en avez pas les vertus: tout vous est permis; mais cette licence est l’écueil de l’autorité, loin d’en être le privilège: vous pouvez négliger les soins de la royauté; mais, comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, vous n’aurez plus qu’un vain nom de roi, dès que vous n’en remplissez pas les fonctions augustes.
Ce n’est donc pas le souverain, c’est la loi, sire, qui doit régner sur les peuples: vous n’en êtes que le ministre et le premier dépositaire: c’est elle qui doit régler l’usage de l’autorité, et c’est par elle que l’autorité n’est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège, une vigilance paternelle qui ne s’assure leur soumission que parce qu’elle s’assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois; leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu’elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance. Les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à l’autorité, loin de l’étendre, l’affaiblissent; ils deviennent moins puissants dès qu’ils veulent l’être plus que les lois; ils perdent en croyant gagner: tout ce qui rend l’autorité injuste et odieuse l’énerve et la diminue.
(_Petit Carême._)
LES MISÈRES DE L’AMBITION
L’ambitieux ne jouit de rien: ni de sa gloire, il la trouve obscure: ni de ses places, il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance; ni des hommages qu’on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui-même; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses concurrents; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu’il est obligé d’être plus tranquille: c’est un Aman[227], l’objet souvent des désirs et de l’envie publique, et qu’un seul honneur refusé à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.
[227] _Aman_: favori d’Assuérus, roi de Perse.
L’ambition le rend donc malheureux; mais de plus elle l’avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir! Il faut paraître non pas tel qu’on est, mais tel qu’on nous souhaite. Bassesse d’adulation, on encense et on adore l’idole qu’on méprise; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque comme des grâces; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi et ne penser que d’après les autres; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons et entrer en part de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces; enfin, bassesse même d’hypocrisie, emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l’homme de bien pour parvenir, et faire servir à l’ambition la religion même qui la condamne. Ce n’est point là une peinture imaginée; ce sont les mœurs des cours, et l’histoire de la plupart de ceux qui y vivent.
LACORDAIRE
NOUS N’AIMONS PAS DIEU
Vous tous, Messieurs, qui n’avez d’autre règle que les principes et les sentiments de la nature, parce que vous avez rejeté ceux du christianisme, vous tous sans exception, aimez-vous Dieu? Est-il présent à votre esprit? Vous élevez-vous vers lui par des actes positifs de bienveillance, d’actions de grâces, et même de simple souvenir? Non, évidemment non, et moi tout comme vous, lorsque je n’avais en moi que la nature humaine, je vous le confesse, je n’aimais pas Dieu, je n’y pensais même pas. J’allais à mes joies et à mes affaires de jeune homme, laissant Dieu à ses affaires et à ses joies. Tel était mon état, tel est le vôtre, et cependant l’amour nous est si naturel, il est notre si proche parent, que rien ne nous est plus facile et plus nécessaire que d’aimer. Demain, vous vous lèverez; il y aura dans l’air une douceur, un parfum de printemps; les arbres seront mollement émus par le pressentiment d’une belle journée; vous ouvrirez votre fenêtre, et un amour jaillira de tous vos sens pour aller au-devant de la nature et s’y enivrer d’air, de lumière et de chaleur. Près de vous, sur la pierre extérieure, une fleur vous regardera, une fleur que vous aurez vue naître dans le froid de l’hiver et que vous aurez exposée aux premiers rayons d’un plus doux soleil; vous lui rendrez son regard, vous la rapprocherez de vous, et, tout inanimée qu’elle est et impropre à l’amour, vous lui ferez de vous à elle et d’elle à vous je ne sais quel commerce où le cœur ne sera pas étranger. Mais Dieu... Ah! Dieu, moins que le vent, moins que l’air, moins que la lumière, moins que la petite fleur, vous n’y pensez pas. Qu’est-ce que Dieu? Vous vieillirez; votre jeunesse, en s’éloignant de vous, ne vous renverra plus que des souvenirs, tristes et fragiles images de vous-mêmes, et, les obscurcissements de l’âge vous gagnant toujours, il ne vous restera bientôt que des ruines sans amitiés. En ce temps-là, par quelque jour d’automne, quand la solitude devient plus dure au vieillard à cause des mélancolies du ciel, vous descendrez pesamment dans la rue, et, regardant çà et là, vous chercherez s’il n’y a point quelque pauvre animal abandonné comme vous et qui ait besoin d’un bon maître. Si la Providence vous l’envoie, vous le recueillerez doucement dans les pans de votre habit, et, le portant à votre foyer, vous lui ferez sa place comme à votre dernier ami, le dernier qui boira dans votre tasse et à qui vous donnerez de votre pain. Et si vous êtes pauvre, souffrant à la fois de l’âge et du besoin, il se formera entre la bête et vous une amitié d’autant plus forte et plus sacrée; vous vous retrancherez de votre vie pour entretenir la sienne, et lui, vous réchauffant de sa jeunesse et de sa reconnaissance, tiendra votre cœur vivant jusqu’à son dernier soupir, jusqu’au jour où, tout étant achevé, vos restes s’en iront accompagnés de deux seules créatures, le prêtre et le chien, le prêtre pour vous bénir encore une fois au nom de Dieu, le chien pour vous pleurer au nom de la nature. Conclusion, Messieurs, il nous est plus aisé d’aimer un chien que d’aimer Dieu, c’est-à-dire que, par une incompréhensible ingratitude, Dieu nous est plus étranger que quoi que ce soit au monde.
[Illustration: R.-P. F. DOMINIQUE LACORDAIRE dessiné d’après nature par H. Flandrin (Bibliothèque Nationale)]
L’ENFANCE DU GÉNÉRAL DROUOT
Le jeune Drouot s’était senti poussé à l’étude des lettres par un très précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des Frères des écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l’entrée parce qu’il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avec l’âge, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans lui rien épargner des devoirs et des gênes de leur maison. Rentré de l’école ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les clients, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir dans ses oreilles et son esprit les inconvénients d’une perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie; et le pauvre écolier devenait ce qu’il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout; c’était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d’une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait pas à lui manquer de nouveau; alors il s’approchait du four ouvert et enflammé, et continuait à ce rude soleil la lecture de Tite-Live ou de César.
Telle était cette enfance dont la mémoire poursuivait le général Drouot jusque dans les splendeurs des Tuileries.