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Part 17

Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu, qui l’avait nommé deux cents avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe? Tu n’es pas encore, lui disait-il[213], _mais je te vois, et je t’ai nommé par ton nom: tu t’appelleras Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats; à ton approche je mettrai les rois en fuite; je briserai les portes d’airain. C’est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n’est pas, comme ce qui est_: c’est-à-dire, c’est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l’éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n’est ce même Dieu, qui en a fait voir de si loin, et par des figures si vives, l’ardeur indomptable à son prophète Daniel? Le voyez-vous, dit-il, ce conquérant? Avec quelle rapidité[214] _il s’élève de l’occident_ comme par bonds, _et ne touche pas à la terre_! Semblable dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et n’est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse est entre ses mains; _à sa vue il s’est animé[215]_: efferatus est in eum, dit le prophète; _il l’abat, il le foule aux pieds: nul ne le peut défendre des coups qu’il lui porte, ni lui arracher sa proie_. A n’entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, messieurs, sous cette figure? Alexandre, ou le prince de Condé? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France, durant la minorité d’un roi de quatre ans. Laissez-le croître ce roi chéri du ciel; tout cédera à ses exploits; supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours, on le verra l’assuré rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le Duc d’Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers les premiers jours de son règne, à l’âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein, où les vieillards expérimentés ne purent atteindre; mais la victoire le justifia devant Rocroi. L’armée ennemie est plus forte, il est vrai; elle est composée de ces vieilles bandes valones, italiennes et espagnoles, qu’on n’avait pu rompre jusqu’alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu’inspirait à nos troupes le besoin pressant de l’État, les avantages passés, et un jeune prince du sang, qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mellos l’attend de pied ferme; et sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans les bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors que ne vit-on pas? Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d’un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière: son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu’il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d’un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille; tant il se trouve dans son naturel: et on sait que le lendemain à l’heure marquée il fallut réveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise, et malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Mais enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés; le prince l’a prévenu; les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le Duc d’Enghien que le combat. Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque: leur effroyable décharge met les nôtres en furie: on ne voit plus que carnage; le sang enivre le soldat, jusqu’à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux qu’entre les bras du vainqueur! De quel yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces? Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines! Mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi, en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu’il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne, qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L’armée commença l’action de grâces; toute la France suivit; on y élevait jusqu’au ciel le coup d’essai du duc d’Enghien: c’en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui c’est le premier pas de sa course.

[213] Isa. XLV, 1, 2, 3, 4, 7.

[214] Dan. VIII, 5, 21.

[215] Ibid. 6, 7, 20.

Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de la victoire de Rocroi, il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici, dans un jeune prince victorieux, quelque chose qui n’est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu’il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de ses services. C’est dans la bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses; et indocile à la flatterie, il en craignait jusqu’à l’apparence. Telle était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime--écoutez, c’est la maxime qui fait les grands hommes--que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C’est ce qu’il inspirait aux autres; c’est ce qu’il suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu’il mettait sa gloire dans le service du roi, et dans le bonheur de l’État, c’était là le fond de son cœur, c’étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère, quoiqu’il en fût la merveille. Il fallait montrer partout, et à l’Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu’à Rocroi; et pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux? Ce n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes inaccessibles; c’est des ravines et des précipices d’un côté; c’est de l’autre un bois impénétrable, dont le fond est un marais; et derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements: c’est partout des forts élevés, et des forêts abattues, que traversent des chemins affreux: et au dedans, c’est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg; Merci, qu’on ne vit jamais reculer dans les combats, Merci que le prince de Condé et le vigilant Turenne n’ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n’avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s’il eût assisté à leurs conseils. Ici donc, durant huit jours, et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu’on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées, autant par la résistance des ennemis que par l’effroyable disposition des lieux; et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée[216], _son bras ne l’abandonna pas, et son courage, irrité_ par tant de périls, _vint à son secours_. On ne l’eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs, que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régiments sont défaits; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s’y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l’art, toute la nature à combattre: quelque avantage que prenne un ennemi, habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu’il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu’il laisse en proie au duc d’Enghien, non seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s’ébranle. Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré l’hiver qui approche; Philisbourg qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom, ouvrent leurs portes. Merci ne les peut défendre, et ne paraît plus devant son vainqueur: ce n’est pas assez; il faut qu’il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur. Nordlingue en verra la chute: il y sera décidé qu’on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu’en Flandre; et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d’un roi qu’il a destiné à ses grands ouvrages, l’ordonne ainsi.

[216] Isa. LXIII, 5.

Par ces ordres, tout paraissait sûr sous la conduite du duc d’Enghien; et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu’il n’y en eut qu’une seule qui put échapper de ses mains; encore releva-t-elle la gloire du prince. L’Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats, s’étonna qu’il en fût le maître, et dès l’âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui force tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C’est là le caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu’on venait de perdre, il leur donna cet éloge: _Plus vites que les aigles, plus courageux que les lions[217]._ C’est l’image du prince que nous regrettons. Il paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés. On le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers. Lorsque, occupé d’un côté, il envoie reconnaître l’autre, le diligent officier qui porte ses ordres s’étonne d’être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince; il semble qu’il se multiplie dans une action; ni le fer ni le feu ne l’arrêtent. Il n’a pas besoin d’armer cette tête qu’il expose à tant de périls: Dieu lui est une armure plus assurée; les coups semblent perdre leur force en l’approchant, et laisser seulement sur lui les marques de son courage et de la protection du ciel. Ne lui dites pas que la vie d’un premier prince du sang, si nécessaire à l’État, doit être épargnée: il répond qu’un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit dans le besoin de l’État être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat.

[217] 2 Reg. I, 23.

Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d’années, l’invincible puissance du roi, s’il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la régente: et, puisqu’il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu’à cette fatale prison, il n’avait pas seulement songé qu’on pût rien attenter contre l’État; et dans son plus grand crédit, s’il souhaitait d’obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C’est ce qui lui faisait dire: je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j’ai recueillies de sa bouche, puisqu’elles marquent si bien le fond de son cœur; il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu’il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu’il en était sorti le plus coupable. _Hélas!_ poursuivait-il, _je ne respirais que le service du roi, et la grandeur de l’État!_ On ressentait dans ses paroles un regret sincère d’avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu’il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n’en parler jamais, que comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu’ils ont fait pour les réparer, et de l’éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus; ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l’humble reconnaissance du prince qui s’en repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia.

Que s’il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire de n’avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de l’Empire, malgré la fierté de l’Autriche, et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié à Namur, soutenu de son seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d’un prince de France et de la première maison de l’univers, que tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il consentît à traiter d’égal avec l’archiduc, quoique frère de l’empereur, et fils de tant d’empereurs, à condition qu’en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d’Enghien, et la maison de France garda son rang sur celle d’Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l’archiduc qui dominait, il rendait au roi d’Angleterre et au duc d’York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors, tous les honneurs qui leur étaient dus; et il apprit enfin à l’Espagne trop dédaigneuse, quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres; et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence, qu’il n’est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération; qu’on ait soin de ses amis; et pour lui, qu’on lui laisse suivre sa fortune. Ah! quelle grande victime se sacrifie au bien public! Mais quand les choses changèrent, et que l’Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg en pleine souveraineté, il déclara qu’il préférait à ces avantages, et à tout ce qu’on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi? son devoir et les bonnes grâces du roi. C’est ce qu’il avait toujours dans le cœur; c’est ce qu’il répétait sans cesse au duc d’Enghien. Le voilà dans son naturel: la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d’achevé, que les malheurs ajoutent aux grandes vertus; elle le revit dévoué plus que jamais à l’État et à son roi. Mais dans ses premières guerres, il n’avait qu’une seule vie à lui offrir; maintenant il en a une autre, qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d’Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu’à la fin par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle, et la vie de Louis le Grand. A la journée de Senef, le jeune duc, quoiqu’il commandât, comme il avait déjà fait en d’autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé sous un cheval tout en sang. Pendant qu’il lui offre le sien, et s’occupe à relever le prince abattu, il est blessé entre les bras d’un père si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince, si ce n’est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n’était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu’il avait des sentiments si tendres. Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici d’exagération, je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l’ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes, dans les accommodements calmer les esprits aigris, avec une patience et une douceur qu’on n’aurait jamais attendue d’une humeur si vive, ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité! Ils pourront bien forcer les respects, et ravir l’admiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix; et les grands dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes, et qui gagnait les batailles? Quoi! il semble avoir oublié ce haut rang qu’on lui a vu si bien défendre! Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s’abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu’il doit être envers tous les hommes: comme un fleuve majestueux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes l’abondance qu’il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s’élève et ne s’enfle que lorsque avec violence on s’oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur, et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret important? Versez-le hardiment dans ce noble cœur: votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l’amitié. Lorsqu’on lui demande une grâce, c’est lui qui paraît l’obligé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu’il reçut d’Espagne avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore qu’après la paix il n’eût rien à espérer de leurs secours; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé, que l’espérance d’engager les hommes l’est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu’il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu’il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l’un, la hardiesse de l’autre: chacun avait son rang dans ses discours; et parmi ce qu’il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu’il avait fait lui-même. Sans envie, sans faste, sans ostentation, toujours grand dans l’action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu’il munît un camp au milieu d’un pays ennemi, et qu’il fortifiât une place; qu’il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu’il conduisît ses amis dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d’eau, qui ne se taisaient ni jour ni nuit: c’était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu’il est beau, après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles, et cette gloire tranquille, qu’on n’a point à partager avec le soldat non plus qu’avec la fortune; où tout charme, et rien n’éblouit; qu’on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés; où l’homme paraît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu’il donne des ordres, et que tout marche à sa parole!